réputée telle que depuis très-peu de temps; mais enfin, les autorités
qui l'ont prouvée journellement ne laissent à cet égard aucun doute,
surtout depuis qu'une d'elles a démontré, clair comme le jour, que:
_les grandes pensées viennent de l'estomac_).
J'ai dit tout-à-l'heure que l'aplomb était, de toutes les qualités
morales, la plus importante: c'est plus qu'une qualité, c'en est dix,
vingt, cent, mille, etc., c'est même une vertu. Avec de l'aplomb seul,
on peut facilement remplacer les six qualités morales indiquées.
En effet, qu'est-ce que la présence d'esprit? de l'aplomb dans les
idées. Qu'est-ce que la mémoire? de l'aplomb dans les souvenirs.
Qu'est-ce que le sang-froid? de l'aplomb avant le danger. Qu'est-ce
que le courage? de l'aplomb pendant l'action. Qu'est-ce que la
patience? de l'aplomb dans les désirs. Qu'est-ce que de l'adresse?
encore une espèce d'aplomb dans les gestes et les mouvemens. Il n'y a
donc que la huitième qualité morale qui ne puisse se remplacer par de
l'aplomb, c'est _la faim_. Au fait, un estomac vide ne peut
entreprendre ni soutenir de grandes choses.
L'aplomb consiste principalement à laisser sans réplique tout ce qui
ressemble à un raisonnement ou à une question, à nier l'évidence, à
soutenir l'impossible, en un mot à donner à tous les faits et à tout
ce qui a le caractère de preuve un démenti robuste et laconique. _Non,
si_; _cela est, cela n'est pas_; _c'est impossible, c'est possible_;
tel est le court glossaire du langage de l'homme qui a de l'aplomb.
EXEMPLES.
Un premier créancier va vous soutenir que vous n'avez pas le sou pour
le payer; n'allez pas vous époumoner pour lui prouver le contraire?
répondez tout simplement: _c'est possible_......, et votre homme reste
muet...... Il est content.
Un second créancier, auquel vous avez promis de rendre une
somme de..... qu'il vous a prêtée, se hasarde à vous dire que vous lui
avez manqué de parole; n'allez pas lui raconter pourquoi ou comment
vous vous trouvez embarrassé? répliquez-lui tout bonnement: _cela se
peut_... Il n'hésite pas... donc qu'il est satisfait.
Un troisième créancier, (votre propriétaire, par exemple,) vient vous
faire une visite, en profitant de la circonstance pour vous apporter
sa quittance; regardez-le avec un air indécis, accompagné d'un _c'est
impossible!_ Il vous soutient le contraire, sa boîte à tabac et à
almanach à la main. Un homme sans aplomb querellerait sur le taux du
loyer ou les jours de grâce, un homme qui en a, répond hardiment:
_Mais non!_ Si le propriétaire est mal élevé, il se fâche et menace de
faire vendre les meubles, vous lui objectez un _je ne le crois pas!_
il se vexe et instrumente; mais les meubles ne sont pas en votre nom,
il l'apprend, se vexe de nouveau, et cette fois vous avez doublement
raison en lui répondant: _C'est possible_..... Il n'a plus
rien à dire, et s'en va; mais la question de savoir si dans cette
circonstance il est satisfait ou non, est encore indécise, cela dépend
de l'acabit du propriétaire.
Enfin, avec de l'aplomb, vous commandez la confiance, vous passez pour
un garçon ferme et prudent. Cependant n'allez pas croire que cette
sublime qualité puisse vous empêcher d'aller à Sainte-Pélagie, parce
que si l'aplomb est permis aux débiteurs, il n'est pas défendu aux
créanciers; fussiez-vous logé _rue de la Clef_, il est de votre
dignité et de votre politique de ne répondre à celui qui vous
montrerait les verroux et les grilles de votre modeste cellule,
que..... _C'est possible._
Telles sont les _dix-huit qualités physiques_ et les _huit qualités
morales_, en tout vingt-six qualités, qui vous sont absolument
nécessaires pour pouvoir vous acquitter avec vos créanciers d'une
manière satisfaisante sans leur donner un sou; si vous ne les
possédiez pas toutes les vingt-six intégralement, vous auriez tort de
suivre ce système financier, et feriez encore mieux de n'avoir ni
dettes ni créanciers.
SIXIÈME LEÇON.
