au milieu de tes amis; mais pourquoi ce soupir étouffé s'échappe-t-il
du sein d'un guerrier qui, jamais, n'avait connu la peur?--Et qui ne
la connaîtra jamais. Connal, mon âme s'enflamme dans le danger et
tressaille de joie au bruit des combats. Je suis de la race des
braves: jamais mes ancêtres na connurent la crainte.»
«Calmar fut le premier de ma famille, il se jouait au milieu des
tempêtes. Son noir esquif bondissait sur l'Océan et volait sur l'aile
des ouragans. Une nuit, un Esprit sema la discorde parmi les éléments.
Les mers s'enflent, les rochers retentissent, les vents chassent
devant eux les nuages menaçants, l'éclair vole sur ses ailes de feu.
Calmar trembla et revint au rivage, mais bientôt il rougit de sa
frayeur. Il s'élance de nouveau au milieu des flots en courroux et
cherche l'Esprit des vents, tandis que trois jeunes matelots
gouvernent la barque agitée, il est debout l'épée nue. Lorsque le
nuage abaissé passa près de lui, il saisit ses noirs flocons et
plongea son épée dans ses flancs ténébreux. L'Esprit de la tempête
abandonna les airs; la lune et les étoiles reparurent.»
«Telle était l'intrépidité de ma race, et Calmar ressemble à ses
ancêtres. Le danger fuit l'épée du brave, la fortune se plaît à
couronner l'audace.»
«Mais vous, enfants des vertes vallées d'Erin, retirez-vous des
plaines sanglantes de Lena. Rassemblez les tristes restes de nos amis
et rejoignez Fingal. J'ai entendu le bruit de la marche de Loclin qui
s'avance: Calmar va rester et combattre. Ma voix se fera entendre, ô
mes amis! comme si j'étais soutenu de mille guerriers. Mais,
souviens-toi de moi, fils de Semo, souviens-toi du corps inanimé de
Calmar. Après que Fingal aura dévasté le champ de bataille, place-moi
sous quelque pierre mémorable qui parle de ma renommée aux temps à
venir. Fais que la mère de Calmar se réjouisse en voyant la pierre qui
attestera ma gloire.
«--Non, fils de Matha, répondit Cuchullin, non, je ne te quitte point:
ma joie est de combattre à forces inégales, dans le péril mon âme
s'agrandit. Connal, et toi, vénérable Carril, conduisez les tristes
enfants d'Erin, et, quand le combat sera fini, revenez chercher nos
corps gisants dans ce défilé, car nous resterons près de ce chêne, au
milieu de la mêlée... Moran au pied léger, vole sur la bruyère de
Lena, dis à Fingal qu'Erin est tombé dans l'esclavage, et presse-le de
hâter ses pas.»
«Le matin commence à blanchir la cime du Cromla, les enfants de la
mer[13] montent le coteau. Calmar les attend de pied ferme, le feu du
courage s'allume dans son âme irritée, mais le visage du guerrier
pâlit. Faible, il s'appuyait sur la lance de son père, sur cette lance
qu'il détacha des salles de Lara à la vue de sa mère affligée; mais
bientôt le héros s'affaiblit et tombe comme l'arbre sur les plaines de
Cona. Le sombre Cuchullin reste seul, mais immobile comme un rocher
isolé au milieu des sables; la mer vient avec ses flots et mugit sur
ses flancs endurcis; sa tête se couvre d'écume et les collines
d'alentour retentissent; enfin, du sein grisâtre des brumes
paraissent sur l'Océan les voiles de Fingal; la forêt de ses mâts se
balance sur les vagues roulantes.
[Note 13: Les guerriers de Swaran.]
«Swaran, du haut de la colline, les aperçoit, il abandonne les enfants
d'Erin et revient sur ses pas. Tels que la mer rentraînant ses ondes à
travers les cent îles mugissantes d'Inistore, tels reviennent contre
Fingal les vastes et impétueux bataillons de Loclin.
«Cuchullin, triste, l'oeil en pleurs et la tête baissée, marche à pas
lents, traînant derrière lui sa longue lance; il s'enfonce dans le
bois du Cromla, gémissant sur la perte de ses amis. Il redoutait la
présence de Fingal, qui était accoutumé à le féliciter en le voyant
revenir des champs de gloire.
