Trois mois après, Ibrahim-Khan a déclaré la guerre contre Malek-Majeloun

où je me trouvais, dans la forteresse de Gandja. Les peuples de la ville

sont obligés de rentrer dans la forteresse. Je reste jusqu'au dernier

moment sans pouvoir sortir dans la forteresse. On rentrait bien, mais on

ne laissait sortir personne. Un jour où les mulets de Malek-Majeloun

sortaient pour chercher les provisions, je me suis fourré dans les

jambes des mulets et je me suis sorti de force, de cette manière-là,

sans aucun danger.

Quand j'ai été hors la porte, je rencontrai deux personnes de mon pays,

et même ville. Je leur demandai si je pourrais trouver une occasion pour

m'en tourner près de ma mère. Il me dit: «Oui, je connais plusieurs

personnes qui vont partir à deux heures du matin pour Aperkan», où

j'avais laissé ma pauvre mère et mes deux soeurs, Marianne et Begzada.

Ces deux bons messieurs me montrèrent la maison où sont les voyageurs.

Je m'y suis rendu sur-le-champ; ils m'ont très bien accueilli. Enfin,

tout était convenu de partir à deux heures du matin. En attendant la

nuit, j'ai été dans un jardin, à côté de la ville, pour chercher

quelques légumes pour ma nourriture, car je n'avais rien à manger depuis

quelques jours. J'ai aperçu, au lointain, un troupeau de moutons. J'ai

été à la rencontre, pour demander un peu de lait ou de fromage. Enfin,

je me suis approché du berger. Il me dit: «Que veux-tu?--Ce que je

voudrais? Un peu de lait ou de fromage, car voilà plusieurs jours que je

n'ai rien mangé!»

Il m'a beaucoup examiné, en me demandant le nom de mon pays et celui de

mes parents. Je lui dis mon nom et celui de mon père. Après, il m'a pris

dans ses bras, m'a embrassé de bon coeur en me disant: «Je suis votre

oncle! Voilà quinze années que j'ai quitté le pays[24].»

Je me trouvais, dans ce moment-là, bien heureux d'avoir trouvé un

protecteur. Enfin je lui demandai quelques provisions pour mon voyage

que je devais faire à deux heures du matin. Il m'a donné deux gros pains

et une quantité de rôti. J'ai mis tout ça dans un sac pour rejoindre la

maison où étaient mes compagnons de voyage.

Mon oncle m'a demandé si je voulais rester avec lui jusqu'à ce que je

sois plus grand, et que j'irais rejoindre ma mère. Je lui dis: «Non, je

vous remercie. J'ai quitté mon père et mes frères pour rejoindre ma

mère. Vous voyez bien que je ne puis rester avec vous. Je suis sûr, ma

mère est bien inquiète de moi, en particulier, car j'étais son enfant

gâté, beaucoup plus que les autres.» Il a bien vu que je voulais pas

rester avec lui. Il m'embrassa. Je lui fais mes adieux, et je me suis

rendu sur-le-champ au rendez-vous des voyageurs, le coeur content, en

espérant voir ma mère, quelques jours après.

Enfin, nous sommes partis à l'heure désignée. Au point du jour, nous

étions sur la grande montagne de Gandja. Nous voyions, au pied de la

montagne, toute l'armée d'Ibrahim-Khan[25] qui marchait sur Gandja.

Après les marches de dix jours à pied, nous sommes arrivés à Aperkan,

notre ville, où j'avais laissé ma mère et mes deux soeurs, mais je ne

trouvai personne à la maison.

J'éprouvais encore bien du chagrin, mais j'ai trouvé, dans la ville, un

paysan qui restait encore, car tout était rasé et les maisons étaient

entièrement dévastées. Le paysan me dit: «Votre mère et vos deux soeurs

sont parties depuis deux mois pour le fort de Choucha.»

Le jour était presque passé. Je me suis décidé de coucher dans notre

maison, qui était toute dévastée par l'armée[26]. Même je ne pus pas me

procurer un peu de paille pour me coucher là-dedans. Le lendemain, je

suis parti de bon matin. J'ai laissé mes compagnons de voyage dans la

ville, dans leur pauvre maison, qui ne valait plus rien, comme toutes

les autres.

Entre notre ville et Choucha, il y a une petite rivière que j'avais

passée plusieurs fois à gué, sans aucun danger, mais, ce jour-là, il

était tombé beaucoup d'eau. Je me suis présenté tout seul à la rivière.

