«Lève-toi, fils de l'Océan, lève-toi! Je vois descendre de l

COURS FAMILIER

DE

LITTÉRATURE

REVUE MENSUELLE

XXV

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE ROUGE FRÈRES; DUNON ET FRESNÉ

Rue du Four-Saint-Germain, 43.

COURS FAMILIER

DE

LITTÉRATURE

UN ENTRETIEN PAR MOIS

PAR

M. DE LAMARTINE

TOME VINGT-CINQUIÈME

PARIS

ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR

9, RUE CAMBACÉRÈS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-L'ÉVÊQUE, 48)

1868

COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE

CXLVe ENTRETIEN

OSSIAN

FILS DE FINGAL

I

Vers l'année 1762, un phénomène littéraire étrange apparut comme une

comète dans le monde; les imaginations en furent ébranlées, ainsi

qu'elles avaient pu l'être à l'apparition des poëmes homériques en

Grèce; l'histoire en fut éclairée, les traditions, jusque-là verbales,

se renouèrent, et la poésie servit de témoin aux récits des plus

antiques légendes. L'Angleterre, où ces poëmes galliques venaient

d'être découverts, recueillis, écrits et vraisemblablement retouchés

et complétés par un gentilhomme écossais nommé Macpherson, ne fut pas

la seule contrée vivement émue par ces chants; ils se répandirent dans

toutes les autres contrées littéraires de l'univers, France,

Allemagne, Espagne, Italie, par les traductions, en prose et en vers;

Letourneur, en prose française, Baour-Lormian, en fragments poétiques,

Césarotti, en magnifiques vers italiens, à Vérone et à Milan, les

consacrèrent dans les différents idiomes; le trésor des monuments

écrits s'enrichit ainsi d'un monument de plus. Ce monument ne

ressemblait à aucun autre; les poëtes coloristes comptèrent une

couleur de plus. Ils avaient toutes les teintes du jour, ils eurent

celles de la nuit.

II

Au commencement, un cri de reconnaissance et d'admiration s'éleva

unanimement à la gloire de Macpherson, l'inventeur patient et

laborieux de ce nouveau monde, le Christophe Colomb de cette terre des

découvertes; nul n'osait contester à cet homme extraordinaire

l'authenticité et le mérite de son invention; comment un seul homme

aurait-il recomposé un monde évanoui, des paysages, des histoires, des

moeurs, des héros, des chanteurs lyriques ou épiques, des sentiments

et des tristesses inconnus jusqu'alors du genre humain et fait par une

misérable supercherie ce qu'un Dieu seul pouvait faire, la

résurrection d'un monde inconnu? C'était le cas de s'écrier avec J. J.

Rousseau: «L'invention serait _plus miraculeuse que le héros_.»

III

Aussi, au premier moment, l'acceptation du livre fut complète. Nul

n'osa s'inscrire en faux contre Macpherson. Mais, après un certain

nombre d'années muettes, l'incrédulité commença à insinuer ses doutes

et bientôt à nier. Le fameux docteur Johnson se signala par la

vivacité de ses attaques. Macpherson ne répondit que par le dépôt des

manuscrits; Césarotti, intéressé plus que personne à vérifier les

titres de sa gloire, publia en 1807, _ses discours critiques sur

l'authenticité des chants d'Ossian_: «Un poëte, dit-il, qui sous le

nom d'Ossian, a su se rendre célèbre et immortel comme un homme de

génie, n'aurait-il pas d'abord donné dans sa langue usuelle des essais

éclatants de son mérite poétique?

«M. Campbell, auteur d'un ouvrage savant et classique, regarde comme

hors de doute que les poëmes attribués à Ossian existaient, et étaient

généralement connus dans la haute Écosse avant que Macpherson essayât

pour la première fois de les traduire; qu'ils n'étaient de son

invention ni dans leur entier ni dans leurs parties principales;

qu'ils n'étaient nullement le produit d'une fraude littéraire, mais

que le traducteur, aidé de quelques coopérateurs, les avait recueillis

et arrangés dans une forme systématique, et les avait ainsi traduits

et offerts au public. Revenons maintenant aux faits.

«Dès 1762, l'année même de la publication des premières poésies

d'Ossian, traduites par Macpherson, le savant et judicieux docteur

Blair en soutint, dans une dissertation publique, le mérite

extraordinaire et l'authenticité. Il donna, deux ans après, de

nouveaux développements à son ouvrage, et y joignit un appendice

contenant les nombreux témoignages dont cette authenticité était

appuyée; témoignages tels, qu'il faudrait croire qu'une foule

d'honnêtes gens d'un caractère grave et d'un esprit éclairé avaient

renoncé à leur probité et à leurs lumières, ainsi que le docteur

Blair lui-même, pour soutenir un mensonge?»

IV

Il existe en Écosse une Académie ou Société, sous le titre de

_Highland Society_, dont les travaux ont pour objet tout ce qui

regarde les antiquités, l'histoire et la littérature écossaises. Cette

Société ne pouvait rester neutre dans une question de cette nature:

aussi y a-t-elle pris part, mais de la manière qui convient à une

compagnie savante. Elle a chargé une commission, formée dans son sein,

de faire dans le pays même les recherches les plus exactes sur

l'authenticité des poésies d'Ossian, et sur tout ce qui peut éclairer

la discussion élevée à leur sujet. La commission s'est livrée avec la

plus grande activité à ce travail, et elle en a publié le résultat à

Edimbourg en 1805, dans un rapport rédigé par M. Henri Mackensie, son

président, et adressé à la Société même.

La Société écossaise y conclut:

1º Que les chants d'Ossian sont d'une antiquité et d'une authenticité

incontestables;

2º Qu'à une époque de l'histoire très-reculée, les montagnes de

l'Écosse virent naître un barde, ou poëte populaire, dont les oeuvres

rendirent le nom immortel et dont le génie n'a été surpassé par aucun

moderne ou même ancien émule.

L'enquête de cette commission fut décisive. Elle fit faire elle-même

une magnifique édition de ces poëmes reconnus ossianiques.

Après cela, que Macpherson ait profité de sa découverte pour élaguer

quelques imperfections, compléter quelques lacunes et composer même

quelques poëmes dans le même mode de style et d'images sur des données

fugitives, on n'en saurait guère douter; mais le caractère de

Macpherson, malgré sa jalouse partialité pour son oeuvre, était trop

religieux pour s'obstiner à une supercherie si contraire à la vérité

et démentie par tant de témoignages pendant la durée de plus d'un

siècle.