«Combien de mes héros, disait-il, sont couchés sans vie sur cette
plaine! Les chefs d'Inisfail, ceux dont la joie éclatait dans la salle
de nos fêtes! Je ne rencontrerai plus leurs pas sur la bruyère, je
n'entendrai plus leurs voix à la chasse des chevreuils. Pâles et
muets, ils sont couchés sur des lits sanglants, ces guerriers qui
furent mes amis! Esprits de ces héros, naguère pleins de vie, venez
visiter Cuchullin dans sa solitude, venez sur les vents qui font gémir
l'arbre de la grotte de Tura, venez converser avec moi; c'est là
qu'éloigné des humains, je vais habiter ignoré. Nul barde n'entendra
parler de moi; nul monument ne s'élèvera pour conserver ma mémoire.
Pleure-moi, ô Bragela! compte Cuchullin parmi les morts; ma renommée
s'est évanouie.»
«Tels étaient les regrets de Cuchullin, en s'enfonçant dans les bois
du Cromla.
«Fingal, debout sur son vaisseau, levait sa lance brillante: terrible
était l'éclat de son acier, comme les feux sombres du météore de la
mort, lorsque le voyageur est seul, et que le large disque de la lune
est obscurci dans les deux.
«On a combattu, dit Fingal, et je vois le sang de mes amis. La
tristesse est sur les champs de Lena; le deuil est dans les forêts du
Cromla: elles ont vu tomber leurs chasseurs dans la force de l'âge, et
le fils de Semo n'est plus.--Ryno, Fillan, mes enfants, faites
retentir le cor de la guerre: montez sur cette colline du rivage, près
du tombeau de Landarg, et appelez les ennemis. Que votre voix tonne
comme celle de votre père, lorsqu'il engage le combat et déploie sa
valeur. J'attends sur ce rivage le sombre, le puissant Swaran: qu'il
vienne avec toute sa race; car ils sont terribles dans le combat, les
amis des morts!»
«Le beau Ryno vola comme l'éclair; le noir Fillan, comme les ombres de
l'automne. Déjà leur voix s'est fait entendre sur les bruyères de
Lena: les enfants de l'Océan ont reconnu les sons du cor de Fingal.
L'Océan mugissant ne descend pas des rivages du royaume des Neiges
avec plus de violence et de rapidité que les enfants de Loclin du
penchant de la colline. À leur tête marche leur roi dans l'appareil
effrayant de ses armes. La rage allume son noir visage, et ses yeux
roulent étincelants des feux de la valeur.
«Fingal aperçoit le fils de Starno, et se rappelle Agandecca. Swaran,
jeune encore, avait donné des pleurs à la mort de sa soeur. Fingal lui
envoie le barde Ullin pour l'inviter à sa fête; son âme est tendrement
émue au souvenir de ses premières amours.
«Ullin, d'un pas ralenti par l'âge, marche vers le fils de Starno, et
lui dit: «Ô toi qui habites loin de nous environné de tes flots, viens
à la fête du roi et passe ce jour dans le repos; demain, ô Swaran,
nous combattrons, nous briserons les boucliers.
«--Aujourd'hui! répond le fils de Starno plein de rage; c'est
aujourd'hui que nous briserons les boucliers: demain ma fête sera
célébrée, et Fingal sera gisant sur la terre.»
Ullin revient vers Fingal:
«Eh bien, dit Fingal avec un sourire, que demain Swaran donne sa fête;
oui, aujourd'hui, mes enfants, nous briserons les boucliers. Ossian,
reste à mes côtés; Gaul, lève ton épée terrible; Fergus, bande ton
arc; et toi, Fillan, fais voler ta lance dans les airs. Levez tous vos
larges boucliers; que vos lances soient des météores de mort Suivez
moi dans la route de la gloire, et égalez mes actions dans le combat.»
«Mille vents déchaînés sur Morven, ou les nuages volant amoncelés à
travers les cieux, ou les flots du noir Océan fondant sur les rivages
du désert, leur bruit, leurs ravages, la terreur qu'ils inspirent:
telle est l'image de l'horrible mêlée des deux armées sur la plaine
retentissante de Lena. Les cris des combattants se répandent sur les
collines, comme les éclats de la foudre pendant la nuit, lorsque la
nue crève sur Cona, et qu'on entend dans les vents les cris de mille
fantômes.
