8. Enfin, une faim de loup (cette dernière qualité morale n'est

réputée telle que depuis très-peu de temps; mais enfin, les autorités

qui l'ont prouvée journellement ne laissent à cet égard aucun doute,

surtout depuis qu'une d'elles a démontré, clair comme le jour, que:

_les grandes pensées viennent de l'estomac_).

J'ai dit tout-à-l'heure que l'aplomb était, de toutes les qualités

morales, la plus importante: c'est plus qu'une qualité, c'en est dix,

vingt, cent, mille, etc., c'est même une vertu. Avec de l'aplomb seul,

on peut facilement remplacer les six qualités morales indiquées.

En effet, qu'est-ce que la présence d'esprit? de l'aplomb dans les

idées. Qu'est-ce que la mémoire? de l'aplomb dans les souvenirs.

Qu'est-ce que le sang-froid? de l'aplomb avant le danger. Qu'est-ce

que le courage? de l'aplomb pendant l'action. Qu'est-ce que la

patience? de l'aplomb dans les désirs. Qu'est-ce que de l'adresse?

encore une espèce d'aplomb dans les gestes et les mouvemens. Il n'y a

donc que la huitième qualité morale qui ne puisse se remplacer par de

l'aplomb, c'est _la faim_. Au fait, un estomac vide ne peut

entreprendre ni soutenir de grandes choses.

L'aplomb consiste principalement à laisser sans réplique tout ce qui

ressemble à un raisonnement ou à une question, à nier l'évidence, à

soutenir l'impossible, en un mot à donner à tous les faits et à tout

ce qui a le caractère de preuve un démenti robuste et laconique. _Non,

si_; _cela est, cela n'est pas_; _c'est impossible, c'est possible_;

tel est le court glossaire du langage de l'homme qui a de l'aplomb.

EXEMPLES.

Un premier créancier va vous soutenir que vous n'avez pas le sou pour

le payer; n'allez pas vous époumoner pour lui prouver le contraire?

répondez tout simplement: _c'est possible_......, et votre homme reste

muet...... Il est content.

Un second créancier, auquel vous avez promis de rendre une

somme de..... qu'il vous a prêtée, se hasarde à vous dire que vous lui

avez manqué de parole; n'allez pas lui raconter pourquoi ou comment

vous vous trouvez embarrassé? répliquez-lui tout bonnement: _cela se

peut_... Il n'hésite pas... donc qu'il est satisfait.

Un troisième créancier, (votre propriétaire, par exemple,) vient vous

faire une visite, en profitant de la circonstance pour vous apporter

sa quittance; regardez-le avec un air indécis, accompagné d'un _c'est

impossible!_ Il vous soutient le contraire, sa boîte à tabac et à

almanach à la main. Un homme sans aplomb querellerait sur le taux du

loyer ou les jours de grâce, un homme qui en a, répond hardiment:

_Mais non!_ Si le propriétaire est mal élevé, il se fâche et menace de

faire vendre les meubles, vous lui objectez un _je ne le crois pas!_

il se vexe et instrumente; mais les meubles ne sont pas en votre nom,

il l'apprend, se vexe de nouveau, et cette fois vous avez doublement

raison en lui répondant: _C'est possible_..... Il n'a plus

rien à dire, et s'en va; mais la question de savoir si dans cette

circonstance il est satisfait ou non, est encore indécise, cela dépend

de l'acabit du propriétaire.

Enfin, avec de l'aplomb, vous commandez la confiance, vous passez pour

un garçon ferme et prudent. Cependant n'allez pas croire que cette

sublime qualité puisse vous empêcher d'aller à Sainte-Pélagie, parce

que si l'aplomb est permis aux débiteurs, il n'est pas défendu aux

créanciers; fussiez-vous logé _rue de la Clef_, il est de votre

dignité et de votre politique de ne répondre à celui qui vous

montrerait les verroux et les grilles de votre modeste cellule,

que..... _C'est possible._

Telles sont les _dix-huit qualités physiques_ et les _huit qualités

morales_, en tout vingt-six qualités, qui vous sont absolument

nécessaires pour pouvoir vous acquitter avec vos créanciers d'une

manière satisfaisante sans leur donner un sou; si vous ne les

possédiez pas toutes les vingt-six intégralement, vous auriez tort de

suivre ce système financier, et feriez encore mieux de n'avoir ni

dettes ni créanciers.

