IV

Le citoyen «Alphonse».--Les individus qui paraissent «déterminés».--Une

aventure nocturne à l'hôtel de Bourgogne.--Les filous autour de la

guillotine.--Où on propose une mesure radicale.--Le culte de la dive

bouteille.

Feu M. Alexandre Dumas fils n'inventa rien.

C'est d'ailleurs le propre des inventeurs de ne jamais présenter quoi

que ce soit de neuf. Cependant, grâce à ce dramaturge, notre illusion

pouvait se bercer en attribuant au second Empire ce personnage curieux

qu'est M. Alphonse.

Il faut en rabattre. Depuis qu'il est des filles publiques, il est des

souteneurs, et, comme la Monarchie, la Terreur eut les siens. Le titre

de citoyen seul les différenciait de ces nobles gentilshommes de

l'ancienne France, de ce M. de la Vallière, par exemple, que le roi

honorait d'une particulière estime en la personne souple, inclinée et

claudicante de son épouse.

Passer sous silence le rôle du citoyen Alphonse, c'est priver l'histoire

des filles publiques de la Terreur d'un de ses plus pittoresques

chapitres. Chose digne de remarque, dans les nombreux rapports de la

police secrète que nous avons eu sous les yeux, jamais la peu

recommandable profession de ces individus n'est nettement indiquée,

jamais un inspecteur ne s'est décidé à écrire le mot, et mille

circonlocutions s'essayent à désigner les souteneurs. La plus curieuse

parmi elles est assurément celle qu'emploie Pourvoyeur, à la date du 19

pluviôse an II (7 février 1794): «des être qui non pas lair dêtre traité

de citoien suivant la mauvaise mine quils ont[86].»

[86] _Archives nationales_, série W, carton 191.

Il ressort des observations quotidiennes que les cafés, les petites

buvettes sont le rendez-vous habituel de ces «gens à mine suspecte qui,

levant fièrement la tête, paraissent déterminés[87]». Déterminés à quoi?

On ne sait et on néglige de nous le dire, mais on peut aisément le

deviner. Il est certain que c'est en ces endroits que se préparent tous

les mauvais coups qui désolent la capitale. Là encore, les prostituées

retrouvent leurs protecteurs intéressés pour leur remettre la petite

pension quotidienne qu'elles leur accordent. C'est principalement

l'inspecteur Pourvoyeur (dont une plaisanterie puérile a fait:

Pourvoyeur de guillotine) qui s'applique à signaler le danger que

présentent ces cabarets mal famés. Le 19 pluviôse, il signale «dans la

rue Macon qui donne dans la rue Saint André des Ards, un pétie bousin ou

tabagie, je nay pas put remarqué le numérot de cette androit[88]». Là se

donnent rendez-vous des filles publiques et des individus sans aveu. Cet

aveu, il leur est superflu de le faire; d'avance, nous le connaissons.

Continuant ses promenades d'inspection, Pourvoyeur découvre, le 22

pluviôse, près de la Halle au Blé (il écrit: au blet) «deux tabagie vis

à vis lun de lautres». Les habitués du lieu ne diffèrent guère de ceux

que le policier signala déjà rue Mâcon, ce ne sont, une fois encore, que

«des perssonnes qui porte sur le visage de ces airs suspecte et non lair

davoir d'eautre ettat que jouer aux cartte et boire[89]». Ce public

habituel compte beaucoup de jeunes gens de quinze à seize ans[90], qui

sauront tenir les brillantes promesses de leurs débuts: petits poissons

deviendront grands. Ne supposez point que Pourvoyeur a la manie de

trouver des souteneurs dans tous les «pétie bousin» qu'il visite. Son

collègue Bacon indique que «le caffé des chiens, sur le boulevard, près

Audinot[91], doit être surveillé», car c'est aussi un des nombreux

endroits de réunion choisi par des «frippons et des gens sans aveu[92]».