«Fingal s'élance, terrible comme l'esprit de Trenmor, lorsque d'un
tourbillon il vient à Morven visiter ses illustres enfants. Les chênes
émus gémissent, et les rochers tombent déracinés sur son passage. Le
sang des ennemis inondait la main de mon père lorsqu'il agitait son
épée dans un cercle flamboyant. Il se rappelle les combats de sa
jeunesse; et, dans sa course, il dévaste le champ de bataille. Ryno
s'avance comme une colonne de feu. Le front de Gaul est menaçant,
Fergus et Fillan fondent sur l'ennemi. Moi-même je marchai triomphant
sur les traces du roi. Mille fois mon bras donna la mort, et l'éclair
de mon épée en était le signal effrayant. Mes cheveux alors n'étaient
pas blanchis par les ans, et la vieillesse ne faisait pas trembler
mes mains: mes yeux n'étaient pas couverts de ténèbres, et mes jambes
ne m'abandonnaient pas dans ma course.
«Qui pourrait nombrer les morts ou les exploits des héros, dans cette
journée où Fingal, brûlant de rage, foudroya les enfants de Loclin?
Gémissements sur gémissements se répétaient de colline en colline,
jusqu'à ce que la nuit vînt tout envelopper de ses ombres. Pâles et
frissonnants d'effroi comme un troupeau de timides chevreuils, les
enfants de Loclin se rassemblent sur la colline. Nous nous assîmes,
pour entendre les sons de la harpe, au bord du paisible ruisseau de
Lubar. Fingal, placé le plus près de l'ennemi, écoutait les chants des
bardes qui célébraient sa race illustre. Assis et appuyé sur sa lance,
il prêtait une oreille attentive. Le vent agitait ses cheveux blancs,
et ses pensées se promenaient sur le passé. Près de lui était mon
jeune, mon cher Oscar, penché sur sa lance; il admirait le roi de
Morven, et son âme s'agrandissait au récit de ses actions.
«Fils de mon fils, dit le roi, Oscar, l'honneur du jeune âge, j'ai vu
briller ton épée, et je me suis enorgueilli de ma race: suis la trace
glorieuse de nos aïeux, et sois ce que furent Trenmor, le premier des
hommes, et Trathal, le père des héros. Ils signalèrent leur jeunesse
dans les combats; ils sont chantés par les bardes. Oscar, dompte le
guerrier qui se défend; mais épargne le faible: fonds, comme un
torrent, sur les ennemis de ton peuple; mais sois doux, comme le
zéphyr qui caresse le gazon, pour ceux qui implorent ta clémence: tel
vécut Trenmor; tel fut Trathal, et tel a été Fingal; mon bras fut
toujours l'appui de l'opprimé, et le faible s'est reposé derrière les
éclairs de mon épée.
«Oscar, j'étais jeune comme toi lorsque la belle Fainasollis s'offrit
à moi, ce rayon du soleil, cette douce lumière d'amour, la fille du
roi de Craca. Je revenais des bruyères de Cona, n'ayant avec moi que
quelques-uns de mes guerriers. Les voiles d'un esquif se présentent à
nos yeux sur le lointain des mers: il paraissait comme un nuage qui
s'élève sur les vents de l'Océan. Bientôt il s'approche, et nous
aperçûmes cette belle. Son beau sein était agité et gonflé de soupirs.
Le vent jouait dans ses cheveux dénoués; ses joues de rose étaient
couvertes de pleurs: «Fille de la beauté, lui dis-je avec douceur,
d'où viennent tes soupirs? Puis-je, jeune encore, puis-je te défendre,
fille de la mer? Mon épée peut trouver mon égal dans le combat; mais
mon coeur est indomptable.
«--Je suis dans tes bras, ô chef des braves, dit-elle en soupirant:
c'est toi que j'implore, généreux protecteur du faible. Le roi de
Craca chérissait en moi le rejeton le plus brillant de sa race, et
plus d'une fois les collines du Cromla ont répondu aux soupirs d'amour
adressés à l'infortunée Fainasollis. Borbar, roi de Sora, vit ma
beauté et m'aima: son épée brille à son côté comme l'éclair du ciel;
mais son sourcil est noir et sombre, et les orages sont dans son
coeur. C'est lui que je fuis à travers les flots; c'est lui qui me
poursuit.