SIXIÈME LEÇON.

Dispositions générales.

_Vérité incontestable.--Choix d'un quartier.--Du logement.--Des

Portiers.--Du Propriétaire.--Du mobilier.--Connaissances qu'il faut

avoir en physique.--Des Domestiques.--D'une Femme de ménage.--Conseils

à suivre._

Quiconque n'a pas d'argent est bien forcé de vivre à crédit; s'il n'en

a pas il faut qu'il s'en fasse, et quand il s'en sera fait, il en aura

beaucoup plus qu'il ne lui en faudra pour ses consommations

habituelles.

Voilà une idée qui sans doute va étonner un grand nombre de mes

lecteurs déjà endettés, ou auxquels on doit beaucoup depuis

long-temps, mais ce n'est pas ma faute s'ils n'entendent rien à la

profession de _producteurs_ et de _consommateurs_.

Pour arriver parfaitement au but que mon oncle a proposé, il faut,

suivant son dicton, _savoir raisonner son affaire_. Or,

qu'est-ce que savoir raisonner son affaire, c'est savoir se loger, se

nourrir, se vêtir, se divertir, en un mot _s'entretenir_ sans rien

devoir ni sans débourser un sou.

Parmi ces choses il en est de plus ou moins nécessaires, de plus ou

moins indispensables; en suivant l'ordre de leur nécessité, nous

commencerons donc par la première de toutes, qui est le logement.

Le choix du quartier de la capitale, que vous devez prendre pour y

élire domicile, n'est pas une chose de peu d'importance, et vous devez

le choisir à un point tel que sa situation établisse entre vous et vos

créanciers une distance de deux lieues au moins; or, comme vos

créanciers peuvent se trouver disséminés dans chacun des douze

arrondissemens de Paris, vous ferez bien de vous loger (si cela vous

est possible) _extra muros_, c'est-à-dire au-delà de la barrière,

en choisissant celle qui aboutit au quartier où vous avez le moins de

créanciers.

Vous devrez faire connaissance avec le portier chargé de la garde de

la maison que vous avez l'intention d'occuper, même avant d'y avoir

arrêté un appartement. Peu de consommateurs pourraient se faire une

idée précise de l'énorme influence que les portiers exercent sur nos

destinées, puisqu'ils peuvent nous nuire ou nous servir, selon leur

caprice ou le degré de capacité dont ils sont doués, de huit manières

différentes et de cette manière.

1º Dire que nous sommes chez nous, lorsque nous n'y sommes pas.

2º Dire que nous ne sommes pas chez nous lorsque nous y sommes; (ce

qui est quelquefois pis.)

3º Refuser les lettres et paquets qui peuvent nous être adressés.

4º Recevoir les assignations et autres correspondances de même genre,

lorsqu'ils pourraient s'en dispenser.

5º Inspecter notre conduite et en tirer des conséquences.

6º Faire manquer une affaire majeure, par la manière dont

ils auront répondu lorsqu'on se sera présenté chez eux, relativement

au _chapitre des renseignemens_.

7º Ne pas vouloir se réveiller le matin pour tirer le cordon, lorsque

nos affaires ou l'état de notre santé nous forcent à prendre l'air

cinq minutes avant le jour.

8º Enfin ne pas ouvrir le soir lorsque l'on rentre un peu trop tard,

quoiqu'on ait frappé dix fois et qu'il vous ait parfaitement entendu,

ce qui entraîne une suite d'inconvéniens incalculables.

En effet, de quels contre-sens ne voyons-nous pas chaque jour un

portier se rendre coupable! ses propos peuvent changer une réputation

du tout au tout. Seriez-vous, dans le monde, un modèle animé de

l'Apollon du Belvéder; chez le portier, vous êtes un nouvel Ésope. Si

le nom de quelque locataire finit par une terminaison semblable au

vôtre, il envoie à celui-ci l'argent que vous avez emprunté et que

l'on a déposé chez lui pour vous; il envoie à celui-là un billet doux

qui vous était destiné, et le voisin va au rendez-vous à

votre place. Vient-il un créancier, il se gardera bien de dire que

vous venez de sortir à l'instant. Votre maîtresse est-elle parvenue à

s'échapper un moment pour venir vous trouver, le portier prétend que

vous n'êtes pas rentré la veille; enfin la négation _non_ au lieu de

l'affirmation _oui_, et _vice versa_ vous êtes un homme perdu.