Dispositions générales.
_Vérité incontestable.--Choix d'un quartier.--Du logement.--Des
Portiers.--Du Propriétaire.--Du mobilier.--Connaissances qu'il faut
avoir en physique.--Des Domestiques.--D'une Femme de ménage.--Conseils
à suivre._
Quiconque n'a pas d'argent est bien forcé de vivre à crédit; s'il n'en
a pas il faut qu'il s'en fasse, et quand il s'en sera fait, il en aura
beaucoup plus qu'il ne lui en faudra pour ses consommations
habituelles.
Voilà une idée qui sans doute va étonner un grand nombre de mes
lecteurs déjà endettés, ou auxquels on doit beaucoup depuis
long-temps, mais ce n'est pas ma faute s'ils n'entendent rien à la
profession de _producteurs_ et de _consommateurs_.
Pour arriver parfaitement au but que mon oncle a proposé, il faut,
suivant son dicton, _savoir raisonner son affaire_. Or,
qu'est-ce que savoir raisonner son affaire, c'est savoir se loger, se
nourrir, se vêtir, se divertir, en un mot _s'entretenir_ sans rien
devoir ni sans débourser un sou.
Parmi ces choses il en est de plus ou moins nécessaires, de plus ou
moins indispensables; en suivant l'ordre de leur nécessité, nous
commencerons donc par la première de toutes, qui est le logement.
Le choix du quartier de la capitale, que vous devez prendre pour y
élire domicile, n'est pas une chose de peu d'importance, et vous devez
le choisir à un point tel que sa situation établisse entre vous et vos
créanciers une distance de deux lieues au moins; or, comme vos
créanciers peuvent se trouver disséminés dans chacun des douze
arrondissemens de Paris, vous ferez bien de vous loger (si cela vous
est possible) _extra muros_, c'est-à-dire au-delà de la barrière,
en choisissant celle qui aboutit au quartier où vous avez le moins de
créanciers.
Vous devrez faire connaissance avec le portier chargé de la garde de
la maison que vous avez l'intention d'occuper, même avant d'y avoir
arrêté un appartement. Peu de consommateurs pourraient se faire une
idée précise de l'énorme influence que les portiers exercent sur nos
destinées, puisqu'ils peuvent nous nuire ou nous servir, selon leur
caprice ou le degré de capacité dont ils sont doués, de huit manières
différentes et de cette manière.
1º Dire que nous sommes chez nous, lorsque nous n'y sommes pas.
2º Dire que nous ne sommes pas chez nous lorsque nous y sommes; (ce
qui est quelquefois pis.)
3º Refuser les lettres et paquets qui peuvent nous être adressés.
4º Recevoir les assignations et autres correspondances de même genre,
lorsqu'ils pourraient s'en dispenser.
5º Inspecter notre conduite et en tirer des conséquences.
6º Faire manquer une affaire majeure, par la manière dont
ils auront répondu lorsqu'on se sera présenté chez eux, relativement
au _chapitre des renseignemens_.
7º Ne pas vouloir se réveiller le matin pour tirer le cordon, lorsque
nos affaires ou l'état de notre santé nous forcent à prendre l'air
cinq minutes avant le jour.
8º Enfin ne pas ouvrir le soir lorsque l'on rentre un peu trop tard,
quoiqu'on ait frappé dix fois et qu'il vous ait parfaitement entendu,
ce qui entraîne une suite d'inconvéniens incalculables.
En effet, de quels contre-sens ne voyons-nous pas chaque jour un
portier se rendre coupable! ses propos peuvent changer une réputation
du tout au tout. Seriez-vous, dans le monde, un modèle animé de
l'Apollon du Belvéder; chez le portier, vous êtes un nouvel Ésope. Si
le nom de quelque locataire finit par une terminaison semblable au
vôtre, il envoie à celui-ci l'argent que vous avez emprunté et que
l'on a déposé chez lui pour vous; il envoie à celui-là un billet doux
qui vous était destiné, et le voisin va au rendez-vous à
votre place. Vient-il un créancier, il se gardera bien de dire que
vous venez de sortir à l'instant. Votre maîtresse est-elle parvenue à
s'échapper un moment pour venir vous trouver, le portier prétend que
vous n'êtes pas rentré la veille; enfin la négation _non_ au lieu de
l'affirmation _oui_, et _vice versa_ vous êtes un homme perdu.