Lorsque Macpherson, dégoûté de cette controverse ingrate, renonça à la

littérature et se retira dans la politique, il fut nommé agent du

nabab d'Ariat, et fit une fortune immense au service de ce souverain

oriental; il mourut en 1796, sans avoir confessé son prétendu

mensonge, et tout occupé encore, quoique mollement, de publications

_ossianiques_. Il laissa par testament 5,000 fr. de legs à la Société

écossaise pour achever cette grande publication justificative, et pour

perpétuer sa mémoire.

Voilà la vérité sur la nature de ces monuments; cherchons-la

maintenant dans ces monuments eux-mêmes. On verra qu'on ne pouvait ni

les inventer ni les contrefaire. On ne contrefait pas le génie. Ossian

est plein de génie. Il y a deux poésies dans le monde, comme il y a

deux parties du jour. Homère est la poésie de la lumière, Ossian est

la poésie de la nuit. L'un a la clarté et la sérénité de la Grèce,

l'autre a les ténèbres et les fantômes de l'Écosse. Mais, pour

exprimer la nature entière, l'un n'est pas moins nécessaire que

l'autre; la pleine lumière est le jour d'Homère, l'ombre et les nuages

sont le crépuscule d'Ossian. Les climats donnent leur teintes au

génie: Homère est la limpidité azurée des montagnes de l'archipel de

l'Ionie; Ossian est le nuage flottant de l'archipel des Hébrides.

Lisons:

V

Le premier de ces chants est un récit nuageux, mais transparent, de

l'histoire de Fingal père, d'Ossian, grand-père d'Oscar, aïeul de

Toscar et de Yaul, ses petits-fils. Ce fut la première des traductions

galliques que Macpherson essaya de donner à ses compatriotes dix ans

avant les autres poëmes ou chants dont son recueil se compose. Ce

premier chant est par là même le plus véridique et le plus soigné.

Macpherson, encore inconnu, voulait se signaler à leur attention par

des qualités plus irréfutables. L'authenticité en était avérée et

presque populaire parmi les vieux bergers de la Calédonie. Beaucoup

d'ecclésiastiques des montagnes connaissaient et possédaient des

fragments de ce poëme. Ils ne sont pas les plus beaux, mais ils sont

les plus mémorables de ces chants. On y découvre toute la filiation

historique des chefs et des bardes de ces dynasties de combattants et

de chanteurs. Ce sont les Achilles et les Homères de ces âges de héros

et de poëtes. Lisez avec attention cette espèce de préface historique.

Elle vous donne la clef des autres mémoires ossianiques.

VI

«Près des murs de Tura, Cuchullin était assis au pied d'un arbre au

tremblant feuillage. Sa lance était appuyée contre un rocher revêtu de

mousse. Son bouclier reposait près de lui sur le gazon. Il rêvait au

puissant Caïrbar, héros qu'il avait tué dans le combat, lorsque Moran,

chargé de veiller sur l'Océan, revient annoncer sa découverte.

«--Lève-toi, Cuchullin, lève-toi, dit le jeune guerrier, je vois les

vaisseaux de Swaran; Cuchullin, l'ennemi est nombreux: la mer sombre

roule avec ses ondes une foule de héros.

«--Enfant de Fithil, répond le chef aux yeux bleus, je te vois

toujours trembler: ta peur a grossi le nombre des ennemis. Sais-tu si

ce n'est pas Fingal, le roi des Monts-Solitaires, qui vient me

secourir dans les plaines verdoyantes d'Ullin[1]?

[Note 1: Ullin, ancien nom de l'Ulster.]

«--J'ai vu leur chef, reprit Moran; je l'ai vu haut et menaçant comme

un rocher de glace. Sa lance ressemble à ce vieux sapin; son bouclier

est aussi grand que la lune au bord de l'horizon. Il était assis sur

un rocher du rivage, et ses troupes roulaient comme de sombres nuages

autour de lui. Chef des guerriers, lui ai-je dit, il est grand le

nombre de nos combattants: tu portes à juste titre le nom de puissant

guerrier; mais une foule de guerriers puissants t'attendent sous les

murs tortueux de Tura. D'une voix semblable au bruit d'une vague en

courroux, Swaran me répond: Eh! qui dans ces plaines marcherait mon

égal? Les héros ne peuvent soutenir mon aspect: ils tombent dans la

poussière sous les coups de mon bras. Nul autre que Fingal, nul autre

que le roi des Collines-Orageuses ne peut faire tête à Swaran dans les

combats. Une fois nous avons mesuré nos forces sur la colline de

Malmor, et le sol de la forêt fut labouré sous l'effort de nos pas.

Les roches tombaient arrachées de leur base, et les ruisseaux,

changeant leurs cours, fuyaient en murmurant loin de cette terrible

lutte. Trois jours entiers nous renouvelâmes le combat; nos guerriers

restaient à l'écart, immobiles et tremblants. Au quatrième jour,

Fingal s'écria: Le roi de l'Océan est tombé; Il est debout, répondit

Swaran. Moran, que le sombre Cuchullin cède au héros qui est fort

comme les tempêtes de Malmor.

«--Non, répondit Cuchullin, jamais je ne céderai à un homme. Cuchullin

sera grand ou mort. Va, Moran, prends ma lance, et frappe sur le

bouclier sonore de Caïrbar, il est suspendu à la porte bruyante de

Tura. Ses sons ne sont pas les sons de la paix. Mes guerriers

l'entendront sur la colline.

«Moran part: il frappe le bouclier: les coteaux et les rochers

répondent: les sons s'étendent dans la forêt: le cerf tressaille au

bord du lac. Déjà Curach se lève, s'élance du haut du rocher; et

Connal après lui, tenant sa lance marquée de sang: le sein de neige du

beau Crugal s'enfle et palpite: le fils de Favi a déjà quitté le noir

sommet de la colline: «C'est le bouclier de la guerre, s'écrie

Ronnar.--C'est la lance de Cuchullin, dit Lugar. Enfant de la mer,

Calmar, prends tes armes, lève ton acier bruyant; lève-toi, Puno,

héros terrible, lève-toi; Caïrbar, abandonne les forêts de Cromla;

plie tes genoux d'albâtre, ô Eth, descends du bord des torrents de

Lena. Caolt, déploie tes muscles mouvants, et fais siffler sous tes

pas la bruyère de Mora: tes flancs sont blancs comme l'écume de la mer

agitée, lorsque les noirs ouragans l'épandent sur les rochers

grondants de Cuthon.

«Je les vois tous rassemblés[2]: ils sont pleins de l'orgueil que leur

donnent leurs premiers exploits: leurs âmes s'enflamment au souvenir

des combats et des siècles passés: leurs regards étincelants cherchent

l'ennemi. Leurs bras nerveux posent sur la poignée de leurs épées, et

l'éclair jaillit de leurs flancs d'acier. Ils descendent par torrents

du haut des montagnes. Les chefs s'avancent et brillent sous l'armure

de leurs pères; suivent leurs guerriers sombres et menaçants: tels on

voit les nuages pluvieux s'assembler, se presser derrière les météores

enflammés du ciel. Le bruit de leurs armes qui se choquent monte dans

les airs: leurs dogues animés y mêlent leurs longs aboiements.