Il n'y a là peut-être qu'un demi-mal, aussi longtemps que les exploits

de ces individus se borneront à briser des bouteilles et à tapager dans

le cabaret. Les choses deviennent plus graves quand ils se préoccupent

de troubler la paix des familles, de séduire des jeunes filles et de les

enlever, on présume dans quel but. Pour ce faire, ils trouvent des

complices dévoués en ces mêmes hôteliers à qui les lieutenants de police

menèrent la vie si dure avant 1789. Tirant en grande partie leurs

revenus de la prostitution clandestine, ils ne peuvent être suspects que

de la favoriser. Comment? C'est ce que, parmi dix autres, le rapport de

Monti va nous apprendre:

[87] Rapport de police non signé (copie), sans date; _Archives

nationales_, série W, carton 124, pièce 6.

[88] Rapport du 19 pluviôse, déjà cité.

[89] _Archives nationales_, série W, carton 191.

[90] Rapport anonyme, déjà cité.

[91] Audinot, boulevard du Temple, était directeur de l'Ambigu-Comique

ou Théâtre du sieur Audinot. C'est de lui que l'abbé Delille a dit:

_Chez Audinot l'enfance attire la vieillesse_. Sa troupe, en effet,

avait été composée au début d'acteurs de dix à douze ans. Plus tard,

il les remplaça par de jeunes artistes plus âgés.

[92] Rapport du 4 ventôse; _Archives nationales_, série W, carton 112.

La nuit dernière rue Jean St. Denis une femme est venue réclamer sa

fille qui était couchée avec un de ces individus qui n'ont pour gitte

que les maisons de débauche. Cette citoyenne après avoir longtemps

frapé à la porte la maîtresse de cette maison dite de bourgongne lui

dit quelle se trompait que sa fille n'était pas couchée chez elle ce

que la mère de la fille voyant elle fut chercher la garde avec un

comisaire quayant fait perquisition ils trouvèrent la fille couchée au

grenier dans un tats de paille ou lon lavait faitte réfugier. Lon

remit la fille à sa mère qui lammena chez elle et la maîtresse de

l'hôtel de bourgongne dit avec le fron dont ces sortes de femmes sont

capables quelle ne croyait pas que la fille fut chez elle[93].

[93] Rapport du 15 pluviôse; _Archives nationales_, série W, carton

191. Le rapport se termine par cette note: «La Comune a pris un

arrêté contre les filles pubiques (_sic_) aujoud'hui jai vu

racrocher par la fenètre d'un premier rue des Etuves à droite

entrant par la rue St. Martin.»

Aujourd'hui, la loi relèverait contre le séducteur de bas étage ici mis

en cause le délit de détournement de mineure. En 1794, la police ne peut

que rendre la fille à la mère et laisser le citoyen Alphonse préparer un

coup plus profitable. Il n'y manquera point d'ailleurs et il se fera la

main en déménageant clandestinement les meubles de la chambre garnie où

loge la fille qui l'entretient. C'est le vulgaire déménagement à _la

cloche de bois_, si on ose dire, que signale Rollin, quand il écrit:

«Tous les jours, dit-on, on déménage des chambres à l'insu et sans le

consentement des propriétaires des meubles et des effets.» Sans

surprise, on apprendra que «beaucoup de ces honnêtes fripons n'ont

d'autre demeure que chez les filles publiques[94]». Quand les meubles

font défaut à leur déplorable activité, ce sont les mouchoirs à

l'Opéra[95], les portefeuilles, les montres[96] qui sont l'objet de

leurs convoitises. Ils opèrent, d'ailleurs, avec la toute puissante

garantie de la sécurité, car il est bien vrai, comme l'observe

philosophiquement un mouchard, que «rien ne ressemble mieux à un honnête

homme qu'un coquin[97]».

[94] Rapport du 18 pluviôse an II; _Archives nationales_, série W,

carton 191.

[95] Rapport de l'observateur Bacon, 2 ventôse an II; _Archives

nationales_, série W, carton 112.

[96] Rapport du 18 pluviôse, déjà cité.

[97] Rapport de l'observateur Rollin, 4 pluviôse an II; _Archives

nationales_, série W, carton 191.