«--Viens te placer, lui dis-je, à l'abri de mon bouclier, et
rassure-toi, beauté ravissante. Il fuira, le sombre chef de Sora; il
fuira, si le bras de Fingal répond à son coeur. Je pourrais bien,
fille de la mer, te cacher dans quelque grotte solitaire et profonde;
mais jamais Fingal n'a fui des lieux où le danger menace. C'est au
milieu de la tempête des combats et des lances que son âme s'épanouit
de joie.»
«Je vis des larmes couler sur les joues de la belle. Je m'attendris
sur son sort.
«Bientôt, telle qu'une vague menaçante, paraît sur le lointain des
mers le vaisseau du fougueux Borbar. Ses voiles se jouent autour de
ses mâts élevés sur les flots; les ondes blanchissent et roulent sur
les flancs du vaisseau, et l'Océan mugit alentour. «Quitte, lui
dis-je, quitte l'Océan, étranger porté sur les tempêtes. Viens
partager ma fête dans mon palais. Ma demeure est l'asile des
étrangers.» La belle était tremblante à mes côtés: il décoche un
trait, elle tombe. «Ta main est sûre, Borbar; mais cette belle était
un faible ennemi.» Nous combattîmes, et ce combat fut sanglant et
mortel: Borbar tomba sur mes coups. Nous plaçâmes sous deux tombes de
pierre cette belle infortunée et son cruel amant.
«Tel je fus dans mon jeune âge; mais toi, Oscar, imite la vieillesse
de Fingal; ne cherche jamais le combat: s'il se présente, ne l'évite
jamais. Fillan, Oscar, devancez les vents, volez sur la plaine, et
observez les enfants de Loclin. J'entends le tumultueux désordre où
les jette la peur. Allez, qu'ils n'échappent pas à mon épée en fuyant
sur les vagues du Nord: car combien de guerriers de la race d'Erin
sont ici couchés sur le lit de mort!»
«Les deux héros volèrent comme deux sombres fantômes sur leurs chars
aériens, lorsqu'ils viennent effrayer les malheureux mortels.
«Alors le fils de Morni, Gaul, s'avance, et se présente dans une
altitude intrépide: sa lance reluit aux étoiles. «Ô Fingal! cria le
héros, dis aux bardes d'appeler par leurs chants le doux sommeil sur
tes guerriers fatigués. Et toi, Fingal, remets dans son fourreau ton
épée homicide, et laisse combattre ton peuple. Nous languissons ici
sans gloire, et notre roi est le seul qui combatte et triomphe. Quand
le matin blanchira nos collines, observe de loin nos exploits. Que les
guerriers de Loclin sentent l'épée tranchante du fils de Morni, et que
les bardes puissent célébrer ma renommée. Telle fut jadis la conduite
des nobles ancêtres de Fingal; telle fut aussi la tienne, ô Fingal!
«--Fils de Morni, répondit Fingal, je chéris ta gloire. Combats; mais
ma lance te suivra de près, pour voler à ton secours au milieu du
péril. Élevez, élevez vos voix, enfants des concerts, et faites
descendre sur moi le paisible sommeil. Fingal va dormir ici au murmure
des vents de la nuit. Et toi, ô Agandecca! si tu es près de ces lieux,
parmi les enfants de ta patrie, ou si tu es assise sur un nuage
au-dessus des mâts et des voiles de Loclin, viens me visiter dans mes
songes. Belle qui me fus si chère, viens réjouir mon âme du doux
aspect de ta beauté.»
«Mille harpes et mille voix unirent leurs sons mélodieux. Les bardes
chantèrent les nobles actions de Fingal et de son auguste race; et
quelquefois on entendit prononcer dans leurs chants le nom d'Ossian,
d'Ossian aujourd'hui plongé dans le deuil! J'ai combattu, j'ai vaincu
souvent dans les guerres d'Erin; mais maintenant, aveugle, dans les
larmes, et délaissé, je me traîne confondu dans la foule des mortels
vulgaires. Ô Fingal! je ne te vois plus environné des guerriers de ta
race: les bêtes sauvages viennent paître sur la tombe du puissant roi
de Morven... Paix éternelle à ton ombre, roi des épées, héros le plus
fameux des collines de Cona.»
VII
Ossian lui-même chante ses premières amours dans son quatrième chant.