Elle m'a paru un peu grosse, mais j'avais un grand désir de voir ma mère

et mes soeurs, qui me donnait le courage de passer hardiment ce petit

fleuve.

Au moment, je suis entré dans l'eau. Le courant m'a enlevé et m'a frappé

contre une grosse pierre que j'ai tenue ferme, pendant une heure, sans

perdre ma connaissance. Je vois arriver un voyageur avec son cheval, qui

a eu la bonté de me sauver la vie et de me passer sur l'autre rive. Je

me trouvais encore une fois heureux.

J'arrive à six heures du soir à Choucha, au quartier des Arméniens, où

j'ai trouvé plusieurs personnes de connaissance de ma mère, qui m'ont

bien reçu en me disant: «Votre mère disait à tout le monde: mon fils ne

m'abandonnera jamais! Tôt ou tard, il viendra me trouver. Je connais son

bon coeur et son attachement pour moi!» Enfin, on me conduit chez maman.

Au moment où elle m'aperçoit, elle se trouve mal pendant une heure, sans

pouvoir me parler un mot.

Sa connaissance a commencé. Elle m'aperçoit, elle me serre contre son

coeur, en versant des larmes avec mes soeurs, en m'accablant de caresses.

Maman me dit: «Oui, j'étais bien sûre que tu ne me quitterais jamais,

quoique tu étais jeune et bien éloigné d'ici, et dans le pouvoir de ton

père, qui m'a abandonnée, peut-être pour toujours.»

Me voilà tout à fait installé, avec ma mère, dans le fort de Choucha. Je

commençais à être fort et grand. Je voulais entrer en maison pour gagner

quelque chose, pour soulager l'existence de ma mère et de mes soeurs,

mais ma pauvre et tendre mère n'a jamais voulu, en me disant: «Je

vendrais plutôt tous mes effets pour te donner l'existence. Je ne veux

pas te voir dans la servitude[27].»

Enfin, j'ai resté à la maison en recevant les caresses les plus tendres,

le matin jusqu'au soir.

Un mois après, la paix était faite, tout était bien tranquille, j'ai

voulu quitter le fort de Choucha pour aller à Aperkan, notre ville. Ma

mère a consenti. De mon avis, j'ai fait venir une voiture, nous avons

chargé tous nos effets, et nous sommes partis le matin et arrivés, le

soir, à six. Notre maison était tout à fait abîmée, comme j'ai vu, en

revenant de Gandja. Nous avons fait arranger la maison comme nous avons

pu.

Quelques jours après, ma jeune soeur Begzada tombe malheureusement bien

malade, car nous avons malheur de la perdre en huit jours de temps, qui

nous a donné beaucoup de chagrin. Elle était une des plus jolies filles

de la Géorgie.

Nous étions privés de nouvelles de mon père depuis une année. Cela

faisait bien du chagrin à ma mère, privée de son mari et ses deux fils

aussi longtemps.

Maman a reçu, quelque temps après, une lettre de mon père par un

négociant de Kasaque[28]. Ma pauvre mère était la plus heureuse des

femmes d'avoir reçu des nouvelles de son mari et ses enfants. Il disait

dans sa lettre, qu'il était établi un gros magasin à Kasaque, et nous

pourrons aller rejoindre. Ma mère a voulu absolument aller rejoindre son

mari et ses enfants. Je lui dis: «Maman, si tu veux me croire, tu ferais

pas ce long voyage. Si mon père avait de bonnes attentions de te rendre

heureuse, il t'aurait pas quittée aussi longtemps sans te donner de ses

nouvelles. Je crois même, si nous faisons ce voyage, ce serait notre

dernier malheur, car les routes sont pas sûres pour les voyageurs, même

les Tartares ont arrêté plusieurs fois les voyageurs. Cela me donne

beaucoup d'inquiétude.» Maman n'a pas voulu m'écouter, en me disant: «Je

ne fais pas ce voyage pour ton père, si tu veux, mais c'est pour mes

enfants qui sont avec lui depuis si longtemps.»

Enfin j'étais obligé de céder et aller avec elle et ma soeur. Notre route

était par Gandja. Comme je connaissais la route, nous avons vendu une

grande partie de nos effets et j'ai conduit ma mère et ma soeur jusqu'à

Gandja.

Après deux jours de marche, ma mère était bien fatiguée du voyage; j'ai

amené maman et ma soeur sur la grande place du marché de la ville.