Sachez donc plaire au portier avant même d'avoir fait votre première

visite au propriétaire, tâchez surtout de vous en faire un ami, et de

vous mettre bien avec sa femme, s'il en a une qui ne soit ni trop

vieille, ni trop sale, ni trop bavarde, ni trop curieuse, ce qui est

très-rare, je l'avoue.

Mon oncle, qui avait prévu tous ces cas, conseille de prendre, de

préférence, un logement dans une maison qui n'a pas de portier. Cette

circonstance offre souvent de grands avantages, mais aussi elle n'est

pas sans inconvénient. C'est à vous d'examiner attentivement votre

position et de voir quel est celui de ces deux cas qui peut

vous offrir le plus de ressources.

Quant au choix du logement, c'est encore une partie non moins

essentielle. Jamais d'appartement au-dessous du quatrième au-dessus de

l'entresol, et toujours sur le devant; de là, vous pouvez, en vous

mettant à la fenêtre, dominer sur tout ce qui vous entoure. Un

créancier s'est-il décidé à s'acheminer vers votre demeure, il vous

apparaît d'un demi quart de lieue, comme un point sur l'horizon, déjà

vous savez à qui vous avez affaire, bientôt il grossit en s'avançant,

vous l'avez reconnu, vous avez encore cinq minutes pour décider de

quelle manière vous devez en agir à son égard. Une bonne lorgnette,

une longue vue deviennent, dans cette circonstance, un meuble de la

première utilité, puisqu'il vous fait gagner du temps en mettant à

votre disposition dix minutes de plus pour réfléchir.

Mon oncle avoue qu'il faillit une seule fois être conduit à

Sainte-Pélagie (encore était-ce à la place d'un autre) parce qu'il

avait commis la fatale imprudence de se loger, au premier,

sur le derrière, dans une maison du quartier du Palais-Royal; il

ajoute très-judicieusement qu'une lieue et demie de chemin, et cent

trente-huit marches à monter affaiblissent prodigieusement les forces

et la mauvaise humeur d'un créancier. En effet, arrivé à votre porte,

épuisé, rendu, ce n'est plus de l'argent qu'il vous demande, c'est une

chaise et un verre d'eau. On sait que l'un et l'autre sont faciles à

procurer même coup sur coup.

Quant au mobilier, il est un préjugé généralement répandu parmi la

plupart des consommateurs, c'est qu'il faut qu'ils aient un entourage

somptueux pour en imposer à leurs _producteurs_ et leur inspirer de la

confiance.

Cette idée était bonne du temps de Charles-Martel et de Pépin-le-Bref,

où un siège sur lequel on pouvait s'asseoir passait pour un

chef-d'oeuvre d'industrie; mais maintenant que l'on fait des lits

sur lesquels on peut dormir debout sans se coucher, tout

cela n'en impose plus, et ce luxe n'est propre qu'à étonner les

enfans.

Ainsi donc votre mobilier ne doit être composé que de très-peu de

choses, mais de choses originales et propres à fixer l'attention de

ceux qui seraient à même de l'examiner en attendant mieux.

Meublez-vous par la mécanique, éclairez-vous par le gaz hydrogène, et

défendez-vous de l'approche de l'ennemi par la physique.

Mon oncle a fait cet essai avec un rare bonheur sur ses créanciers. Il

avait une machine électrique d'une assez jolie dimension, et observait

toujours de la tenir abondamment chargée du mystérieux fluide; il

l'avait mise en communication avec la clef de sa porte d'entrée par un

fil conducteur; de l'aspect de cette clef constamment sur sa porte, il

en retirait un sentiment de confiance sans bornes, parce que lorsqu'un

créancier impatient venait à mettre la main dessus pour entrer chez

lui, il recevait une commotion violente qui le livrait en proie à des

sentimens confus d'engourdissement et de sorcellerie; il

était rare qu'un créancier, quelque brave ou quelqu'entêté qu'il fût,

se frottât une seconde fois à venir prendre une leçon de physique

expérimentale, bien qu'il lui eût expliqué très-clairement les effets

résultant des causes, et les causes résultant des effets, en physique.