L'hymne des combats est entonnée à voix inégales et se prolonge dans

les échos du Cromla. Arrivée au sommet du Lena, la troupe s'arrête sur

les noires bruyères, semblable à un brouillard d'automne, lorsque

rassemblant ses flocons épars dans la plaine, il monte sur les

collines obscurcies et, de leur cime, élève sa tête dans les cieux.

[Note 2: C'est Ossian qui parle. On le verra tantôt

historien, tantôt acteur dans le poëme, et parler de lui,

tantôt à la première, tantôt à la troisième personne.]

«--Salut, dit Cuchullin, enfants des vallons, et vous chasseurs du

cerf timide: d'autres jeux se préparent; ils sont sérieux; ils sont

terribles comme ce flot menaçant qui roule sur la côte.

Combattrons-nous, enfants de la guerre, ou céderons-nous au roi de

Loclin[3] les vertes plaines d'Inisfail[4]? Parle, ô Connal, toi le

premier des guerriers; toi qui brisas tant de boucliers; tu as

combattu plus d'une fois contre les guerriers de Loclin; veux-tu

manier encore la lance de ton père?»

[Note 3: Nom du royaume de Swaran, en Scandinavie.]

[Note 4: L'Irlande.]

«--Cuchullin, répond le guerrier d'un air tranquille, la lance de

Connal est affilée; elle se plaît à briller dans le combat et à

s'abreuver de sang; mais quoique mon bras demande la guerre, mon coeur

est pour la paix. Chef des guerriers de Cormac, vois la noire étendue

de la flotte de Swaran: ses mâts s'élèvent aussi nombreux sur nos

côtes que le sont les roseaux sur le lac de Lego: la foule de ses

vaisseaux présente l'aspect d'une forêt couverte de vapeurs, lorsque

les arbres balancés plient tour à tour sous l'effort des vents

impétueux. Le nombre de ses guerriers est trop grand; Connal est pour

la paix. Fingal, le premier des mortels, voudrait éviter le bras de

Swaran; Fingal, qui balaye les guerriers comme les vents de la tempête

dispersent la bruyère, lorsque les torrents mugissent le long des

échos de Cona, et que la nuit s'assied sur la colline environnée de

tous ses nuages.

«--Fuis, guerrier ami de la paix, dit Calmar; fuis dans tes collines

silencieuses, où ne brilla jamais la lance des combats; va poursuivre

le chevreuil du Cromla et arrêter avec tes flèches les cerfs

bondissants de Lena; mais toi, Cuchullin, fils de Semo, arbitre de la

guerre, disperse les enfants de Loclin; porte le ravage au travers de

leurs bataillons orgueilleux; que jamais vaisseau du royaume des

Neiges ne bondisse sur les flots agités d'Inistore[5]. Levez-vous, ô

vents orageux d'Erin[6]; mugissez, ouragans des bruyères; puissé-je

mourir au milieu de la tempête, enlevé dans un nuage par les fantômes

irrités des morts; que Calmar meure au milieu de l'orage, si jamais la

chasse eut pour lui autant d'attraits que les batailles.

[Note 5: L'île des Baleines; c'était une des Orcades.]

[Note 6: Nom de l'Irlande, composé de deux mots, dont l'un

signifie île et l'autre ouest; l'île d'Ouest.]

«--Calmar, répliqua Connal d'une voix tranquille, jamais je n'ai fui;

j'ai volé aux combats à la tête de mes guerriers; mais la renommée de

Connal est faible encore. La bataille a été gagnée à ma vue, et le

brave a triomphé: mais écoute ma voix, ô fils de Semo, et souviens-toi

du trône antique de Cormac; donne des richesses et la moitié de ce

royaume pour acheter la paix, jusqu'à ce que Fingal arrive avec son

armée; mais si tu choisis la guerre, je saisis ma lance et mon épée;

ma joie sera d'être au milieu des combattants, et mon âme se déploiera

dans le fort de la mêlée.

«--Pour moi, dit Cuchullin, le bruit des armes plaît à mon oreille; il

me plaît comme le bruit du tonnerre avant les douces pluies du

printemps; rassemble toutes mes troupes; que je voie sous mes yeux

tous mes guerriers; qu'ils s'avancent au travers des bruyères,

brillants comme le rayon du soleil avant l'orage, lorsque le vent

d'occident assemble les nuées, et que les chênes de Morven gémissent

le long des rivages.

«Mais où sont mes amis, les compagnons de mon bras dans le danger? Où

es-tu, Caïrbar, au sein d'albâtre? Où est ce Ducomar, ce foudre de

guerre? Et toi, Fergus, m'as-tu donc abandonné au jour de la tempête?

Fergus, le premier à partager la joie de nos fêtes?

«Fils de Rossa, bras de la mort, viens-tu comme le rapide chevreuil

des collines retentissantes de Malmor[7]? Salut au fils de Rossa; mais

quel nuage obscurcit ton âme belliqueuse?

[Note 7: Fergus paraît.]

«--Quatre pierres, répondit Fergus[8] s'élèvent sur la tombe de

Caïrbar; et ces mains ont placé dans la terre le vaillant Ducomar.

Fils de Torman, tu étais un astre sur la colline; et toi, ô Ducomar!

tu étais fatal comme les exhalaisons du marécageux Lano, lorsqu'elles

s'étendent sur les plaines de l'automne, et qu'elles portent la mort

parmi les nations. Morna! toi, la plus belle des filles, ton sommeil

est paisible dans le creux du rocher! tu es tombée dans les ténèbres,

comme l'étoile qui traverse les déserts dans sa chute oblique, et dont

le voyageur solitaire regrette la lueur passagère.

[Note 8: Ceci fait allusion à la manière dont les anciens

Écossais ensevelissaient les morts.]

«--Dis à Cuchullin, dis comment sont tombés les chefs d'Erin? Ont-ils

péri de la main des enfants de Loclin en combattant dans le champ des

héros, ou quelle autre cause a précipité les chefs de Cromla dans

l'étroite et sombre demeure[9]?

[Note 9: Expression dont le poëte se sert souvent pour

désigner le tombeau.]