Sachez donc plaire au portier avant même d'avoir fait votre première
visite au propriétaire, tâchez surtout de vous en faire un ami, et de
vous mettre bien avec sa femme, s'il en a une qui ne soit ni trop
vieille, ni trop sale, ni trop bavarde, ni trop curieuse, ce qui est
très-rare, je l'avoue.
Mon oncle, qui avait prévu tous ces cas, conseille de prendre, de
préférence, un logement dans une maison qui n'a pas de portier. Cette
circonstance offre souvent de grands avantages, mais aussi elle n'est
pas sans inconvénient. C'est à vous d'examiner attentivement votre
position et de voir quel est celui de ces deux cas qui peut
vous offrir le plus de ressources.
Quant au choix du logement, c'est encore une partie non moins
essentielle. Jamais d'appartement au-dessous du quatrième au-dessus de
l'entresol, et toujours sur le devant; de là, vous pouvez, en vous
mettant à la fenêtre, dominer sur tout ce qui vous entoure. Un
créancier s'est-il décidé à s'acheminer vers votre demeure, il vous
apparaît d'un demi quart de lieue, comme un point sur l'horizon, déjà
vous savez à qui vous avez affaire, bientôt il grossit en s'avançant,
vous l'avez reconnu, vous avez encore cinq minutes pour décider de
quelle manière vous devez en agir à son égard. Une bonne lorgnette,
une longue vue deviennent, dans cette circonstance, un meuble de la
première utilité, puisqu'il vous fait gagner du temps en mettant à
votre disposition dix minutes de plus pour réfléchir.
Mon oncle avoue qu'il faillit une seule fois être conduit à
Sainte-Pélagie (encore était-ce à la place d'un autre) parce qu'il
avait commis la fatale imprudence de se loger, au premier,
sur le derrière, dans une maison du quartier du Palais-Royal; il
ajoute très-judicieusement qu'une lieue et demie de chemin, et cent
trente-huit marches à monter affaiblissent prodigieusement les forces
et la mauvaise humeur d'un créancier. En effet, arrivé à votre porte,
épuisé, rendu, ce n'est plus de l'argent qu'il vous demande, c'est une
chaise et un verre d'eau. On sait que l'un et l'autre sont faciles à
procurer même coup sur coup.
Quant au mobilier, il est un préjugé généralement répandu parmi la
plupart des consommateurs, c'est qu'il faut qu'ils aient un entourage
somptueux pour en imposer à leurs _producteurs_ et leur inspirer de la
confiance.
Cette idée était bonne du temps de Charles-Martel et de Pépin-le-Bref,
où un siège sur lequel on pouvait s'asseoir passait pour un
chef-d'oeuvre d'industrie; mais maintenant que l'on fait des lits
sur lesquels on peut dormir debout sans se coucher, tout
cela n'en impose plus, et ce luxe n'est propre qu'à étonner les
enfans.
Ainsi donc votre mobilier ne doit être composé que de très-peu de
choses, mais de choses originales et propres à fixer l'attention de
ceux qui seraient à même de l'examiner en attendant mieux.
Meublez-vous par la mécanique, éclairez-vous par le gaz hydrogène, et
défendez-vous de l'approche de l'ennemi par la physique.
Mon oncle a fait cet essai avec un rare bonheur sur ses créanciers. Il
avait une machine électrique d'une assez jolie dimension, et observait
toujours de la tenir abondamment chargée du mystérieux fluide; il
l'avait mise en communication avec la clef de sa porte d'entrée par un
fil conducteur; de l'aspect de cette clef constamment sur sa porte, il
en retirait un sentiment de confiance sans bornes, parce que lorsqu'un
créancier impatient venait à mettre la main dessus pour entrer chez
lui, il recevait une commotion violente qui le livrait en proie à des
sentimens confus d'engourdissement et de sorcellerie; il
était rare qu'un créancier, quelque brave ou quelqu'entêté qu'il fût,
se frottât une seconde fois à venir prendre une leçon de physique
expérimentale, bien qu'il lui eût expliqué très-clairement les effets
résultant des causes, et les causes résultant des effets, en physique.