La badauderie publique est mise en coupe réglée, et les circonstances,

même les plus tragiques, sont toujours bonnes aux mauvais coups.

[Illustration:

Il y a toujours des filoux à Paris--les rues en fourmillent, et

mal'heureusement, rien ne ressemble mieux à un honnête homme

qu'un Coquin.

Ce que l'observateur Rollin pense des filous.

(_Fragment d'un rapport de police._)]

Vers le crépuscule, la foule, toujours avide de lugubres spectacles,

toujours prête à huer les vaincus, se dirige vers le Palais de justice.

C'est habituellement l'heure où Sanson accule ses sinistres charrettes

au long du grand escalier monumental de la Cour de Mai, à l'endroit où

aujourd'hui le mur se pare de l'inscription: _Buvette des avocats_. Là,

s'ouvrait le guichet de la Conciergerie; là, débouchaient les longues et

blêmes théories des condamnés; là, sur ces marches étroites, les

Girondins, les Hébertistes, les Dantonistes, les Robespierristes,

Marie-Antoinette et Barnave, Lavoisier et André Chénier ont posé le

pied, devant que de gravir les raides échelons montant à la charrette.

Sinistres et émouvantes visions qui demeurent toujours là, présentes et

vivantes, aux yeux du passant qui se souvient!

[Illustration: Les Galeries de Bois du Palais-Royal (Restauration).]

Ce spectacle des agonies, c'était là que la foule le venait chercher.

Les filous n'étaient pas pour l'ignorer. Presque chaque jour, quelque

volé élevait la voix, criait à la garde. Vain appel qui se perdait parmi

le hurlement de la foule saluant les condamnés. «Hier, conte Rollin,

cinq citoïens se plaignoient à la fois qu'on venoit de leur enlever leur

montre en face du palais de justice dans la foule qui attendoit les

condamnés.» Ces cinq vols déconcertent Rollin, on le devine à la manière

dont il poursuit: «On auroit cru que ces cinq citoïens s'étoient entendu

ensemble, car un se mit à dire qu'il étoit volé, l'autre dit, et moi

aussi, enfin tout cinq répétèrent l'un après l'autre, et moi aussi.» Ne

serait-ce point un coup combiné pour donner mauvaise opinion de la

police? Rollin se réserve. Naturellement, «on n'a pu découvrir les

excrots[98]».

[98] Rapport du 28 pluviôse an II; _Archives nationales_, série W,

carton 191.

Les mêmes exploits se renouvellent au long du parcours du cortège des

condamnés. Lors de l'exécution d'Hébert et de ses complices, le 4

germinal, les filous opèrent fructueusement[99]. La place de la

Révolution est un champ d'opération toujours fertile. La guillotine

dressée sur son tréteau, la sanglante besogne, les cris d'angoisse

couverts par la clameur vociférante de la _Marseillaise_, rien n'arrête

les malandrins. Tous n'échappent cependant point à la police qui les

guette et leur met subitement la main au collet. Ce sont alors de belles

rumeurs, des attroupements qui bouchent les rues. On accourt, on se

bouscule, on s'informe. Ceux qui ne savent rien renseignent ceux qui

ignorent tout. C'est le temps où une information, toujours

sensationnelle, même fausse, prévaut toujours: conspiration,

conspirateur! C'est là le cas, le 15 prairial. Nous avons l'affaire

contée dans tous ses détails:

[99] Rapport de Rollin, 4 et 5 germinal an II; _Archives nationales_,

série W, carton 174.

Hier, après l'exécution des trente-deux condamnés[100], j'ai vu

plusieurs citoyens se porter en foule le long de la colonnade du

garde-meuble. Je me suis informé de ce qui pouvait former ce

rassemblement. Un citoyen m'a dit que c'était un particulier qui avait

été trouvé dans la foule étant armé d'un poignard. Je me suis alors

avancé vers le corps de garde de réserve près la porte de l'Orangerie,

et je me suis assuré que la cause de son arrestation n'était que comme

prévenu de vol de portefeuille. Je suis alors sorti du corps de garde

et, dans la crainte que l'on ne crut que c'était pour toute autre

cause que pour vol, j'ay dit à tous les citoyens présents que le

particulier en question avait été arrêté comme filou. Le peuple alors

s'est retiré avec la plus parfaite tranquilité[101].