«--Caïrbar, repartit Fergus, a péri par l'épée de Ducomar, au pied

d'un chêne, sur le bord du torrent. Ducomar vint ensuite à la grotte

de Tura, et adressa ces paroles à l'aimable Morna:

«Morna, la plus belle des femmes, aimable fille de Cormac, pourquoi te

tiens-tu seule dans l'enceinte de ces pierres, dans le creux de ce

rocher? Le ruisseau murmure tristement; le gémissement de l'arbre

antique s'élève sur les vents; le lac est troublé; un sombre nuage

voile les cieux; mais toi, tu es blanche comme la neige de ces

bruyères, et ta chevelure ressemble aux vapeurs qui couronnent le

sommet du Cromla, lorsqu'elles pendent en flocons sur les rochers et

qu'elles brillent aux rayons du couchant. Ton sein offre à la vue deux

globes de marbre, tels qu'on en voit au bord des ruisseaux de Branno;

tes bras ont la blancheur et la fermeté des colonnes d'albâtre du

palais de Fingal.

«--D'où viens-tu, répond la belle; d'où viens-tu, Ducomar, le plus

sombre des hommes? Tes sourcils sont noirs et terribles; les yeux

roulent une prunelle enflammée; Swaran paraît-il sur la mer? Ducomar,

quelles nouvelles de l'ennemi?

«--Ô Morna! je descends de la colline des Biches. Trois fois j'ai

bandé mon arc, et j'en ai terrassé trois. Trois autres ont été la

proie de mes dogues légers. Aimable fille de Cormac, je t'aime comme

mon âme; j'ai tué pour toi un magnifique cerf; sa tête était parée

d'un bois à plusieurs rameaux, et ses pieds égalaient la légèreté des

vents.

«--Je ne t'aime point, guerrier farouche; ton coeur a la dureté du

roc, et ton oeil noir m'inspire la terreur. Mais toi, Caïrbar, toi,

fils de Torman, tu es l'amour de Morna; tu as pour moi la douceur d'un

rayon de soleil qui luit sur la colline dans un jour d'orage! As-tu vu

le jeune Caïrbar? As-tu rencontré cet aimable guerrier sur la colline

des Chevreuils? La fille de Cormac attend ici le retour du fils de

Torman.

«--Et Morna l'attendra longtemps; son sang est sur mon épée; Morna

l'attendra longtemps; il est tombé sur les rives de Branno; j'élèverai

sa tombe sur le sommet du Cromla. Mais fixe ton amour sur Ducomar; son

bras est fort comme la tempête.

«--Il n'est donc plus, le fils de Torman! dit sa jeune amante, les

yeux pleins de larmes. Il est donc tombé sur la colline, ce jeune et

beau guerrier! Il était toujours le premier à la tête des chasseurs de

la montagne; il était le fléau des ennemis apportés par l'Océan.

Ducomar, oui, tu es sombre et farouche, et ton bras cruel est funeste

à Morna. Barbare, donne-moi cette épée; j'aime le sang de Caïrbar.

«Ducomar, touché de ses larmes, lui cède son épée: elle la lui plonge

dans le sein. Comme un rocher qui se détache de la montagne, il tombe

et étend un bras vers elle:

«--Morna, tu as donné la mort à Ducomar: je sens dans mon sein le

froid de l'acier. Rends mon corps à la jeune Moïna; Ducomar était

l'objet de ses songes. Elle m'élèvera un tombeau: le chasseur le

remarquera et me donnera des louanges. Mais, de grâce, retire ce fer

de mon sein: Morna, je le sens qui me glace.

«Elle s'approche, tout en larmes, et elle retire l'épée du sein du

guerrier: Ducomar en tourne la pointe sur elle et perce son beau sein.

Elle tombe, et les boucles de sa belle chevelure sont éparses sur la

terre: son sang sort en bouillonnant de sa blessure et rougit

l'albâtre de son bras. Elle s'agite dans les convulsions de la mort:

la grotte de Tura répéta ses derniers gémissements.

«--Paix éternelle, dit Cuchullin, aux âmes des héros! leurs actions

furent éclatantes dans les dangers. Que leurs ombres errent autour de

moi, portées sur les nuages; que je voie leurs traits guerriers: à

leur aspect, mon âme sentira croître sa constance dans les périls, et

mon bras lancera les foudres de la mort. Mais toi, Morna, viens à mes

yeux sur un rayon de la lune: viens près de ma fenêtre pendant mon

sommeil, quand j'oublierai la guerre et ses alarmes pour ne songer

qu'aux loisirs de la paix.

«Rassemblez nos tribus et marchez aux combats; suivez mon char de

bataille, et que vos accents guerriers se mêlent au bruit de ma

course. Placez trois lances à mes côtés; volez sur la trace de mes

coursiers bondissants; que mon âme se sente soutenue du courage de mes

amis, lorsque la nuit du combat s'épaissira autour de mon épée

étincelante.»

«Tels qu'un torrent écumant se précipite de la cime escarpée du

Cromla, lorsque le tonnerre gronde et que la sombre nuit a déjà noirci

la moitié de la colline; tels et plus terribles encore s'élancent les

nombreux enfants d'Erin. Leur chef déploie toute sa valeur, semblable

à la baleine de l'Océan que suivent toutes les vagues émues sur sa

trace, ou au fleuve qui roule toutes ses eaux sur le rivage.

«Les enfants de Loclin en tendirent de loin le bruit de sa course

impétueuse. Swaran frappa son bouclier et appela le fils d'Arno.

«Quel est, dit-il, ce murmure qui vient roulant le long de la colline

et qui ressemble aux sourds bourdonnements des insectes du soir? Ce

sont ou les enfants d'Inisfail qui descendent, ou les vents qui

mugissent dans les profondeurs de la forêt lointaine. Tel est le bruit

du Gormal[10], avant que les vagues agitées lèvent leurs têtes

blanchissantes. Fils d'Arno, monte la colline et porte tes regards sur

la noire surface des bruyères.»

[Note 10: Colline de Loclin.]

«Arno part et revient éperdu. Il roule des yeux égarés. Son coeur

palpite: sa voix est tremblante et n'articule que des mots

interrompus.

«Lève-toi, fils de l'Océan, lève-toi! Je vois descendre de la montagne

le noir torrent des combats; je vois s'avancer les files profondes des

enfants d'Erin. Le char de bataille, le rapide char de Cuchullin,

vient comme un tourbillon enflammé qui porte la mort. Il roule comme

un flot sur la plaine liquide, ou comme un nuage d'or qui s'étend sur

la bruyère. Ses larges côtés sont incrustés de pierres brillantes:

telle au milieu de la nuit la mer étincelle autour de nos vaisseaux.

Le timon est d'if poli; le siége est formé d'os éclatants de

blancheur; ses flancs sont remplis de lances entassées, et le fond est

foulé par les pieds des héros. Du côté droit, on voit un coursier

écumant, superbe, bondissant, le plus fort, le plus léger de la

colline: son pied frappe et fait retentir la terre; sa crinière

flottante ressemble aux ondes de ce torrent de fumée qui roule sur le

coteau; ses flancs sont couverts d'un poil luisant; son nom est

Sifadda. Au côté gauche est attelé un coursier non moins fougueux:

enfant impétueux des montagnes, sa noire crinière s'élève sur sa tête

superbe; ses pieds sont robustes et légers; les fougueux enfants de

l'épée l'appellent Dusronnal. Mille liens tiennent le char suspendu.