Quant au choix d'un domestique, c'est une affaire trop délicate dans
une position semblable en tout point à celle où je souhaite que vous
vous trouviez, pour parvenir sûrement à votre but; il vaut infiniment
mieux se servir soi-même. Je ne vous engagerai donc pas non plus à
prendre une femme de ménage, la portière ne la verrait que d'un
très-mauvais oeil, et on sait ce que c'est que l'oeil d'une
portière mécontente; vous vous ressentiriez nécessairement du
contre-coup de sa mauvaise humeur. Si vous ne pouvez vous astreindre à
ces soins du ménage, dont un consommateur habitué à toutes ses aises
ne peut se passer, faites d'une pierre deux coups, et choisissez de
préférence votre portière ou sa fille si elle est jeune et
adepte, parce que son père et sa mère se ressentiront, à leur tour, du
contre-coup de vos générosités et de vos bonnes grâces à l'égard de
leur fille. En elle, vous trouverez un défenseur officieux et un
puissant auxiliaire pour repousser les invasions de la gent
_créancière_.
SEPTIÈME LEÇON.
Manière de vivre.
_Dicton de mon Oncle.--Cas que l'on doit toujours prévoir.--Principe
invariable.--Fournisseurs de tous genres auxquels on doit accorder la
préférence.--Craintes mal fondées.--Emploi de la journée d'un
consommateur qui sait_ raisonner son affaire._--Biens immenses
occasionnés au commerce.--Résultats._
J'ai souvent entendu dire à mon oncle qu'il fallait bien se garder de
dépenser la veille tout l'argent qu'on pouvait avoir en sa possession,
quelque certitude que l'on ait d'en avoir le lendemain, parce qu'il
arrivait presque toujours, par des _causes fortuites et indépendantes
de la volonté_ du consommateur, causes que l'on ne pouvait ni prévoir
ni empêcher, que ces rentrées étaient ajournées, ou ne rentraient pas
du tout; or personne ne sait mieux que moi combien mon oncle
avait raison.
Supposons donc que ce cas arrive, et voyons quels sont les moyens de
salut à y opposer: ils reposent sur un seul principe dont vous ne
devez, dans aucun cas, comme sous aucun prétexte vous écarter; ce
grand principe, le voilà!
Vous devrez toujours vous fournir de préférence chez les pourvoyeurs
riches. 1º Parce qu'ils ont tout de première qualité. 2º Parce que
vous devez mettre en pratique le principe tant de fois répété, que ces
individus ayant trop, et vous pas assez, c'est un véritable service à
leur rendre, et à vous aussi, que de chercher à rétablir l'équilibre,
et personne plus que vous ne doit y être intéressé. 3º Parce que le
vide que vous opèrerez dans leurs magasins, restera presqu'inaperçu;
et quand même ce vide sera bientôt comblé par la clientelle payante,
que votre consommation saura y amener.
En conséquence, vous ferez choix d'un propriétaire chez lequel tout
puisse abonder et qui n'attende pas après vos cent écus de
loyer pour pouvoir aller payer ses impositions. Il est à la
connaissance de tous les locataires qu'il existe des propriétaires
riches dans tous les quartiers de Paris, ainsi donc cela vous sera
très-facile.
Vous déjeûnerez au Palais-Royal, et dînerez sur le boulevard des
Italiens. Vous allez croire peut-être qu'il faut payer dans ces
maisons-là; point du tout, leur prospérité ne se fonde que sur les
couverts ou plutôt sur les convives qui ne payent pas, parce qu'ils
savent choisir leurs mets, parce qu'ils savent allécher ceux qui ne
savent pas se commander un dîner, mais qui savent le payer, parce
qu'enfin ils consomment beaucoup plus que les autres. Chez les
restaurateurs à 21 ou 32 s. on ne fait pas de crédit parce que tout le
monde paye; mais dans les grands établissemens dont je vous parle, on
a senti tout ce qu'un consommateur qui peut ne pas payer un dîner de
20 fr. qui en rapporte trente de 10 fr. qui sont payés, vaut à son
producteur.
Je connais de grands restaurateurs qui vous payeraient
volontiers pour que vous vous tinssiez à leur table toute la journée,
appelant les garçons (toujours par leurs noms de baptême pour se
donner un air d'habitué), demandant du champagne, faisant mousser leur
vin et leur réputation. Votre figure opère, sur l'appétit paresseux ou
économique des passans, l'effet d'une glace avant le dîner, et ils
sont saisis d'une faim _engloutissante_.