[100] La fournée du 13 prairial an II (3 juin 1794) comprenait les

officiers municipaux de Sedan, traduits au Tribunal révolutionnaire

par un arrêté du 4 floréal an II (23 avril 1794) du Comité de Sûreté

générale.

[101] Rapport de police du 16 prairial; _Archives nationales_, série

W, carton 124, pièce 11.

Il n'en eût certes pas été de même si le gaillard avait été un

conspirateur. Ce n'est qu'un filou, le peuple respire. Il l'a, en

bâillant à la guillotine, échappé belle. Mais le spectacle des

exécutions est bien attrayant. Pour lui, on oublie volontiers que la

place funèbre est désormais, au même titre que les Champs-Elysées, un

lieu mal famé, encombré de voleurs, de filous, de gredins de toute

espèce[102]. Au coin de la rue des Champs-Elysées, il est un cabaret,

presque champêtre, qui, outre l'agrément de vertes tonnelles, offre

celui de salles souterraines. Les filles «et leurs suppots, la plupart

des militaires[103]» n'ont pas tardé à en faire leur peu rassurant

repaire. Quand un mauvais coup a été fait, c'est là qu'on se le vient

partager en vidant force bouteilles. Le cabaretier de l'endroit a

cependant des concurrences redoutables. C'est à l'entrée des

Champs-Elysées une taverne du même genre, hantée des mêmes individus. Un

autre endroit, signalé comme dangereux, est celui du Pont-Tournant[104].

Il y a les petits marchands du pavé parisien, bonimenteurs, faiseurs de

tours, opticiens de plein vent et «autres bêtises», dit le policier. Les

filous sont embusqués «à examiner les curieux et les poches de ces

derniers». Tandis que le bourgeois bée au boniment du marchand

d'orviétan, le tire-laine explore son gousset. Mouchoirs et montres

disparaissent par un enchantement qui tient du miracle, mais on ne croit

plus, en 1794, aux miracles. Force est donc de reconnaître que

l'habileté des coquins est remarquable et qu'elle leur peut faire

honneur.

[102] Rapport de l'observateur Prévost, 3 ventôse; _Archives

nationales_, série W, carton 112.

[103] «On assure que l'armée révolutionnaire renferme dans son sein

une quantité de mauvais sujets, dont le patriotisme est l'égal de

leurs mauvaises moeurs.» Rapport non signé; _Archives nationales_,

série W, carton 124, pièce 6.

[104] La place de la Révolution était à cette époque entourée de

fossés remplis d'eau, qui, maintes fois, lors des grandes

affluences, causèrent des catastrophes. L'endroit dit le

Pont-Tournant donnait accès au jardin des Tuileries.

L'inspecteur Prévost s'émeut de cet état de choses. Quotidiennement, il

assiste à quelques-uns de ces exploits, et le nombre de ceux qu'il voit

lui donne à penser quel doit être celui de ceux qu'il ne peut voir.

Aussi, par esprit d'ordre, par mesure de salubrité publique,

propose-t-il au ministre une série de mesures destinées à purger

radicalement la place. Il n'y va pas de main-morte, l'inspecteur

Prévost! Ecoutez-le exposer son programme: «Il seroit bon de débarasser

en entier cette place qui donne lieu à une infinité de bandits d'exercer

leur art et de chasser absolument tous les marchands de vin,

limonadiers, opticiens et faiseurs de niaiseries afin que la police se

puisse faire plus amplement.» C'est là une mesure générale. Voici celles

destinées à la compléter efficacement, au dire de Prévost: «Il seroit

aussi très à propos de faire faire des patrouilles qui ne seroient pas

connus des malveillans, voleurs ou filoux, notamment dans les

Champs-Elisées, chez le md de vin au coin de la rue ditte des

Champs-Elisées, et au coté opposé prés la routte de Versailles chez le

limonadier.» Cette dernière mesure ne saurait être que préventive, et

Prévost estime qu'une seule chose mettrait bon ordre aux déportements

des filles et aux exploits des filous en ces endroits. Cette chose, il

l'indique: démolir les cabarets. Après quoi «la police purgeroit en une

seule nuit même de jour tous les scélérats qui habitent ce canton[105]».