Les mors durs et polis brillent dans des flots d'écume. Des rênes

légères, ornées de pierres radieuses, flottent sur le cou majestueux

des coursiers, tandis qu'ils volent et franchissent les vallons. Ils

ont dans leur course la légèreté du chevreuil et la force de l'aigle

fondant sur sa proie. L'air siffle à leur passage comme les vents de

l'hiver sur les neiges du sommet du Gormal. Sur le char s'élève le

chef des guerriers: le nom du héros est Cuchullin, le fils de Semo. Sa

joue basanée a la couleur de mon arc. Ses yeux farouches roulent sous

de noirs sourcils. Sa chevelure tombe de sa tête en ondes de flammes,

lorsque, penché en avant, il agite sa lance. Fuis, roi de l'Océan,

fuis! il vient comme la tempête le long du vallon.

«--Quand m'as-tu vu fuir, quel que fût le nombre des lances ennemies?

Quand m'as-tu vu fuir, fils d'Arno, guerrier sans courage? J'ai bravé

les tempêtes du Gormal et la hauteur des flots écumants. J'ai bravé

les nues orageuses, et je fuirais un guerrier! Fût-ce Fingal lui-même,

mon âme ne serait point émue à son aspect. Levez-vous pour combattre,

mes guerriers; rassemblez-vous autour de moi comme les flots de la

mer. Rassemblez-vous autour du brillant acier de votre roi; fermes

comme nos rochers, qui attendent l'orage avec joie et opposent les

noires forêts qui les couvrent à la fureur des vents.

«Les héros s'avancent. Tels dans l'automne deux orages s'élancent l'un

contre l'autre du haut de deux montagnes opposées, ou tels qu'on voit

deux torrents tombant de leurs rochers se mêler, se combattre et

mugir, confondus dans la plaine: ainsi se heurtent et se mêlent les

armées de Loclin et d'Inisfail. Le chef combat le chef; le guerrier

joint le guerrier; l'acier frappe, est frappé. Les casques volent en

éclats; le sang coule et fume dans la plaine; les cordes résonnent sur

les arcs tendus, les flèches sifflent dans l'air; les lances agitées

tracent des cercles lumineux qui dorent la face orageuse de la nuit.

Des cris affreux se confondent dans les airs. Tel est le bruit confus

de l'Océan lorsqu'il roule ses vagues mutinées; tels sont les derniers

éclats du tonnerre. Quand les cent bardes de Cormac réunis eussent

chanté les événements du combat, les cent bardes de Cormac auraient eu

des voix trop faibles pour transmettre à l'avenir toutes les morts

célèbres. Les héros tombaient en foule sur les héros, et le sang des

braves ruisselait à grands flots.

«Pleurez, bardes consacrés au chant, pleurez la mort du noble

Sithallin. Que les gémissements de Fiona fassent retentir la demeure

de son cher Ardan. Ils sont tombés, comme deux chevreuils du désert,

sous la main du puissant Swaran. Swaran rugissait, au milieu de ses

guerriers, comme l'esprit de la tempête, lorsque assis sur les sombres

nuages qui couronnent le sommet du Gormal, il jouit de la mort du

matelot.

«Ta main n'est pas oisive, ô chef de l'île des Brouillards! Cuchullin,

ton bras donna plus d'une fois la mort. Son épée était comme le trait

de la foudre, qui frappe les enfants du vallon, lorsque les hommes

tombent consumés, et que toutes les collines d'alentour sont en

flammes. Dusronnal hennissait sur les corps des héros, et Sifadda[11]

baignait ses pieds dans le sang. Sous leurs pas, le champ de bataille

était dévasté comme les forêts désertes de Cromla, lorsque l'ouragan,

chargé des noirs Esprits de la nuit, ravage l'humble bruyère et

déracine les arbres.

[Note 11: Chevaux de Cuchullin.]

«Pleure sur tes rochers, ô fille d'Inistore! Fille plus belle que

l'Esprit des collines, lorsque, sur un rayon du soleil, il traverse

les plaines silencieuses de Morven; penche ta belle tête sur les

flots. Il est tombé, ton jeune amant, il est tombé pâle et sans vie

sous l'épée de Cuchullin. Son jeune courage ne montrera plus en lui le

digne rejeton des rois. Trenard, l'aimable Trenard est mort, ô fille

d'Inistore! Ses dogues fidèles hurlent dans son palais en voyant

passer son ombre. Son arc est détendu dans sa demeure; le silence

règne dans ses forêts.

«Mille flots roulent contre un rocher: ainsi s'avance l'armée de

Swaran; le rocher reçoit et brise ces milliers de flots: ainsi les

guerriers d'Inisfail attendent et bravent l'armée de Swaran. La mort

élève toutes ses voix à la fois et les mêle au son des boucliers.

Chaque héros est une colonne de ténèbres, et son épée est dans sa main

un rayon de feu. La plaine gémit comme le fer, rouge enfant de la

fournaise, sous les coups de cent marteaux qui s'élèvent et le

frappent tour à tour.

«Quels sont ces guerriers si sombres, si farouches, sur la plaine de

Lena? Ils sont comme deux nuages, et leurs épées brillent comme

l'éclair au-dessus de leurs têtes. Les collines sont ébranlées et les

rochers tremblent avec toute leur mousse. Sans doute, c'est le fils de

l'Océan et le roi d'Erin. Les yeux inquiets de leurs guerriers suivent

leurs mouvements; mais la nuit dérobe les deux chefs dans ses ombres

et finit leur terrible combat.

«Sur la pente du Cromla, Dorglas apprête un chevreuil; conquête

matinale que les guerriers avaient faite sur la colline avant d'en

descendre pour combattre. Cent jeunes guerriers amassent la bruyère:

dix héros excitent la flamme; trois cents choisissent des pierres

polies; la fumée se répand au loin et annonce la fête.

«Cuchullin a recueilli sa grande âme. Appuyé sur sa lance, il adresse

ce discours au vieux Carril, à ce chantre vénérable des événements

passés:

«Cette fête sera-t-elle pour moi seul? Le roi de Loclin restera-t-il

sur le rivage d'Ullin, loin des fêtes et des concerts de son palais?