Quant à vous, après avoir pris tout ce qu'il est possible de prendre,
vous vous levez, et portant négligemment votre main au bouton doré de
votre habit, comme pour chercher votre bourse dans la poche de votre
gilet, vous en tirez un cure-dents; aussitôt le maître de la maison
vous fait un signe de tête respectueux et reconnaissant tout à la
fois, pour vous épargner un soin qu'il considérerait comme un affront;
vous adressez en passant un petit salut et un coup-d'oeil à la dame
du comptoir, et la grâce de ceux qu'elle vous rend, indique assez
qu'elle se croit encore trop payée par l'excellent appétit
dont vous avez donné un exemple, aussi bien soutenu qu'imité.
Plaisanterie à part, il est de fait que les premiers restaurateurs de
la capitale comptent par jour une demi douzaine de consommateurs de
cette force sur les principes.
Vous ne vous habillerez pas autre part que chez Bardes, parce que ce
gaillard-là, qui habillerait toute l'armée française, en vingt-quatre
heures, sur la parole de M. le ministre de la guerre, peut bien vous
faire un habit, deux pantalons, quatre gilets, sans que vous lui
donniez la vôtre que vous le payerez aussitôt leur confection. Notez
que, si par hasard il va chez vous, ce ne sera que pour vous demander
si vous voulez qu'il vous fasse une polonaise ou un manteau, au même
prix.
Vous vous chausserez chez Sakoski. Il chausse tous les fashionables et
M. le ministre des finances; jugez s'il hésitera à vous prendre mesure
et à vous ouvrir un compte courant sur son grand-livre.
Quant à votre linge, vous vous fournirez chez la lingère de
la Cour; mieux que personne elle connaît les avantages du crédit, et
lorsqu'on en fait, un de plus ou un de moins n'occasionne que peu de
frais de différence; quand même vous vous perdrez facilement dans la
foule des consommateurs de ce genre.
Tels sont les producteurs que vous devrez rechercher; parce que ce
sont là les seuls que vous pourrez payer sans débourser un sou,
attendu que de belles paroles pour eux équivalent à de l'argent
comptant.
N'allez pas croire qu'un consommateur tel que celui dont je veux
parler, pour pouvoir payer les dettes que lui feront contracter ses
consommations journalières, soit forcé de se courber tristement sur le
métier d'une manufacture, ou débarquer quotidiennement des
marchandises sur les ports Saint-Paul ou Saint-Nicolas. Il n'ira pas,
par une chaleur du mois de juillet, rentrer ses récoltes, ou au
coeur de l'hiver accélérer des semences; il ne se creusera pas la
tête pour améliorer les produits divers que nous offrent généreusement
toutes les bêtes à cornes ou sans cornes qui sont en France
et autres lieux. Il ne passera pas son temps à enrichir d'un schall,
d'un fourneau économique ou d'un rasoir à l'épreuve, l'exposition de
nos produits; il n'emploiera même pas la journée à reproduire sur une
toile que sa main saura rendre vivante, les traits d'un des défenseurs
de nos libertés, ou la nature prise sur le fait, soit dans les bois de
Meudon ou dans celui de Montmorency; il ne passera pas sa soirée à
accompagner, de son violon, de sa basse, de sa flûte ou de son cor,
les artistes de nos royaux théâtres qui chantent faux ou ne dansent
pas en mesure. Enfin, il n'usera pas les trois quarts de sa vie, _rue
de Rivoli_, à additionner de longs bordereaux; il ne fera rien de tout
cela; mais, parce qu'il ne plantera pas, ne fabriquera pas, ne peindra
pas, ne fera pas de musique et n'additionnera pas, ce serait une
erreur de croire qu'il ne travaillera pas, qu'il ne produira pas,
qu'il ne consommera pas et qu'il ne payera pas, mais toujours à la
manière de mon oncle.
Voici au surplus, pour arriver au résultat désirable par tous les
consommateurs pour lesquels il a rassemblé les matériaux de son
ouvrage, la conduite et le genre de vie qu'ils devront tenir et
suivre, et le tableau des _biens_ généraux qu'ils opèreront par sa
méthode:
1º Le consommateur quel qu'il soit, ne se lèvera pas avant 10 heures,
et par cette heureuse indolence il diminuera l'encombrement des
commis, blanchisseuses, commissionnaires, cabriolets, oisifs, etc.,
etc., qui obstruent chaque matin les rues les plus fréquentées, et par
conséquent les plus sales de notre belle capitale. Premier bien.
