ALGESIRAS

_Ce petit port d'Algésiras, dont on n'avait plus guère entendu parler

depuis la victoire fameuse qu'y remporta, le 6 juillet 1801, l'amiral

Linois sur l'amiral anglais Saumurez, est tout à coup redevenu, à

l'annonce que la conférence internationale chargée de régler les

affaires du Maroc allait s'y assembler, l'un des points célèbres du

monde. Que de gens, alors seulement, l'ont découvert sur la carte

d'Espagne, au bord du détroit de Gibraltar, à l'embouchure du minuscule

rio de la Miel! Bien entendu, L'Illustration, fidèle à ses habitudes,

avait, sans tarder, envoyé à Algésiras, pour y suivre les préparatifs de

la réception des plénipotentiaires, l'un de ses collaborateurs. Il nous

revenait juste avec ses clichés quand on apprit qu'Algésiras, dépossédée

avant l'heure de la gloire qu'elle avait pu escompter, risquait fort de

ne plus être le siège de la conférence marocaine, et que celle-ci allait

se réunir probablement à Madrid. Pourquoi? Comment? Quelles sont les

raisons et quelles seront les suites de ce changement? Le secret de

cette décision est peut-être fort simple. Mais, l'imagination des

informateurs qualifiés travaillant, on se mit à discuter sur un tas de

points. Et Algésiras en devint plus célèbre que jamais. Nous donnons

donc ici, tels que nous les eussions publiés à la veille de la

conférence, les documents qu'on nous rapporte de là-bas, texte et

photographies. D'ailleurs, qui sait? Un revirement peut se produire

encore, car les pourparlers demeurent ouverts entre les divers

gouvernements consultés sur l'opportunité d'aller ici ou là._

Algésiras est étendue, tout en longueur, sur la côte ouest de sa baie,

si bleue, si calme sous un ciel si limpide, en ce jour où j'y aborde,

que volontiers on l'imaginerait immuablement ainsi, paisible et

lumineuse Pourtant les nuages devaient apparaître dès le lendemain,

comme on le verra sur certaines de nos photographies.

La ville est un amas de maisons basses, pour la plupart, aux murailles

badigeonnées de chaux, aux fenêtres grillagées d'épais barreaux verts,

coiffées de tuiles rosées, et que domine, là-haut, la tour carrée de

l'église, et, plus près du rivage, la fusée grêle d'une cheminée

d'usine. Comme fond de toile, la silhouette dentelée, tantôt d'outremer

sombre, tantôt de pourpre claire, de la sierra de los Gazules. Et la

première impression qu'on éprouve est un étonnement mêlé de quelque

inquiétude. Une si solennelle assemblée, ici? Et comment, en cette

minuscule bourgade, pourra-t-on loger jamais tant de si grands

personnages?

[Illustration: Algésiras vu de la mer.]

[Illustration: Vue extérieure.]

[Illustration: La salle des délibérations du conseil municipal.]

L'HÔTEL DE VILLE (CASA DE AYUNTAMIENTO), QUI DEVAIT ÊTRE AMÉNAGÉ POUR

LES TRAVAUX DE LA CONFÉRENCE.

[Illustration: L'hôtel _Reina Maria-Cristina_, qui devait être affecté

tout entier aux délégués des puissances.]

[Illustration: Cour intérieure de l'hôtel _Reina Maria-Cristina._]

Les gens d'Algésiras, pour eux, ne semblent ni surpris, ni fiers à

l'excès d'une pareille fortune. Par les rues montueuses, ils vont, d'une

marche tranquille, à leurs affaires, par ce joli matin tiède où semble

flotter un peu du souffle embrasé qui caresse la terre d'Afrique, toute

prochaine.

Au coin de la rue Sagasta, un agent de police a provoqué un

rassemblement où se mêlent des gamins, des femmes, quelques oisifs, des

passants peu pressés. Le gardien de l'ordre remplit, pour l'heure,

l'office de crieur public et, d'une voix bien placide, récitant une

leçon apprise, fait connaître au populaire je ne sais quelle oiseuse

nouvelle, annonce quelque objet perdu ou promulgue un acte de

l'autorité; puis, sans hâte, s'en va vers le carrefour voisin

recommencer sa brève histoire.

Tout à l'heure, quand le bateau de Gibraltar viendra accoster au port,

d'où l'on aperçoit, face à face, la masse trapue du rocher anglais,

menaçante, ses canons sans cesse braqués, et, à droite, indécise dans la

buée chaude, la côte de cet empire marocain, objet de la querelle... que

vous savez, nous aurons chance de retrouver sur le môle quelques-uns de

ses auditeurs, désoeuvrés, en quête d'une besogne peu lucrative, mais

pas trop fatigante, surtout, ou plutôt d'une distraction à leur

_farniente_. Pour ceux-là, quelle bonne fortune n'eût pas été la venue

des diplomates, avec le remue-ménage qu'elle aurait produit dans la

petite cité, le piaffement de leurs équipages, le ronflement de leurs

autos, et les allées et venues des fringants attachés, empressés et

mystérieux!

Tout, cependant, était prêt pour recevoir ces hôtes éminents.

On avait retenu pour les y loger l'hôtel _Reina Maria-Cristina_, fort

avenant, pignons blancs, toits de tuiles, vaste cour ensoleillée. Et

l'hôtel de ville (casa de ayuntamiento), sobre édifice de brique et de

pierre, allait être aménagé en vue de leurs délibérations. Ils auraient

siégé dans la salle où se réunit d'habitude le conseil municipal et que

le ministère d'État s'occupait de faire meubler. Cette salle est

spacieuse, bien claire, prenant jour d'une part sur la _calle del

Convento_, et ouverte d'autre part sur le patio encadré d'arcades de la

maison municipale.

On y eût discuté en paix, dans l'atmosphère la plus tranquille que

puissent rêver des parlementaires chargés de régler le sort des empires.

On avait même fait d'autres préparatifs plus extraordinaires: sur le rio

de la Miel, on s'occupait de jeter en grande hâte un viaduc de fer,

craignant que le vieux pont de pierre actuel ne fût trop peu décoratif

ou ne pût suffire à la circulation soudainement accrue.

Mais les diplomates, dit-on, ne viendront pas, ni leurs autos, ni leurs

équipages piaffants, ni leurs aimables secrétaires, affairés et déjà

graves! C'est la capitale, c'est Madrid qui les devra recevoir, ou qui

du moins l'espère en ce moment.

L'Illustration, No. 3278, 23 Décembre 1905 · 第 21 / 40 题