Lève-toi, vénérable Carril, et porte mes paroles à Swaran. Dis à ce

roi, venu sur les flots mugissants, que Cuchullin donne sa fête; qu'il

vienne prêter l'oreille au murmure de mes bois, dans l'ombre de cette

nuit nébuleuse. Tristes et glacés sont les vents qui fondent sur ses

mers écumeuses; qu'il vienne donner des louanges aux accords de nos

harpes; qu'il vienne entendre les chants de nos bardes.»

«Le vieux Carril part, et sa voix pleine de douceur invite le roi des

noirs boucliers. «Swaran, roi des forêts, lève-toi, et quitte les

fourrures de ta chasse. Cuchullin donne le festin solennel; viens

partager sa fête.»

«Swaran, d'une voix lugubre comme le murmure du Cromla avant la

tempête, répondit: «Quand toutes les jeunes filles, odieuse Inisfail,

étendraient vers moi leurs bras de neige, offriraient à ma vue leurs

seins palpitants et rouleraient avec douceur des yeux pleins d'amour,

immobile comme les montagnes de Loclin, Swaran restera dans ce lieu

jusqu'à ce que l'aurore, se levant sur mes États, couronnée de jeunes

rayons, vienne m'éclairer pour donner la mort à Cuchullin. Le vent de

Loclin plaît à mon oreille; il souffle sur mes mers, il mugit dans mes

voiles, et rappelle à ma pensée les vertes forêts de Gormal, dont tant

de fois les échos répondirent à ses sifflements lorsque ma lance se

baignait dans le sang du sanglier. Que le sombre Cuchullin me cède

l'ancien trône de Cormac, ou son sang rougira l'écume des torrents

d'Erin.»

«Carril revient, et dit: «Les accents de la voix de Swaran sont

sinistres.

«--Sinistres pour lui seul, repartit Cuchullin. Carril, élève ta voix,

et redis les exploits des temps passés; charme la longueur de la nuit

par tes chants, et remplis nos âmes d'une douce tristesse; car la

terre d'Inisfail a enfanté nombre de héros et de jeunes filles formés

pour l'amour. Il est doux d'entendre les chants de douleur dont

retentissent les rochers d'Albion, lorsque le bruit de la chasse a

cessé et que les ruisseaux de Cona répondent à la voix d'Ossian.»

«Carril chanta: «Dans les temps passés, les enfants de l'Océan

descendirent sur les rivages d'Inisfail. Mille vaisseaux bondissaient

sur les vagues et cinglaient vers les plaines agréables d'Ullin: les

enfants d'Erin marchèrent à la rencontre de cette nation ennemie.

Caïrbar, le premier des mortels, et Grudar, jeune et beau guerrier,

s'y trouvèrent; ils avaient longtemps combattu pour le taureau tacheté

qui beuglait sur la colline retentissante de Golban. Tous deux le

réclamèrent, et la mort se montrait souvent à la pointe de leur acier.

«Les deux héros se réunirent contre l'ennemi, et les étrangers de

l'Océan prirent la fuite. Quels noms plus illustres dans Inisfail que

les noms de Caïrbar et de Grudar; mais, hélas! pourquoi ce fatal

taureau mugit-il encore sur la montagne de Golban? Ils l'aperçurent

bondissant et blanc comme la neige; sa vue ralluma leur fureur.

«Ils combattirent sur le gazon des rives du Lubar. Le jeune et

brillant Grudar tomba. Le farouche Caïrbar vint aux vallons

retentissants de Tura, où Brassolis, la plus belle de ses soeurs,

triste et seule, soupirait des chants de douleur. Elle chantait les

actions de Grudar, jeune objet des sentiments secrets de son coeur.

Elle déplorait les dangers qu'il courait dans la plaine sanglante des

combats; mais elle n'avait pas encore désespéré de son retour. Sa

robe entr'ouverte laissait voir son beau sein, comme on voit la lune

sortir à demi des nuages de la nuit. La harpe est moins douce que sa

voix, lorsqu'elle chantait sa douleur. Grudar occupait toute son âme;

c'était lui qu'en secret cherchaient toujours ses regards. «Quand

reviendras-tu dans tout l'éclat de tes armes, ô guerrier puissant dans

les combats!»

«Caïrbar survient, et lui dit: «Prends, Brassolis, prends ce bouclier

ensanglanté: suspends-le au haut de ma demeure; c'est l'armure de mon

ennemi...» À ces mots, son tendre coeur palpite: pâle, éperdue, elle

vole au champ de bataille; elle trouve son jeune amant baigné dans son

sang; elle expire, à cette vue, sur la fougère du Cromla. C'est ici

que reposent leurs cendres, Cuchullin, et ces deux ifs solitaires, nés

sur leurs tombes, cherchent, en s'élevant, à unir leurs rameaux.

Brassolis était la beauté de la plaine, et Grudar l'ornement de la

colline. Les bardes conserveront leurs noms, et les rediront aux

siècles à venir.

«--Ta voix est pleine de charme, ô Carril! dit le chef d'Erin, et

j'aime à entendre les récits des temps passés. Ils plaisent à mon

oreille comme la douce ondée du printemps, lorsque le soleil luit sur

la plaine, et que les nuages légers volent sur la cime des montagnes.

Ô barde! prends ta harpe pour célébrer mes amours: chante cette belle

solitaire, cet astre de Dunscar; accompagne de ta harpe les louanges

de Bragela, de celle que j'ai laissée dans l'île des Brouillards:

épouse du fils de Semo, lèves-tu ta belle tête au haut du rocher, pour

découvrir les vaisseaux de Cuchullin? Une vaste mer roule ses flots

entre ton époux et toi. La blanche écume de ses vagues trompera tes

yeux; tu les prendras pour les voiles de ma flotte. Retire-toi, car il

est nuit; retire-toi, mon amour, les vents de la nuit sifflent dans ta

chevelure; retire-toi dans le palais de mes fêtes, et rêve aux temps

passés. Je ne retournerai point dans tes bras que la tempête de la

guerre ne soit apaisée. Ô Connal, parle-moi de guerres et de combats;

bannis-la de ma pensée; car elle m'est trop chère, la fille de

Sorglan, au sein d'albâtre, à la noire chevelure.

«--Défie-toi des enfants de l'Océan, répondit le grave et prudent

Connal: envoie une troupe de tes guerriers observer dans la nuit

l'armée de Swaran. Cuchullin, je suis pour la paix, jusqu'à l'arrivée

des enfants de Morven, jusqu'à ce que Fingal, le premier des héros,

paraisse, comme l'astre du jour, sur nos plaines.

«Le héros sonna l'alarme sur son bouclier: les guerriers, nommés pour

veiller pendant la nuit, se mirent en marche. Le reste de l'armée,

couché sur la colline, dormait dans les ténèbres, au murmure des

vents. Les ombres des guerriers récemment décédés erraient devant eux,

portées sur leurs nuages; et, dans le lointain, dans le vaste silence

de Lena, on entendait les voix grêles des fantômes, présages de la

mort.»