On peut croire qu'on considéra en haut lieu la mesure quelque peu trop

radicale. Prévost avait prêché dans le désert. Sans doute ne s'en

consola-t-il point ou estima-t-il son apostolat inutile, car, à partir

de ce jour, il ne fit plus part de ses observations quant aux cabarets.

[105] Rapport de police du 27 pluviôse an II; _Archives nationales_,

série W, carton 191.

[Illustration: LA LOI]

Force nous est donc de prendre un autre guide pour visiter les petits

temples vulgaires où se célèbre, sous la Terreur, entre la fille

publique et le filou-souteneur, le culte bien français de la dive

bouteille. C'est l'inspecteur Rollin qui semble surtout se préoccuper, à

certains jours, de l'ivresse publique. C'est lui qui nous va mener à

travers ces vignes où zigzaguent les buveurs altérés, dans ces cabarets

de faubourgs, grouillants, tumultueux. Mâcon, Bourgogne, Volnay, Pomard,

Chambertin, Malvoisie, Constance, Calabre, Barsac, Sauterne, Grave,

Chably, Pouilly, Beaune, honneur des coteaux de France, vous qu'on

déguste dans les salons de Very ou aux tables de Venua, ici vous n'êtes

point de mise!

C'est le gros vin bleu populaire qui ruisselle des lourdes bouteilles

vertes dans des gosiers «sans ancêtres», c'est Meudon, Suresnes,

Mesnil-Montant et la Butte Montmartre qui trouvent ici leurs

connaisseurs. On discute mieux des intérêts de l'Etat et des dangers de

la République devant le flacon tout poudreux encore de la poussière de

juillet, de ce 14 juillet qui altéra tant de gosiers populaires. Chaque

cabaret est devenu un club de faubourg avec ses orateurs, ses habitués

et surtout ses buveurs. «On se plaint beaucoup qu'il existe encore des

citoïens qui ne quittent point le cabaret du matin au soir, qui

chantent, mangent, boivent et s'enivrent tous les jours.» C'est Rollin

qui se fait l'écho de ces plaintes, sans indiquer toutefois leur source.

Mais Rollin est un esprit volontiers grincheux. Ses observations ne

tendent à rien moins qu'à proscrire le vin dans la République. Il compte

les ivrognes dans la rue. En doutez-vous? Ce même rapport conclut ainsi:

«Hier on rencontroit dès neuf heures du matin quantité d'hommes saoûls à

ne pouvoir point se soutenir. J'en ai compté sept dans ma route à dix

heures du matin[106].» Germinal altère les gosiers, aussi «les ivrognes

se multiplient d'une manière épouvantable, on ne fait point quatre pas

sans en rencontrer[107]».

[106] Rapport de police du 21 ventôse an II; _Archives nationales_,

série W, carton 112.

[107] Rapport de police du 2 germinal an II; _Archives nationales_,

série W, carton 174, pièce 124.

[Illustration: La Double Ivresse, par DORGEZ.]

On n'ignore généralement pas l'influence de la couleur rouge sur les

taureaux. Les bonnets à poil et les carmagnoles semblent avoir sur les

ivrognes cette même influence. Ils les portent à outrager

ignominieusement les citoyens porteurs de cette coiffure et de ce

vêtement. Après en avoir fait la remarque, Rollin cite un exemple: «Le

30 ventôse, au Louvre, un citoïen couvert d'un bonnet de poil fut

cruellement insulté par un de ces hommes qui s'en ivrent tous les jours,

il fut traité d'aristocrate, d'hébertiste, de chaumétiste, etc.[108].»

