XXII

Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez écouté jusqu'ici avec

beaucoup de patience et de bonté. Je vais donc abuser de votre sympathie

en achevant mon récit.

Une semaine s'est écoulée depuis les événements qui ont marqué, pour

moi, la journée de Noël. Une fois encore, je vous prie de m'excuser

si je m'obstine à nommer événements ces choses qui se sont entièrement

passées en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes,

celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses pensées, celle

dont personne ne semble se soucier. En vérité, qu'importent mes actes,

si toutes mes pensées n'en sont que le désaveu et la dérision?

J'ai d'abord vécu quatre jours dans une anxiété sans cesse croissante.

Pour bien des raisons que vous devinez aisément, le séjour à la maison

était pénible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le

mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes.

Je suis donc sorti, chaque jour, dès le matin, pour ne rentrer que tard

dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mère m'a dit que

Lanoue était venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop

expliquer l'objet de sa visite.

J'ai passé mes nuits sur mon canapé, à fumer, à batailler contre mes

démons.

Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mère une discussion décisive.

S'agit-il bien d'une discussion? En réalité, ma mère a parlé seule.

J'allais sortir. Marguerite était partie chercher du travail à

l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement.

--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant auprès de moi.

Je me suis assis. Je devais avoir un visage fermé, blême, agité de menus

tics que je ne peux réprimer. Je ne savais ce que voulait ma mère.

J'étais, à la fois, inquiet et accablé.

--Louis, m'a dit ma mère, tu auras trente ans dans deux mois.

J'ai tout de suite compris. Ma mère a parlé pendant plus d'une

demi-heure. «Le moment était venu de me marier. Je ne pouvais plus

tarder à trouver une situation. Maman s'en était quelque peu occupée

elle-même. Le moment était venu pour moi de choisir une compagne. Et,

justement, n'avais-je pas, auprès de moi...»

Ah! Mère, mère, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme

vous me comprenez mal!

Je l'ai laissée parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui

retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la

tête sans répondre.

On a sonné, ce qui m'a délivré. Marguerite est entrée. Aussitôt, j'ai

saisi mes vêtements et je suis parti, très vite, en regardant au passage

avec une espèce de ressentiment cette jeune femme qui songe à rendre

heureux un homme tel que moi.

Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourné à

la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus.

J'ai écrit à maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer

des choses pareilles! «Mère, lui ai-je écrit, tu ne sais pas quel homme

je suis. Ne me demande pas de revenir auprès de toi. Ne me demande pas

d'être heureux.» Et mille autres sottises semblables qui ont dû la

mettre au supplice sans l'éclaircir de rien.

Depuis bientôt trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge.

Je suis calme, mais bien malheureux.

Je ne cherche pas à mourir. Je ne suis pas encore prêt à mourir.

J'ai de l'argent pour deux jours. Après je ferai de menus travaux, afin

de manger.

N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment,

coudre côte à côte, dans la salle à manger. Que pensent-elles? Que

disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop songé depuis trois

jours.

Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar où j'ai eu la chance de vous

rencontrer. J'ai très peu bu; vous l'avez sûrement remarqué. Je me

serais bien enivré, mais j'ai l'estomac si malade.

Ne racontez à personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les

hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec

Salavin. Inutile aussi de leur donner à rire.

Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-être

vais-je partir en voyage, si le vent me prend en pitié et m'emporte.

Peut-être vais-je rester. Peut-être...

Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laissé

parler avec tant de bienveillance, peut-être me direz-vous ce que je

dois faire.

Confession de Minuit: Roman · 第 23 / 24 题