Malvina, sa petite-fille, qui vit auprès de son vieux père pour le
consoler de la perte de ses enfants et pour entendre ses chants,
l'écoute. Voici ce que sa mémoire lui représente:
«Quelle est celle qui descend en chantant de la montagne, brillante
comme l'arc pluvieux qui couronne la colline de Lena? C'est cette
belle dont la voix inspire l'amour; c'est l'aimable fille de Toscar:
plus d'une fois tu prêtas l'oreille à mes chants, plus d'une fois je
vis couler les larmes de tes beaux yeux. Viens-tu pour être témoin de
nos combats, ou pour entendre le récit des actions d'Oscar? Quand
cesserai-je de pleurer au bord des ruisseaux de Cona! Mes années se
sont écoulées dans les batailles, et la douleur assiége ma vieillesse.
«Belle Malvina, je n'étais pas, comme aujourd'hui, aveugle et flétri
par les chagrins; je n'étais pas ainsi triste et dans l'abandon,
lorsque la belle Evirallina m'aimait, Evirallina aux cheveux noirs, à
la gorge éblouissante. Mille héros lui offrirent leurs voeux: elle
refusa son amour à mille héros: une foule de braves guerriers se
retirèrent dédaignés. Ossian seul plaisait à ses yeux.
«J'allai vers les ondes noires de Lego pour obtenir sa main: douze
guerriers de ma nation, enfants valeureux des plaines de Morven,
m'accompagnèrent. Nous arrivâmes à la demeure de Branno, l'ami des
étrangers.
«De quel lieu, dit-il, viennent ces armes étrangères? Elle n'est pas
facile, la conquête de la beauté qui a déjà refusé tant de guerriers
d'Erin; mais sois heureux, ô toi, fils de Fingal: heureuse est la
belle qui t'est réservée! Eussé-je douze beautés qui m'appelassent
leur père, je les offrirais à ton choix, illustre enfant de la
renommée.» À ces mots, il ouvrit la salle où était la belle
Evirallina: à sa vue, la joie fit palpiter nos coeurs sous l'acier, et
nous fîmes des voeux pour la fille de Branno.
«Mais au-dessus de nos têtes, au sommet de la colline parut la troupe
du superbe Cormac. Huit guerriers le suivaient, et la plaine
resplendissait des éclairs de leurs armes. Là étaient Colla et Duna
couvert de blessures, et le puissant Toscar; et avec eux Tago et le
victorieux Frestat. Suivaient Daïro, heureux dans les combats, et
Dala, le boulevard des guerriers dans leur retraite. L'épée flamboyait
dans la main de Cormac, ses yeux étaient pleins de douceur. Ossian
prit avec lui huit de ses guerriers, l'impétueux Ullin, le généreux
Mullo, le noble et gracieux Scelacha, Oglan et le fougueux Cerdal et
le farouche Dumariccan: et pourquoi te nommerai-je le dernier, Ogar,
si fameux sur les collines d'Arven!
«Ogar attaque Dala: ils combattent sur la plaine. Ogar songe à son
poignard; c'est l'arme qu'il affectionne: il l'enfonça neuf fois dans
les flancs de Dala; le sort du combat est changé: trois fois je
perçai de ma lance le bouclier de Cormac; trois fois sa lance se
rompit sur le mien. Ô jeune et malheureux amant! je lui tranchai la
tête: cinq fois je l'agitai par sa chevelure: les amis de Cormac
prirent la fuite. Quiconque alors, aimable Malvina, m'eût osé dire
qu'un jour, aveugle et infirme, je passerais les nuits dans la
solitude, eût eu besoin d'avoir une cotte d'armes d'une trempe bien
forte, et un bras invincible.
«Mais déjà l'on n'entend plus sur la plaine obscure du Lena le son des
harpes et la voix des bardes. Les vents inconstants soufflaient avec
violence, et le chêne altier balançait sur ma tête son tremblant
feuillage: Evirallina occupait mes pensées, lorsque dans tout l'éclat
de sa beauté, et roulant dans ses pleurs l'azur de ses beaux yeux,
elle m'apparut sur son nuage, et d'une voix faible:
«Ossian, dit-elle, lève-toi et sauve mon fils! sauve mon cher Oscar.
Près du chêne qui est au bord du Lubar, il combat contre les enfants
de Loclin....»
Elle dit et se replonge dans son nuage: je me revêts de mon armure, et
ma lance soutient et précipite mes pas: mes armes retentissent; je
répétais à demi-voix, suivant ma coutume dans les dangers, les
antiques chansons des héros. Les guerriers de Loclin entendirent le
bruit lointain de ma marche: ils fuient, mon fils les poursuit.