Comme je connaissais très bien la ville, j'ai reçu de l'argent de ma

mère pour aller acheter quelque chose pour notre dîner, et elle

attendait toujours mon retour, mais c'est à ce moment-là que j'ai eu le

malheur de perdre ma mère et ma soeur pour toujours, car j'avais un

mauvais pressentiment quand nous sommes partis de notre malheureuse

ville que nous aimions bien et où nous étions tranquilles. En revenant

du marché pour rejoindre ma mère qui m'attendait pendant une heure, j'ai

rencontré un monsieur qui m'a accosté en me disant: «Vous voilà,

Roustam! Je vous cherche depuis une heure. Votre mère est chez moi qui

vous attend.» Malheureusement ce n'était pas vrai. Enfin j'ai été avec

cet homme sans le connaître. Quand nous sommes arrivés chez lui, je n'ai

pas vu ma mère. Je commençai à pleurer comme un malheureux que j'étais.

Il me dit, le maître de la maison: «Ne craignez rien, votre mère est

sortie avec votre soeur. Je vas les chercher.»

Dans cet intervalle, j'étais assis au milieu de la cour, à l'ombre des

arbres[29], en attendant ma mère, qui faisait toujours mon vrai bonheur.

Il était entré, à la maison, un jeune homme[30] pour dire quelque chose

à deux dames qui étaient assises à côté de moi. Il m'a beaucoup regardé,

en me disant si je parle Arménien? Je lui dis que oui, même j'étais

Arménien. Il me dit en même langage: «Tâchez de vous sauver d'ici, parce

que on vous a amené ici pour vous vendre et vous perdre pour toujours.

Vous verrez peut-être plus votre mère et soeur.» J'ai cru d'avoir reçu un

coup de marteau sur ma pauvre tête. Voilà donc l'homme parti. Je restai

avec ces deux mauvaises femmes. Je ne savais pas comment me sauver de

cette maison-là. Il arrivait, un instant après, une femme du voisinage.

Celles-ci commençaient à disputer, dans leur langage que je comprenais

très-bien et je parlais comme eux. Je saisis cet heureux moment-là. J'ai

pris la clef de la garde-robe; on a cru que j'avais vraiment besoin. À

côté de la garde-robe, était une porte qui donnait sur une petite cour,

mais la cour était coupée par un ruisseau de deux pieds de profondeur.

Enfin, au moment que j'étais à côté de la porte de la petite cour, je

suis rentré et j'ai fermé la porte sur moi et j'ai traversé le petit

ruisseau, et je me trouvais hors de danger et échappé des mains de ces

brigands-là.

Je me suis rendu, sur-le-champ, à l'endroit que j'avais laissé ma mère

et ma soeur, mais, malheureusement, j'ai rien trouvé. J'ai demandé à tout

le monde qui passait à côté de moi. Personne faisait attention de mon

malheureux sort[31].

Cependant, en traversant sur un pont, j'ai rencontré un ancien ami de

mon père que j'ai connu très-bien aussi. Je lui contai toutes nos peines

en chemin faisant. Il me dit: «Ne craignez rien, je trouverai votre mère

et je ferai punir l'homme qui vous a arrêté!» Il m'amène chez lui et me

fait bien dîner et m'amène avec lui au marché que j'avais perdu ma mère.

Il me montra tout le monde qui passait et il me disait tout bas:

«C'est-il lui?». Je lui disais: «Non! ce n'est pas lui, ce n'est pas

lui! Si vous voulez, je vous conduirai chez lui. Ce n'est pas loin

d'ici.» Il me dit: «Non, ce n'est pas nécessaire, je saurai bien le

trouver.» Il me mène ensuite dans une grande maison. Il me dit: «Reste

ici, je vais chercher votre mère.» Je demandais pas mieux, mais le

brigand venait pas. Je pleurai le matin jusqu'au soir. Le lendemain, la

maîtresse de la maison me dit: «Ce monsieur qui vous a amené ne viendra

plus, il ne faut pas compter sur lui.» Je lui dis: «Eh bien! je vais

aller chez lui. Je sais sa demeure.» Elle a fait fermer la grande porte

pour m'empêcher de sortir.

Me voilà donc dans un état inconsolable. Pour me consoler, elle me dit:

«Je n'ai pas d'enfant, mon intention est de vous adopter pour mon fils.»