Le second chant, parmi ses épisodes, contient celui de la mort

touchante de Gaïna, épouse du chef des plaines d'Ullin, et de Connal,

son amant:

«Deugala était l'épouse de Caïrbar, chef des plaines d'Ullin: elle

brillait de tout l'éclat de la beauté; mais son coeur était l'asile de

l'orgueil: elle aima le jeune fils de Daman.

«--Caïrbar, dit-elle, donne-moi la moitié de nos troupeaux; je ne veux

plus demeurer avec toi. Fais le partage.

«--Que ce soit Cuchullin, dit Caïrbar, qui fasse les lots; son coeur

est le siége de la justice. Pars, astre de beauté.»

«J'allai sur la colline et je fis le partage des troupeaux: il restait

une génisse blanche comme la neige: je la donnai à Caïrbar. À cette

préférence, la Deugala s'alluma.

«--Fils de Daman, dit cette belle, Cuchullin afflige mon âme. Je veux

être témoin de sa mort, ou les flots de Lubar vont rouler sur moi. Mon

pâle fantôme te poursuivra sans relâche et te reprochera l'outrage

dont Cuchullin a blessé mon âme jalouse. Verse le sang de Cuchullin,

ou perce mon sein.

«--Deugala, répondit le jeune homme à la belle chevelure, comment

pourrais-je donner la mort au fils de Semo? Il est mon ami, le

confident de mes plus secrètes pensées, et je lèverais mon épée contre

lui!»

«Trois jours entiers, elle le fatigua de ses larmes; le quatrième, il

consentit à combattre.

«Eh bien, Deugala, je combattrai mon ami; mais puissé-je tomber sous

ses coups! Ah! pourrai-je errer sur la colline et soutenir la vue du

tombeau de Cuchullin?»

«Nous combattîmes sur les collines de Muri. Nos épées évitaient de

blesser; elles glissaient sur l'acier de nos casques, ou frappaient

vainement nos boucliers, Deugala était présente, et souriait.

«--Fils de Daman, dit-elle, ton bras est faible; jeune homme, les

années ne t'ont pas donné la force de manier le fer; cède la victoire

au fils de Semo. Il est pour toi le rocher de Malmor.»

«À ces mots, les yeux du jeune homme se remplirent de larmes; d'une

voix entrecoupée de sanglots, il me dit: «Cuchullin, oppose ton

bouclier; défends-toi contre la main de ton ami. Mon âme est accablée

de douleur; il faut que ce soit moi qui donne la main au premier des

mortels.»

«Je poussai un soupir profond; je levai le tranchant de ma lame: le

jeune Ferda tomba sur la terre, Ferda, le premier des amis de

Cuchullin. Malheureuse est la main de Cuchullin, depuis qu'elle a

donné la mort à ce jeune héros.

«Ton récit, ô chef des guerriers, est triste et touchant, dit le barde

Carril. Il fait rétrograder ma pensée vers les temps qui ne sont plus;

j'ai souvent ouï parler de Connal, qui, comme toi, eut le malheur de

tuer son ami; mais la victoire n'en suivit pas moins les coups de sa

lance, et les ennemis disparaissaient devant lui.»

«Connal était un guerrier d'Albion. Cent collines obéissaient à ses

lois. Son chevreuil buvait à son choix l'onde de mille ruisseaux.

Mille rochers répondaient aux aboiements de ses dogues. Les grâces de

la jeunesse étaient sur son visage: son bras était la mort des héros.

Une belle fut l'objet de son amour: elle était belle, la fille du

puissant Comlo; elle paraissait au milieu des autres femmes comme un

astre éclatant: sa chevelure était noire comme l'aile du corbeau; ses

chiens étaient dressés à la chasse: elle savait tendre l'arc et faire

siffler la flèche dans les forêts. Le choix de son coeur se fixa sur

Connal. Souvent leurs regards amoureux se rencontraient; ils

chassaient ensemble, et le bonheur était dans leurs entretiens

secrets; mais cette belle fut aimée du féroce Grumal. Cet ennemi de

l'infortuné Connal épiait les pas de son amante.

«Un jour, fatigués de la chasse, et séparés de leurs amis que le

brouillard dérobait à leurs yeux, Connal et la fille de Comlo vinrent

se reposer dans la grotte de Ronan: c'était l'asile ordinaire de

Connal: les armes de ses pères y étaient suspendues: leurs boucliers y

brillaient auprès de leurs casques d'acier.

«Repose ici, dit Connal, repose, ô Galvina, mes amours. Un chevreuil

paraît sur le front du Mora; j'y cours, et bientôt je reviens vers

toi.

«--Je crains, lui dit-elle, le noir Grumal, mon ennemi; il vient

souvent à la grotte de Ronan: je vais me reposer au milieu de tes

armes; mais reviens promptement, ô mon bien-aimé.»

Tandis que Connal poursuit le chevreuil, Galvina veut éprouver son

amant; elle prend ses vêtements et son armure, et sort de la grotte.

Connal l'aperçut et la prit pour son ennemi. Son coeur bat et

s'irrite; il pâlit de fureur; un nuage s'épaissit sur ses yeux: il

bande l'arc, la flèche vole: Galvina tombe dans son sang. Connal court

à pas précipités à la grotte; il appelle Galvina: nulle réponse dans

le rocher solitaire. «Où es-tu, ô ma bien-aimée?» Il reconnaît à la

fin que c'est elle dont le coeur palpite sous le trait fatal. «Ô

Galvina! est-ce toi?...» Il tombe et s'évanouit sur le sein de son

amante.

«Les chasseurs trouvèrent ce couple infortuné, et secoururent Connal.

Il promena depuis ses pas sur la colline; mais il errait sans cesse

dans un morne silence autour de la tombe de son amante. L'Océan vomit

sur la côte une flotte ennemie. Il combattit; les étrangers prirent la

fuite: il cherchait partout la mort dans la mêlée; mais quel bras

pouvait la donner au puissant Connal? Il jette son bouclier et combat

nu. Une flèche atteignit enfin son sein robuste... Il dort en paix à

côté de sa chère Galvina, au bruit des flots du rivage; et le matelot

découvre en passant leurs tombes revêtues de mousse, lorsqu'il vogue

sur les mers du Nord.

«J'aime les chants des bardes, dit Cuchullin. Je me plais à entendre

les récits des temps passés. Ils sont pour moi comme le calme du matin

et la fraîcheur de la rosée qui humecte les collines lorsque le soleil

ne jette sur leur penchant que des rayons languissants et que le lac

est bleuâtre et tranquille au fond du vallon. Ô Carril! élève encore

ta voix, et fais entendre à mon oreille les chants de Tura, ces chants

de joie dont retentit mon palais, lorsque Fingal assistait à mes

fêtes et que je le voyais s'enflammer au récit des exploits de ses

pères.

