Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez écouté jusqu'ici avec
beaucoup de patience et de bonté. Je vais donc abuser de votre sympathie
en achevant mon récit.
Une semaine s'est écoulée depuis les événements qui ont marqué, pour
moi, la journée de Noël. Une fois encore, je vous prie de m'excuser
si je m'obstine à nommer événements ces choses qui se sont entièrement
passées en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes,
celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses pensées, celle
dont personne ne semble se soucier. En vérité, qu'importent mes actes,
si toutes mes pensées n'en sont que le désaveu et la dérision?
J'ai d'abord vécu quatre jours dans une anxiété sans cesse croissante.
Pour bien des raisons que vous devinez aisément, le séjour à la maison
était pénible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le
mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes.
Je suis donc sorti, chaque jour, dès le matin, pour ne rentrer que tard
dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mère m'a dit que
Lanoue était venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop
expliquer l'objet de sa visite.
J'ai passé mes nuits sur mon canapé, à fumer, à batailler contre mes
démons.
Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mère une discussion décisive.
S'agit-il bien d'une discussion? En réalité, ma mère a parlé seule.
J'allais sortir. Marguerite était partie chercher du travail à
l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement.
--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant auprès de moi.
Je me suis assis. Je devais avoir un visage fermé, blême, agité de menus
tics que je ne peux réprimer. Je ne savais ce que voulait ma mère.
J'étais, à la fois, inquiet et accablé.
--Louis, m'a dit ma mère, tu auras trente ans dans deux mois.
J'ai tout de suite compris. Ma mère a parlé pendant plus d'une
demi-heure. «Le moment était venu de me marier. Je ne pouvais plus
tarder à trouver une situation. Maman s'en était quelque peu occupée
elle-même. Le moment était venu pour moi de choisir une compagne. Et,
justement, n'avais-je pas, auprès de moi...»
Ah! Mère, mère, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme
vous me comprenez mal!
Je l'ai laissée parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui
retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la
tête sans répondre.
On a sonné, ce qui m'a délivré. Marguerite est entrée. Aussitôt, j'ai
saisi mes vêtements et je suis parti, très vite, en regardant au passage
avec une espèce de ressentiment cette jeune femme qui songe à rendre
heureux un homme tel que moi.
Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourné à
la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus.
J'ai écrit à maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer
des choses pareilles! «Mère, lui ai-je écrit, tu ne sais pas quel homme
je suis. Ne me demande pas de revenir auprès de toi. Ne me demande pas
d'être heureux.» Et mille autres sottises semblables qui ont dû la
mettre au supplice sans l'éclaircir de rien.
Depuis bientôt trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge.
Je suis calme, mais bien malheureux.
Je ne cherche pas à mourir. Je ne suis pas encore prêt à mourir.
J'ai de l'argent pour deux jours. Après je ferai de menus travaux, afin
de manger.
N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment,
coudre côte à côte, dans la salle à manger. Que pensent-elles? Que
disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop songé depuis trois
jours.
Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar où j'ai eu la chance de vous
rencontrer. J'ai très peu bu; vous l'avez sûrement remarqué. Je me
serais bien enivré, mais j'ai l'estomac si malade.
Ne racontez à personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les
hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec
Salavin. Inutile aussi de leur donner à rire.
Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-être
vais-je partir en voyage, si le vent me prend en pitié et m'emporte.
Peut-être vais-je rester. Peut-être...
Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laissé
parler avec tant de bienveillance, peut-être me direz-vous ce que je
dois faire.