Il est incontestable, aux yeux de Rollin, qu'un bon citoyen, même

couvert d'un bonnet de poil, ne peut que se montrer extrêmement mortifié

de ces injures. Ce que nous avons dit pour Pourvoyeur, répétons-le pour

Rollin. L'un voyait avec raison des souteneurs en maints «pétie bousin»,

l'autre remarquait des ivrognes en plusieurs cabarets, sans en exagérer

le nombre. Le contrôle de ses dires est facile de par les autres

rapports de police que nous avons à cet égard. Bacon est témoin, le 7

germinal, d'incidents scandaleux créés par les zélateurs de Bacchus.

Pour être observateur, on n'en est pas moins gourmet. Bacon, l'heure du

déjeuner venue, gagne la porte Franciade, ci-devant Saint-Denis, et

s'attable, rue Claude, chez Gaillard, marchand de vin qui semble être

réputé pour les menus confortables qu'il offre à sa clientèle. Il

importe peu que le repas soit succulent et les vins dignes d'intérêt,

ces agréments sont gâtés pour Bacon par le spectacle outrageant dont il

se trouve témoin. Ce cabaret lui apparaît comme l'antre de toutes les

horreurs. «Il s'y commet des indécences, se plaint-il, les propos les

plus immorales y ont une force au delà de toute expression. Ni vertu, ni

pudeur, ni respect, tout est oublié.» Il est regrettable que les

plaintes de Bacon s'arrêtent là. On en est réduit aux suppositions les

plus variées quant à ces propos «immorales». Le policier quitte ce lieu

avec rancoeur, mais non sans le dénoncer énergiquement aux foudres

administratives: «Il seroit à souhaiter que ce md de vins invitât ceux

qui vont manger chez lui à se conduire avec la décence d'un

républicain.» Et il se trouve d'accord avec Rollin pour déclarer: «De

tels scandales, d'après ce qui m'a été dit, sont journaliers[109].»

[108] Rapport de police du 2 germinal an II; _Archives Nationales_,

série W, carton 174, pièce 24.

[109] _Archives nationales_, série W, carton 174, pièce 80.

Cette décence d'un républicain, quelle est-elle? Est-ce cette morale

publique que réclame le placard officiel affiché dans les endroits

publics: _La Convention nationale rappelle à tous les citoyens et à tous

les fonctionnaires que la justice et la probité sont à l'ordre du jour

dans la République française_[110]? Est-ce la promesse: _Ici on se

tutoie. Ferme la porte s'il vous plaît_[111]? Entre ces divers genres de

décence républicaine, le buveur a le droit de choisir dans les cabarets

de la Terreur. Mais c'est bien de cela, que la taille d'une fille serrée

par un bras, le verre empoigné par la main tremblante, qu'on se

préoccupe! Ce que présentent les cabarets de 93 et de 94, c'est le

spectacle toujours pareil des cabarets, sous quelque régime que ce soit.

Tels ils furent sous la lieutenance de M. de Sartine, tels ils demeurent

sous la dictature jacobine de Maximilien de Robespierre. Autour de ces

tables poisseuses, sur lesquelles ne se chantent plus les couplets

gaillards et libertins d'un Vadé de bastringue, mais où se déclament les

motions du club, ce sont toujours les mêmes trognes enluminées par le

gros vin de France, et, seins lâchés, caracos volants, les mêmes filles

publiques.

[110] Cité par M. Henri Monceaux, _La Révolution dans le département

de l'Yonne_, 1788-1800, essai bibliographique; Paris, 1890, in-8, nº

1758.

[111] Chateaubriand, _Mémoires d'outre-tombe_, tome II, p. 238.

[Illustration]

V

Court chapitre consacré aux agréments nocturnes.

Les ombres du soir tombant ne privaient pas certaines rues du triste

privilège d'être le champ-clos des disputes galantes. La ténèbre des

voies mal éclairées aidant[112], les filles publiques avaient beau jeu

pour vider sur le pavé leurs querelles.

[112] On lit dans un rapport de l'inspecteur Latour-Lamontagne, à la

date du 26 pluviôse an II (14 février 1794): «Ce soir l'obscurité

était si profonde sur les boulevards qu'on se heurtait à chaque pas

les uns sur les autres et que plusieurs personnes en tombant ont été

grièvement blessé.» _Archives nationales_, série W, carton 191.