Quant au choix d'un domestique, c'est une affaire trop délicate dans

une position semblable en tout point à celle où je souhaite que vous

vous trouviez, pour parvenir sûrement à votre but; il vaut infiniment

mieux se servir soi-même. Je ne vous engagerai donc pas non plus à

prendre une femme de ménage, la portière ne la verrait que d'un

très-mauvais oeil, et on sait ce que c'est que l'oeil d'une

portière mécontente; vous vous ressentiriez nécessairement du

contre-coup de sa mauvaise humeur. Si vous ne pouvez vous astreindre à

ces soins du ménage, dont un consommateur habitué à toutes ses aises

ne peut se passer, faites d'une pierre deux coups, et choisissez de

préférence votre portière ou sa fille si elle est jeune et

adepte, parce que son père et sa mère se ressentiront, à leur tour, du

contre-coup de vos générosités et de vos bonnes grâces à l'égard de

leur fille. En elle, vous trouverez un défenseur officieux et un

puissant auxiliaire pour repousser les invasions de la gent

_créancière_.

SEPTIÈME LEÇON.

Manière de vivre.

_Dicton de mon Oncle.--Cas que l'on doit toujours prévoir.--Principe

invariable.--Fournisseurs de tous genres auxquels on doit accorder la

préférence.--Craintes mal fondées.--Emploi de la journée d'un

consommateur qui sait_ raisonner son affaire._--Biens immenses

occasionnés au commerce.--Résultats._

J'ai souvent entendu dire à mon oncle qu'il fallait bien se garder de

dépenser la veille tout l'argent qu'on pouvait avoir en sa possession,

quelque certitude que l'on ait d'en avoir le lendemain, parce qu'il

arrivait presque toujours, par des _causes fortuites et indépendantes

de la volonté_ du consommateur, causes que l'on ne pouvait ni prévoir

ni empêcher, que ces rentrées étaient ajournées, ou ne rentraient pas

du tout; or personne ne sait mieux que moi combien mon oncle

avait raison.

Supposons donc que ce cas arrive, et voyons quels sont les moyens de

salut à y opposer: ils reposent sur un seul principe dont vous ne

devez, dans aucun cas, comme sous aucun prétexte vous écarter; ce

grand principe, le voilà!

Vous devrez toujours vous fournir de préférence chez les pourvoyeurs

riches. 1º Parce qu'ils ont tout de première qualité. 2º Parce que

vous devez mettre en pratique le principe tant de fois répété, que ces

individus ayant trop, et vous pas assez, c'est un véritable service à

leur rendre, et à vous aussi, que de chercher à rétablir l'équilibre,

et personne plus que vous ne doit y être intéressé. 3º Parce que le

vide que vous opèrerez dans leurs magasins, restera presqu'inaperçu;

et quand même ce vide sera bientôt comblé par la clientelle payante,

que votre consommation saura y amener.

En conséquence, vous ferez choix d'un propriétaire chez lequel tout

puisse abonder et qui n'attende pas après vos cent écus de

loyer pour pouvoir aller payer ses impositions. Il est à la

connaissance de tous les locataires qu'il existe des propriétaires

riches dans tous les quartiers de Paris, ainsi donc cela vous sera

très-facile.

Vous déjeûnerez au Palais-Royal, et dînerez sur le boulevard des

Italiens. Vous allez croire peut-être qu'il faut payer dans ces

maisons-là; point du tout, leur prospérité ne se fonde que sur les

couverts ou plutôt sur les convives qui ne payent pas, parce qu'ils

savent choisir leurs mets, parce qu'ils savent allécher ceux qui ne

savent pas se commander un dîner, mais qui savent le payer, parce

qu'enfin ils consomment beaucoup plus que les autres. Chez les

restaurateurs à 21 ou 32 s. on ne fait pas de crédit parce que tout le

monde paye; mais dans les grands établissemens dont je vous parle, on

a senti tout ce qu'un consommateur qui peut ne pas payer un dîner de

20 fr. qui en rapporte trente de 10 fr. qui sont payés, vaut à son

producteur.

Je connais de grands restaurateurs qui vous payeraient

volontiers pour que vous vous tinssiez à leur table toute la journée,

appelant les garçons (toujours par leurs noms de baptême pour se

donner un air d'habitué), demandant du champagne, faisant mousser leur

vin et leur réputation. Votre figure opère, sur l'appétit paresseux ou

économique des passans, l'effet d'une glace avant le dîner, et ils

sont saisis d'une faim _engloutissante_.