«Fingal, chanta Carril, toi, héros des combats, tes actions guerrières

signalèrent ta première jeunesse. Loclin fut consumé du feu de ta

colère dans cet âge où ta beauté le disputait à celle de nos jeunes

filles. Elles souriaient aux grâces épanouies sur le visage du jeune

héros; mais la mort était dans ses mains: il était fort et terrible

comme les eaux du Lora. Ses guerriers impétueux le suivaient. Ils

vainquirent et enchaînèrent Starno, roi de Loclin; mais ils le

rendirent à ses vaisseaux; son coeur était gonflé d'orgueil et de

ressentiment; il méditait au fond de son âme ténébreuse la mort du

jeune vainqueur, car jamais, jamais nul autre que Fingal n'avait

dompté la force du puissant Starno. Starno, rentré dans ses forêts de

Loclin, s'assit dans la salle où il donnait ses fêtes; il appelle

Snivan, vieillard aux cheveux blancs, qui chanta plus d'une fois

autour du cercle de Loda. Au son de sa voix, _la pierre sacrée du

pouvoir_[12] était émue, et la fortune des combats changeait dans la

plaine des braves.

[Note 12: Ce passage fait allusion à la religion de Loclin;

et la pierre du pouvoir était sans doute l'image d'une des

divinités de la Scandinavie.]

«Vieillard, dit Starno, va sur les rochers d'Arven que la mer

environne. Dis à Fingal, dis à ce roi du désert, le plus beau de tous

les guerriers, que je lui donne ma fille, ma fille, la plus aimable

des belles. Son sein a la blancheur de la neige, ses bras, celle de

mes flots écumants; son âme est douce et généreuse. Qu'il vienne,

accompagné de ses plus vaillants héros, s'unir à ma fille élevée dans

la retraite de mon palais.

«Snivan arrive aux monts d'Albion, Fingal part; son coeur, enflammé

par l'amour, devance le vol de ses vaisseaux sur les vagues du Nord.

«Sois le bienvenu, dit le sombre Starno, roi des rochers de Morven,

sois le bienvenu; et vous aussi, héros qui le suivez aux combats.

Enfants de l'île Solitaire, trois jours entiers vous célébrerez la

fête dans mon palais; vous poursuivrez trois jours les sangliers de

mes bois, afin que votre renommée puisse pénétrer jusqu'aux demeures

secrètes où habite la jeune Agandecca.»

«Le roi des Neiges méditait leur mort en leur donnant la fête de

l'amitié. Fingal, qui se défiait du sombre ennemi, y parut couvert de

ses armes. Les assassins, effrayés, ne purent soutenir les regards du

héros et s'enfuirent. Cependant les accents de la joie se font

entendre; les harpes frémissent et rendent des sons d'allégresse. Les

bardes chantent les combats des guerriers ou les charmes des belles.

Le barde de Fingal, Ullin, cette voix mélodieuse de la colline de

Cona, s'y faisait entendre. Il chanta les louanges de la fille du roi

des Neiges et la gloire de l'illustre héros de Morven. La belle

Agandecca entendit ses accents; elle quitta la retraite où elle

soupirait en secret et parut dans toute sa beauté comme la lune au

bord d'un nuage de l'orient. L'éclat de ses charmes l'environne comme

des rayons de lumière; le doux bruit de ses pas légers plaît à

l'oreille comme une musique agréable. Elle voit, elle aime le jeune

héros. Il fut l'objet des soupirs secrets de son coeur. Ses yeux bleus

le cherchaient et se fixaient tendrement sur lui; elle fit des voeux

dans son âme pour le bonheur du chef de Morven.

«Le troisième jour se leva radieux sur les forêts des sangliers.

Starno, aux noirs sourcils, part pour la chasse et Fingal avec lui.

Déjà la moitié du jour s'est écoulée, et la lance de Fingal est teinte

du sang des hôtes féroces du Gormal. Ce fut alors que la fille de

Starno vint le trouver, ses beaux yeux pleins de larmes, et, avec les

accents de l'amour, elle lui adressa ces paroles:

«Fingal, héros d'une race illustre, ne te fie point au coeur superbe

de Starno: dans cette forêt sont cachés ses guerriers. Garde-toi de

cette forêt où t'attend la mort: mais souviens-toi, jeune étranger,

souviens-toi d'Agandecca. Roi de Morven, sauve-moi de la fureur de mon

père.»

«Le jeune héros, sans crainte et sans émotion, s'avance accompagné de

ses guerriers. Les ministres de la mort périrent de sa main, et la

forêt du Gormal retentit du bruit de leur chute.

«Les chasseurs se sont rassemblés devant le palais de Starno. Sous la

sombre épaisseur de ses sourcils, Starno roulait des yeux enflammés.

«Qu'on amène ici, cria-t-il, qu'on amène Agandecca à son aimable roi

de Morven. Ses paroles n'ont pas été vaines, et la main de Fingal

s'est rougie du sang de mon peuple.»

«Elle parut les yeux baignés de larmes, ses cheveux noirs étaient

épars; son sein, éclatant de blancheur, était gonflé de soupirs.

Starno lui perça le sein de son épée; elle tomba comme un flocon de

neige qui se détache des rochers du Ronan, lorsque les forêts sont en

silence et que l'écho muet s'enfonce dans la vallée.

«Fingal jette un regard sur ses guerriers, et ses guerriers ont déjà

pris leurs armes. Un horrible combat s'engage: les enfants de Loclin

meurent ou fuient... Fingal emporte et dépose dans son vaisseau le

corps inanimé de la belle Agandecca. Sa tombe s'élève sur le sommet

d'Arven et la mer mugit alentour.

«Paix profonde à son âme, dit Cuchullin, et au barde qui nous charme

par ses chants. Redoutable était Fingal dans la force de sa jeunesse,

redoutable est encore son bras dans sa vieillesse. Loclin succombera

encore devant le roi de Morven. Ô lune! montre-toi au travers de ton

nuage; éclaire dans la nuit ses blanches voiles sur les flots, et,

s'il est quelque Esprit puissant des cieux assis sur cette nue

abaissée vers la terre, conducteur des orages, écarte des écueils ses

vaisseaux voguant dans les ténèbres.»

«Ainsi parla Cuchullin près du torrent murmurant de la montagne,

lorsque le fils de Matha, Calmar, montait la colline. Il revenait de

la plaine, blessé et couvert de son sang, et s'appuyait sur sa lance.

Le bras du héros était affaibli, mais son âme était pleine de force.

Cours familier de Littérature - Volume 25 · 第 1 / 18 段