[Illustration: La belle Fulgence cherchant un Miché

A Paris chez Basset Md. d'Estampes et Fabricant de Papiers Peint

rue St. Jacques au coin de celle des Mathurins A.P.D.R.]

Au début de pluviôse, devant leur insolent envahissement, la Commune

avait jugé utile de prendre quelques mesures. Mais, la première alerte

passée, la vie scandaleuse des prostituées n'avait pas tardé à

recommencer, au grand détriment du sommeil des paisibles bourgeois. Le 7

pluviôse (26 janvier), Monti note: «Sur le minuit au coin de la rue Jean

St Denis et celle de St Honnoré elles ont fait un tapage désordonné en

se battant et en criant à la garde[113].» Et la garde accourue trouva

nécessairement la nichée envolée dans la nuit.

[113] _Archives nationales_, série W, carton 191.

Ces mêmes rapports nous montrent que la tâche des observateurs de

l'esprit public ne s'arrêtait pas avec le jour. Rollin que nous avons vu

à l'aube compter les ivrognes rencontrés au hasard de sa route, Rollin

lui-même erre en quête de nouvelles après la sortie des spectacles.

Celles qu'il rapporte ne sont peut-être pas, mon Dieu, d'un intérêt

particulièrement sensationnel, mais la manière, cette manière qui sauve

tout, dont il en donne connaissance est certes des plus piquantes. Ce

rapport ne nous apprend guère grand'chose sur la vie nocturne du Paris

de la Terreur, mais il nous initie, par contre, à la manière d'opérer

des policiers de l'époque, au soin, véritablement remarquable et

exagéré, qu'ils apportaient à relater le moindre fait. Voici donc le

rapport de Rollin, du 1er ventôse (19 février):

Hier on a donné au spectacle de la République[114] _Epicharis et

Néron_[115], pièce digne des plus grands éloges. En sortant je vis

devant moi un citoïen de 5 pieds 6 pouces au moins qui donnoit le bras

à deux citoïennes qui m'ont paru être les deux soeurs. Elles étoient

habillées en pierrot[116] de toille d'orange fond brun, et lui en

carmagnole d'espagnolette grise. L'aînée des deux femmes lui dit,

(parlant de je ne sais qui): «Elle m'a assuré qu'elle tenoit club chez

elle, qu'on l'avoit fait présidente et son mari secrétaire.» Le

citoyen lui répondit: «Je sais qu'elle reçoit beaucoup de monde chez

elle la nuit et j'ai entendu dire que c'étoit une espèce de

confrérie.» C'est tout ce que j'ai pu entendre. J'ai suivi mes

citoïens. Le mâle a quitté ces femelles rue Sainte Margueritte et

s'est arrêté pour les voir aller. J'ai suivi les citoïennes: elles

sont entrées dans une rue qui fait face à l'abbaye, faub. St. Germ.

(_ain_), chez le charcutier, elle avoient le passepartout de

l'allée[117].

[114] Lisez: Théâtre de la République.

[115] _Epicharis et Néron_, tragédie de Legouvé. Ce fut cette pièce

que joua Talma au Théâtre-Français, le soir du 9 thermidor.

[116] «En panier, la coquette la plus légère avait l'air d'une

matrone; en pierrot, la plus sévère matrone eut l'air d'une

linotte.» _Souvenirs du baron de Frénilly, pair de France

(1768-1828)_, publiés avec introduction et notes par Arthur Chuquet;

Paris, 1908, in-8.

[117] _Archives nationales_, série W, carton 112.

Ce morceau n'est-il pas admirable? Rollin observe la taille du

spectateur, il l'évalue avec assurance, il décrit son habit et celui de

ses compagnes, note les propos les plus inutiles et remarque que les

femmes (il dit: femelles) ont le passe-partout de l'allée!

