On ne devrait jamais avoir de joie; le départ de la joie est une
souffrance trop cruelle.
Il était midi. Le Jardin des Plantes paraissait désert. Un sol durci,
grinçant de froid. Des bancs couverts d'une couche de grésil. Je m'assis
pourtant sur l'un d'eux. Il y avait, à ma droite, un arbre qui, de tous
ses bras étendus, prêtait serment avec une gravité majestueuse.
Je regardais son tronc noueux, sa ramure innombrable, ses grosses
racines qui, par places, émergeaient avant la plongée définitive, comme
des échines de dauphins, et je pensais:
Lui, il sait choisir; il puise dans la terre où il y a tant de sucs,
tant de substances, tant de nourritures et de poisons, tant de matériaux
accumulés depuis les origines. Il puise et ne prend que le nécessaire.
Il dédaigne le reste. Il se choisit dans le chaos.
Moi, je ne sais pas me choisir. Toute pensée qui voyage trouve asile en
mon âme. Toute graine qui tombe sur mon être y peut germer. Où suis-je
là-dedans? Qui suis-je dans cette foule? Peut-il y avoir du bonheur pour
moi entre ces mille démons ennemis? Comment me reconnaître, me nommer,
m'appeler, entre tous ces visages?
Ne me dites pas: «Ces pensées sont en vous mais ne sont pas vous».--Eh!
n'est-ce pas moi qui les pense? N'est-ce pas moi qui les nourris?
Surtout, surtout, ne me dites pas: «Tout cela ne vit que dans votre
esprit.»--Seul compte ce qui se passe là.
Je ne pourrai jamais faire de ma vie quelque chose de pur, quelque chose
de propre.
Je suis incapable d'amour, incapable d'amitié, à moins qu'amour et
amitié ne soient de bien pauvres, de bien misérables sentiments.
Je suis un mauvais fils, un mauvais ami, un mauvais amant. Au fond de
mon coeur, j'ai voulu la mort de ma mère, j'ai trahi et bafoué Octave,
forcé, souillé Marthe, abandonné Marguerite. Et j'ai fait mille autres
crimes dont je n'ai pas même souvenir, ce qui est plus désespérant que
tout.
Je ne respecte rien dans le fond de mon coeur; et pourtant!
Et pourtant, j'ai parfois rêvé d'une vie qui eût été la plus belle, la
plus noble des vies.
Ce n'est pas ma faute: je ne suis pas le maître. Ne m'accusez pas avant
d'avoir fait retour sur vous-même.
Je suis un ilote. Qui me donnera la liberté? Qui me sauvera de la
déchéance? Qui pourra me rendre la grâce perdue?
Le monde m'échappe. Je me débats parmi les ombres. Qui peut venir à mon
secours? Telles furent mes réflexions sur le banc du Jardin des Plantes.
J'avais froid. Bientôt j'eus faim. Je ne constatai pas sans amertume
qu'il m'était possible d'avoir froid et faim malgré ma douleur. Nouvelle
blessure pour l'orgueil.
Je combattis le froid en marchant, et la faim avec un de ces petits
pains aux raisins secs, un de ces pains de seigle qui ont fait les
délices de mon enfance.
J'errai ainsi, tantôt dans les allées du jardin, tantôt dans les rues
avoisinantes, jusqu'à la chute du jour. Le ciel s'était fort brouillé
et obscurci. Jamais il ne m'avait paru plus hostile, plus lugubre; et
c'était pure illusion, car j'ai connu, sous l'azur de juillet, des
détresses en sueur qui passent de loin toutes les tristesses de l'hiver.
Il n'y a de soleil que dans la paix du coeur.
Où aller?
Comme la nuit s'épaississait, la neige se mit à tomber. J'étais alors
dans la rue Buffon.
Je revins à la surface du monde pour constater qu'il neigeait. Puis,
nouvelle plongée dans les profondeurs.
Un peu plus tard, je m'aperçus que j'étais à la hauteur de la caserne
municipale, rue Monge, en marche vers la rue du Pot-de-Fer. La bête
remontait au gîte; d'elle-même, elle rentrait à la bauge, où il fait
tiède, où l'on mange.
Toujours la même chose. Toujours le même rythme. Sortir, rentrer.
Rapporter à la maison, chaque soir, son fardeau de colère et de dégoût.