«Reviens, mon fils, lui criai-je, reviens, ne poursuis plus l'ennemi,
quoique Ossian soit derrière toi.» Il obéit à ma voix et revient sur
ses pas; c'était un charme pour mon oreille que le bruit des armes
d'Oscar. «Pourquoi, me dit-il, arrêtes-tu mon bras avant que la mort
les ait tous enveloppés de ses ombres? Sais-tu que, farouches et
terribles, ils ont assailli ton fils et Fillan? qu'ils veillaient
attentifs aux alarmes de la nuit? Nos épées en ont détruit
quelques-uns: mais tels que les flots de l'Océan poussés par les vents
sur les sables de Mora, tels s'avancent les guerriers de Loclin sur la
plaine de Lena: les fantômes de la nuit jetèrent des cris sinistres,
et j'ai vu étinceler les météores, avant-coureurs de la mort.
Laisse-moi réveiller le roi de Morven, lui qui sourit au danger: il
ressemble au radieux enfant du ciel lorsqu'il se lève et dissipe
l'orage.»
«Fingal venait de s'éveiller brusquement d'un songe, et s'appuyait sur
le bouclier de Trenmor, bouclier fameux que ses pères levèrent jadis
mille fois dans les guerres de leur famille. Le héros avait vu dans
son sommeil l'ombre affligée d'Agandecca. Elle était venue de
l'Océan, et s'était avancée seule et à pas lents sur la plaine de
Lena: son visage était pâle et ses joues étaient baignées de larmes:
plusieurs fois, de sa robe de nuages, elle avance sa main livide; elle
l'étend sur Fingal en silence et en détournant les yeux. «Pourquoi la
fille de Starno verse-t-elle des pleurs? lui dit Fingal en soupirant;
pourquoi cette pâleur sur ton visage?... Elle disparaît sur les vents,
et laisse Fingal au milieu des ténèbres. Elle pleurait les guerriers
de sa nation qui allaient périr sous les coups de Fingal.
«Le héros s'éveille, et voit encore Agandecca dans ses pensées. Il
entend le bruit des pas d'Oscar, il aperçoit la lueur de son bouclier:
car le rayon naissant du matin avait déjà traversé les mers d'Ullin.
«Que fait l'ennemi, dit en se levant le roi de Morven? Entraîné par la
peur, fuit-il sur les flots de l'Océan? ou attend-il un nouveau
combat? Mais qu'ai-je besoin de le demander: ce sont leurs voix que
m'apportent le vent du matin. Oscar, vole sur la plaine, et réveille
nos ennemis pour combattre.»
«Le roi se plaça près de la roche de Lubar, et trois fois il éleva sa
voix terrible. Le cerf tressaille près des sources de Cromla, et les
rochers tremblent sur les collines. Tels que les nuages amassent les
tempêtes et voilent l'azur des cieux, tels à la voix de Fingal
accoururent les enfants du désert: toujours ses guerriers étaient émus
de joie aux accents de sa voix; souvent il les avait conduits au
combat et ramenés chargés des dépouilles de l'ennemi.
«Venez, guerriers intrépides, venez donner la mort: Fingal vous verra
combattre. Mon épée reluira sur cette colline: elle sera l'appui de
mon peuple; mais puissiez-vous n'avoir jamais besoin de son secours,
tandis que le fils de Morni va combattre à ma place!... C'est lui qui
va marcher à votre tête: il faut que sa gloire devienne célèbre dans
nos chants. Ô vous, ombres des héros morts, hôtes légers des nuages,
accueillez avec bonté mes guerriers terrassés, et conduisez-les dans
l'asile de vos collines. Qu'ils puissent un jour, portés sur les
vents, traverser l'espace de mes mers, me visiter dans mes songes, et
réjouir quelquefois mon âme dans le silence de la nuit et du repos.
«Fillan, Oscar, et toi, beau Ryno à la lance redoutable, marchez au
combat avec intrépidité; suivez le fils de Morni, contemplez les
actions de son bras, et que vos épées soient rivales de la sienne.
Protégez les amis de votre père, et que les guerriers des anciens
temps soient présents à votre souvenir. Mes enfants, quand vous
tomberiez ici sur les champs d'Erin, je vous reverrais encore:
bientôt, bientôt nos froides et pâles ombres se rencontreront dans les
nuages et traverseront ensemble les coteaux de Cona.»