Je pleurais toujours sans consentir à sa proposition. Le barbare qui

m'avait amené dans cette maison m'avait vendu pour la deuxième fois. La

première fois était manquée parce que je me suis sauvé, comme je viens

de le marquer. Il me paraît que ma mère a su que j'étais dans cette

grande maison, car elle est venue plusieurs fois avec ma soeur à la porte

pour me demander[32]; mais on a toujours refusé de la recevoir, en

disant: «Il n'est pas d'enfants à la maison.» Elle retourne toujours en

versant des larmes comme un torrent.

Comme je n'ai plus de moyens de sortir de cette maison-là, j'ai été

obligé de consentir d'être le fils adoptif à la maîtresse de la maison,

en croyant être plus libre pour sauver plus facilement et de me

retourner tout à fait dans mon pays natal. Peut-être j'aurais pu trouver

ma mère par les négociants qui voyagent un pays à l'autre. Je dis à la

maîtresse: «Je veux bien être votre fils adoptif, en condition que vous

trouverez ma mère. Nous irons, nous deux, chercher dans la ville.» Elle

me dit: «Oui, ne craignez rien, je m'en charge.»

Enfin voilà la cérémonie qui commence: comme usage de pays, elle me

passe dans une chemise, elle m'embrasse en me disant: «Vous voilà mon

fils, je ferai votre bonheur!»

Avec tout ça, je n'avais pas confiance en elle. Je disais moi-même: «Me

voilà encore vendu pour la troisième fois!» Je me suis pas trompé dans

ma pensée.

J'ai resté à peu près deux mois chez elle[33].

Elle m'avait fait donner des jolis habits, bon lit et très-bien nourri,

mais je me méfiais toujours de toutes ses bonnes attentions. Je demandai

plusieurs fois pour sortir jusqu'au bout de la porte. Elle me disait:

«Non, non. Demain nous sortirons ensemble.» C'était toujours la même

chose. Enfin je n'ai jamais pu m'échapper. Dans tout cet intervalle-là,

venaient des visites dans la journée pour ma mère adoptive. Elle ne me

faisait voir à personne, quand elle entendait frapper la porte. Elle me

cachait dans les petites chambres, quelquefois elle se cachait avec moi.

Je lui disais: «Mais pourquoi nous nous cachons, nous sommes pas

malfaiteurs?» Elle me disait: «Mais non, ce n'est pas pour ça, je ne

veux pas recevoir beaucoup de monde, je veux rester avec mon fils. Elle

m'a fait voir seulement un tailleur, qui m'a fait faire des habits.

Quelques jours après, le mari de la bourgeoise me dit: «Nous ferons un

voyage, dans quelques jours, sur le côté de la mer Kaspienne, et

viendrez avec moi.» Je lui dis: «Oui», en pensant que je pourrais me

sauver en chemin faisant. Malheureusement, je n'ai pas pu réussir mon

désir.

* * * * *

Un jour, bien bonne heure, à minuit, le domestique monte dans ma

chambre. Il me dit qu'il faut que je m'habille, parce que nous allons

partir pour Kaspienne. Une demi-heure après, je descends dans la chambre

de ma mère adoptive. Je lui fais mes adieux. Elle me disait: «Ne

craignez rien, vous viendrez, dans quinze jours, avec mon mari.»

Je comptais bien me sauver, en sortant de la maison, de ne pas aller

plus loin. On ouvrit une petite porte qui donne dans une cour. Première

chose que j'aperçois c'était trente chevaux de selle tout sellés,

bridés. On ouvrit une autre porte d'une espèce de manège qui avait

dedans soixante petits enfants tous bien habillés. À ce coup d'oeil, je

me disais en moi-même: «Me voilà encore vendu pour la quatrième fois!»

Enfin on nous a fait monter deux sur chaque cheval. Nous voilà donc

partis pour notre destination, escortés par quelques hommes armés.

Deux jours après, nous avons rencontré une grande quantité de Tartares

qui nous ont arrêtés, pour nous prendre.

Tous les hommes armés se sont battus pendant une demi-heure, et on nous

a capitulés en condition que tous les Arméniens seront au pouvoir des

Tartares, et les Géorgiens resteront à mon vilain et brigand père

adoptif, qui n'était pas trop content d'avoir perdu quinze de ses

meilleurs petits enfants, et j'ai resté avec lui aussi, comme géorgien.

Trois jours après, nous sommes arrivés dans une grande ville tout-à-fait

au pied du mont Caucase[34]. J'ai resté quelque temps; tous les autres

ont été vendus en peu de temps.