Ces détails sont vains, superflus, il ne l'ignore pas, sans doute, et

nous le savons bien, mais il prend soin quand même, par probité

professionnelle, de les faire connaître. Aujourd'hui, un siècle écoulé,

il nous restitue le petit tableau pittoresque de cette nuit de ventôse

où le vent aigrelet de février fait grincer les girouettes. Nous voyons

ce citoyen de «5 pieds 6 pouces au moins», nous connaissons la couleur

de son vêtement, nous le suivons avec Rollin, tandis que, d'un pas

dégagé, une femme à chaque bras, il regagne son logis de la rive gauche.

Et nous nous disons alors que la peine du policier ne fut point tout à

fait inutile, puisque, d'un chiffon poudreux et froissé, sa précision a

fait lever ce petit tableau d'une nuit de la Terreur.

Ces visions familières, elles abondent dans les rapports de la police

secrète. Une ligne au hasard fixe la physionomie d'une heure qui

semblait à jamais perdue pour l'histoire, et ce serait, pour le curieux

du passé, le plus animé, le plus mouvant des cinématographes que de les

feuilleter. Mais le cadre de notre sujet nous condamne à plus de

brièveté et force nous est de ne suivre les observateurs que dans ce que

notre sujet autorise.

Les maisons de rendez-vous--autre chose que les temps modernes n'eurent

point le... mérite d'innover!--les maisons de rendez-vous sont, elles

aussi, l'objet d'une surveillance spéciale. La nommée Blondi tient, au

coin de la rue de Seine et du boulevard Saint-Germain, un établissement

de ce genre. Il semble très fréquenté, s'il faut en croire l'observateur

Béraud, qui assure, en outre, qu'elle était «connue cidevant pour être

un repaire de débauches». Maintenant, comme chez beaucoup de femmes

publiques ou simplement entretenues, des gens suspects y cherchent un

refuge. Puisqu'ils doivent se cacher, ils préfèrent s'y résoudre en

galante compagnie. Le soir venu, ils sortent vaquer à leurs affaires ou

prendre l'air, plus simplement. Cela Béraud n'a pas été sans le

remarquer. «Il serait bon de les surveiller», écrit-il. La même

animation signale la maison de la femme Blondi pendant la journée. Des

filles publiques y mènent le client de rencontre. C'est un va-et-vient

continuel à la faveur duquel des projets peu rassurants pourraient être

mis en oeuvre. Au surplus et afin qu'on soit bien édifié, qu'on sache

que «le jour, chaque Laïs, et surtout à la sortie des spectacles, y

conduit sa dupe[118]». Et cela a lieu dans un Paris qu'on représente

terrorisé, épouvanté, claquemuré chez lui; dans une ville qu'on dit être

fumante du sang des hécatombes; livrée au pillage des sans-culottes, à

la fureur des factieux. Ce Paris-là, c'est celui qu'on imagine peut-être

à Londres ou sur les bords du Rhin, en terre germanique, dans l'armée de

Condé. C'est le Paris qu'évoquent les émigrés, les bandes royalistes

revêtues de la casaque prussienne ou de l'uniforme britannique, mais ce

n'est point le Paris dont des rapports, qui n'attendaient rien de la

postérité, nous offrent l'image vivante, grouillante, réelle. Ce Paris

révolutionnaire, ce Paris de la Terreur n'a rien qui le distingue du

Paris de 1789. Ses cabarets regorgent toujours de buveurs, ses maisons

de débauche de libertins, ses rues de filles publiques. Il est gai,

animé, tumultueux, grisé de liberté, éperdu d'amour devant toutes les

promesses complaisantes de la chair vénale. Il s'abandonne à la volupté

énorme qui enivre la ville, la fait bondir comme une grande bête

luxurieuse, les flancs secoués par un grondement de forge, et la couche,

au matin, lasse, fourbue, efflanquée, au pied de sa nouvelle déesse: la

Guillotine.

[118] Rapport de police du 22 pluviôse an II (10 février 1794);

_Archives nationales_, série W, carton 191.

[Illustration: Elle attend le Coupable]

[Illustration]

Les Filles Publiques sous la Terreur D'après les rapports de la police secrète, des documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives Nationales · 第 15 / 53 题