Quant à vous, après avoir pris tout ce qu'il est possible de prendre,

vous vous levez, et portant négligemment votre main au bouton doré de

votre habit, comme pour chercher votre bourse dans la poche de votre

gilet, vous en tirez un cure-dents; aussitôt le maître de la maison

vous fait un signe de tête respectueux et reconnaissant tout à la

fois, pour vous épargner un soin qu'il considérerait comme un affront;

vous adressez en passant un petit salut et un coup-d'oeil à la dame

du comptoir, et la grâce de ceux qu'elle vous rend, indique assez

qu'elle se croit encore trop payée par l'excellent appétit

dont vous avez donné un exemple, aussi bien soutenu qu'imité.

Plaisanterie à part, il est de fait que les premiers restaurateurs de

la capitale comptent par jour une demi douzaine de consommateurs de

cette force sur les principes.

Vous ne vous habillerez pas autre part que chez Bardes, parce que ce

gaillard-là, qui habillerait toute l'armée française, en vingt-quatre

heures, sur la parole de M. le ministre de la guerre, peut bien vous

faire un habit, deux pantalons, quatre gilets, sans que vous lui

donniez la vôtre que vous le payerez aussitôt leur confection. Notez

que, si par hasard il va chez vous, ce ne sera que pour vous demander

si vous voulez qu'il vous fasse une polonaise ou un manteau, au même

prix.

Vous vous chausserez chez Sakoski. Il chausse tous les fashionables et

M. le ministre des finances; jugez s'il hésitera à vous prendre mesure

et à vous ouvrir un compte courant sur son grand-livre.

Quant à votre linge, vous vous fournirez chez la lingère de

la Cour; mieux que personne elle connaît les avantages du crédit, et

lorsqu'on en fait, un de plus ou un de moins n'occasionne que peu de

frais de différence; quand même vous vous perdrez facilement dans la

foule des consommateurs de ce genre.

Tels sont les producteurs que vous devrez rechercher; parce que ce

sont là les seuls que vous pourrez payer sans débourser un sou,

attendu que de belles paroles pour eux équivalent à de l'argent

comptant.

N'allez pas croire qu'un consommateur tel que celui dont je veux

parler, pour pouvoir payer les dettes que lui feront contracter ses

consommations journalières, soit forcé de se courber tristement sur le

métier d'une manufacture, ou débarquer quotidiennement des

marchandises sur les ports Saint-Paul ou Saint-Nicolas. Il n'ira pas,

par une chaleur du mois de juillet, rentrer ses récoltes, ou au

coeur de l'hiver accélérer des semences; il ne se creusera pas la

tête pour améliorer les produits divers que nous offrent généreusement

toutes les bêtes à cornes ou sans cornes qui sont en France

et autres lieux. Il ne passera pas son temps à enrichir d'un schall,

d'un fourneau économique ou d'un rasoir à l'épreuve, l'exposition de

nos produits; il n'emploiera même pas la journée à reproduire sur une

toile que sa main saura rendre vivante, les traits d'un des défenseurs

de nos libertés, ou la nature prise sur le fait, soit dans les bois de

Meudon ou dans celui de Montmorency; il ne passera pas sa soirée à

accompagner, de son violon, de sa basse, de sa flûte ou de son cor,

les artistes de nos royaux théâtres qui chantent faux ou ne dansent

pas en mesure. Enfin, il n'usera pas les trois quarts de sa vie, _rue

de Rivoli_, à additionner de longs bordereaux; il ne fera rien de tout

cela; mais, parce qu'il ne plantera pas, ne fabriquera pas, ne peindra

pas, ne fera pas de musique et n'additionnera pas, ce serait une

erreur de croire qu'il ne travaillera pas, qu'il ne produira pas,

qu'il ne consommera pas et qu'il ne payera pas, mais toujours à la

manière de mon oncle.

Voici au surplus, pour arriver au résultat désirable par tous les

consommateurs pour lesquels il a rassemblé les matériaux de son

ouvrage, la conduite et le genre de vie qu'ils devront tenir et

suivre, et le tableau des _biens_ généraux qu'ils opèreront par sa

méthode:

1º Le consommateur quel qu'il soit, ne se lèvera pas avant 10 heures,

et par cette heureuse indolence il diminuera l'encombrement des

commis, blanchisseuses, commissionnaires, cabriolets, oisifs, etc.,

etc., qui obstruent chaque matin les rues les plus fréquentées, et par

conséquent les plus sales de notre belle capitale. Premier bien.