2º Il donnera audience à tous ses créanciers indistinctement de 10 à
11 heures, les écoutera et mettra en pratique les préceptes enseignés
dans ce manuel.
Pendant ce temps les créanciers qui feront chez lui antichambre en
attendant son lever, ne seront pas chez d'autres consommateurs
également débiteurs, et cet avantage retombera sur la masse. Second
bien.
3º Il recevra tous ses fournisseurs de onze heures à midi,
gardera par devers lui ce que les uns lui apporteront, commandera
quelque chose de nouveau à ceux qui n'auraient rien apporté.
De cette manière il les tiendra en haleine, augmentera son crédit, et
poussera à la consommation; troisième bien.
4º Il s'habillera de midi à une heure, entendra sa cravate comme un
ange, au moyen de ma théorie raisonnée de cette importante partie de
notre habillement.
Il poussera ainsi au débit de cet ouvrage, chez le libraire, et à
l'écoulement des mousselines, du jaconin, de la perkale et de la
batiste de nos manufactures; quatrième bien.
5º A deux heures il ira déjeûner au café du Perron, où, par la
délicatesse du choix qu'il fera sur la carte, il provoquera encore à
la consommation en mettant à la mode les _oeufs en coquille_ et les
_omelettes à l'oseille_, qu'il mangera avec une grâce contagieuse pour
tous ceux qui, sans connaître ces mets, auront envie d'en manger.
Suivant son système, il ne payera pas son déjeûner, mais il en fera
consommer vingt par des habitués qui ne prennent ordinairement qu'une
tasse de café sans beurre, et qui insensiblement se laisseront aller
au déjeûner à la fourchette, entraînés par son exemple. Le maître du
café sera très-content des vingt déjeûners payés, et très-satisfait du
consommateur qui lui aura ainsi payé le sien, quoique sans argent:
cinquième bien.
6º Il ira aux Tuileries attendre nonchalamment l'heure du dîner; les
deux ou trois chaises dont il se servira, sans les payer, pour étendre
sa paresse, seront très-fructueuses à la loueuse qui en a
l'entreprise. Par la manière dont il sera assis, il invitera les
promeneurs au repos. En un instant toutes les chaises seront occupées
et payées, la loueuse fera recette, et le remerciera; sixième bien.
7º Une beauté suspecte ou non, soupirant dans une contre-allée après
l'espoir d'un dîner, viendra à passer près de lui; il s'extasiera sur
sa taille, sa démarche et _son genre_ qu'il trouvera _bon_; un Anglais
qui ne s'y connaîtra pas fera la même remarque et se détachera pour
lui offrir son bras, un dîner et sa bourse qui seront acceptés.
Il aura répandu le numéraire de l'Anglais dans le commerce de France.
Septième bien.
8º A six heures, il emmènera quelques amis dont il ne sait pas le nom
dîner chez son restaurateur d'habitude. Il le met en vogue d'un seul
mot. Garçon! _des huîtres vertes_, de la _tisane de Champagne
frappée_, des _perdrix aux truffes_, etc., etc. Il mangera comme
quatre, boira comme six pendant deux heures.... Quel fécond résultat
n'aura pas sa digestion après que les amis auront payé leurs cartes.
Le restaurateur sera enchanté en se décidant bien à ne jamais demander
un sou à un si précieux consommateur. Les huîtres qu'il aura fait
enlever de chez les factrices de la _rue Montorgueil_ feront faire
queue, le lendemain, chez elles pour en avoir; les marchands de vins
de Reims et d'Épernay ne pourront suffire aux demandes de
_tisane_ qui leur seront adressées de toutes parts. La population du
Périgord, si occupée à la recherche de la truffe, redoublera
d'activité; la Vallée se garnira comme aux approches des élections; le
marché de Poissy sera mieux fourni; la chandelle diminuera, la bougie
augmentera et les taneurs n'attendront plus après la peau des bêtes,
pour faire des cuirs..... Huitième bien. Mais que de biens en un seul!
C'est parce qu'il est opéré par un individu qui a étudié à fond toutes
les théories de mon oncle et qui sait parfaitement les mettre en
pratique.
HUITIÈME LEÇON.
De la Contrainte par Corps.