2º Il donnera audience à tous ses créanciers indistinctement de 10 à

11 heures, les écoutera et mettra en pratique les préceptes enseignés

dans ce manuel.

Pendant ce temps les créanciers qui feront chez lui antichambre en

attendant son lever, ne seront pas chez d'autres consommateurs

également débiteurs, et cet avantage retombera sur la masse. Second

bien.

3º Il recevra tous ses fournisseurs de onze heures à midi,

gardera par devers lui ce que les uns lui apporteront, commandera

quelque chose de nouveau à ceux qui n'auraient rien apporté.

De cette manière il les tiendra en haleine, augmentera son crédit, et

poussera à la consommation; troisième bien.

4º Il s'habillera de midi à une heure, entendra sa cravate comme un

ange, au moyen de ma théorie raisonnée de cette importante partie de

notre habillement.

Il poussera ainsi au débit de cet ouvrage, chez le libraire, et à

l'écoulement des mousselines, du jaconin, de la perkale et de la

batiste de nos manufactures; quatrième bien.

5º A deux heures il ira déjeûner au café du Perron, où, par la

délicatesse du choix qu'il fera sur la carte, il provoquera encore à

la consommation en mettant à la mode les _oeufs en coquille_ et les

_omelettes à l'oseille_, qu'il mangera avec une grâce contagieuse pour

tous ceux qui, sans connaître ces mets, auront envie d'en manger.

Suivant son système, il ne payera pas son déjeûner, mais il en fera

consommer vingt par des habitués qui ne prennent ordinairement qu'une

tasse de café sans beurre, et qui insensiblement se laisseront aller

au déjeûner à la fourchette, entraînés par son exemple. Le maître du

café sera très-content des vingt déjeûners payés, et très-satisfait du

consommateur qui lui aura ainsi payé le sien, quoique sans argent:

cinquième bien.

6º Il ira aux Tuileries attendre nonchalamment l'heure du dîner; les

deux ou trois chaises dont il se servira, sans les payer, pour étendre

sa paresse, seront très-fructueuses à la loueuse qui en a

l'entreprise. Par la manière dont il sera assis, il invitera les

promeneurs au repos. En un instant toutes les chaises seront occupées

et payées, la loueuse fera recette, et le remerciera; sixième bien.

7º Une beauté suspecte ou non, soupirant dans une contre-allée après

l'espoir d'un dîner, viendra à passer près de lui; il s'extasiera sur

sa taille, sa démarche et _son genre_ qu'il trouvera _bon_; un Anglais

qui ne s'y connaîtra pas fera la même remarque et se détachera pour

lui offrir son bras, un dîner et sa bourse qui seront acceptés.

Il aura répandu le numéraire de l'Anglais dans le commerce de France.

Septième bien.

8º A six heures, il emmènera quelques amis dont il ne sait pas le nom

dîner chez son restaurateur d'habitude. Il le met en vogue d'un seul

mot. Garçon! _des huîtres vertes_, de la _tisane de Champagne

frappée_, des _perdrix aux truffes_, etc., etc. Il mangera comme

quatre, boira comme six pendant deux heures.... Quel fécond résultat

n'aura pas sa digestion après que les amis auront payé leurs cartes.

Le restaurateur sera enchanté en se décidant bien à ne jamais demander

un sou à un si précieux consommateur. Les huîtres qu'il aura fait

enlever de chez les factrices de la _rue Montorgueil_ feront faire

queue, le lendemain, chez elles pour en avoir; les marchands de vins

de Reims et d'Épernay ne pourront suffire aux demandes de

_tisane_ qui leur seront adressées de toutes parts. La population du

Périgord, si occupée à la recherche de la truffe, redoublera

d'activité; la Vallée se garnira comme aux approches des élections; le

marché de Poissy sera mieux fourni; la chandelle diminuera, la bougie

augmentera et les taneurs n'attendront plus après la peau des bêtes,

pour faire des cuirs..... Huitième bien. Mais que de biens en un seul!

C'est parce qu'il est opéré par un individu qui a étudié à fond toutes

les théories de mon oncle et qui sait parfaitement les mettre en

pratique.

HUITIÈME LEÇON.

De la Contrainte par Corps.

L'art de payer ses dettes et de satisfaire ses créanciers sans débourser un sou · 第 3 / 5 段