Depuis quelques jours, j'ai perdu de vue mon cochon qui m'avait amené

dans cette ville. Il me paraît qu'il m'avait encore vendu pour la

cinquième fois.

J'étais chez un brave homme qui me traitait bien. Même j'étais

très-libre, je me promenais tous les jours tout seul. J'avais grande

envie de me sauver, mais je ne pouvais pas, parce que j'avais le grand

fleuve de Kour à passer. Je n'avais pas d'argent pour m'aider à me

sauver et passer le fleuve. J'ai resté donc là trois mois dans l'hiver,

toujours pleurant d'être séparé de ma tendre mère qui faisait mon

bonheur.

Je savais bien que je ne resterais pas longtemps où j'étais. L'homme à

qui j'appartenais était un grand marchand de soie, qui faisait

quelquefois des voyages en Crimée. Il me fait donner, un jour, des

bottes fourrées, une pelisse bien chaude, pour que je voyage avec lui.

Nous avons traversé la fameuse montagne de Caucase, avec grand'peine. Il

faisait un froid extraordinaire. Le bourgeois avait porté deux

couvertures avec lui, qui nous ont bien servi. Ce n'était pas pour nous

couvrir, c'était pour couvrir la grande quantité de neige, pour marcher

sur la couverture. Quand nous marchions sur une, on mettait l'autre

devant nous, pour que nous nous perdions pas dans la neige et pour avoir

plus de facilité de grimper sur les montagnes.

Après les mauvais passages, nous avons encore marché deux jours pour

arriver dans la capitale du mont Caucase, qui s'appelle Lesghistan[35].

Le prince qui gouverne cette province s'appelle Héraclius: le pays,

quoique très-montagneux, est un bon pays. On fait des grands commerces

de soie et de cachemire, comme à Gandja.

Les moutons du pays sont très-bons aussi et bien gros: un seul pèse

quatre-vingts livres, même plus; il a aussi de beaux chevaux. Les

Tartares tirent tous leurs beaux chevaux dans ce pays-là, même les Turcs

d'Anapa.

Le marchand avec lequel j'étais voulait aller en Tartarie le plus tôt

possible, mais il m'est arrivé une maladie, il était obligé de retarder

son voyage jusqu'à ce que je sois rétabli, mais ça durait près de deux

mois. C'est une maladie qui m'a fait bien souffrir. Une seule fois que

je suis allé me promener dans les montagnes, à mon retour à la maison,

j'avais bien froid, je me suis approché auprès du feu que j'avais croisé

mes jambes et, assis par terre comme tout le monde, il se trouvait un

grand chaudron sur le feu, de l'eau étant bien chaude. Quelqu'un remue

le feu: voilà donc le chaudron renversé sur mes deux jambes!

J'ai souffert comme un malheureux, mes jambes sont venues grosses comme

un tonneau. Deux mois après, j'étais tout-à-fait guéri de cet

accident[36].

Enfin nous sommes partis pour Alexandria, la ville de Tartarie, et,

trois jours après, nous sommes arrivés dans cette ville. Quelques jours

après notre arrivée, j'ai demandé au marchand que j'appartenais, la

permission pour aller promener, et j'ai eu la permission.

Au moment que je quittais la porte, j'ai rencontré une petite demoiselle

de mon âge, treize ans, native de mon pays et même ville. Elle était

prise par les Tartares, deux mois avant moi.

Enfin je m'empressai de lui donner des nouvelles de ses parents. Elle me

dit: «Votre soeur Marie est ici; si vous voulez, je vous conduirai chez

son maître.» Je demandais pas mieux d'y aller partager toutes mes peines

avec elle. Enfin elle me conduit jusqu'à sa porte. Je rentre à la maison

pour demander ma soeur. Elle m'aperçoit. Elle saute à mon cou. Elle avait

du courage plus que moi, car je pleurais si fort que je ne pouvais pas

lui parler ni demander des nouvelles de ma pauvre mère que j'avais

laissée à Gandja.

Elle me consola du mieux qu'elle put, en me disant que maman était

esclave chez un Arménien qui était établi dans la ville, comme un grand

négociant, et il a acheté maman et lui a donné sa liberté en lui disant

qu'elle pourra aller dans son pays si elle veut. Maman, étant seule, n'a

pas pu entreprendre le voyage, et elle vivait dans cette maison comme un

ami jusqu'à ce que les communications soient libres pour qu'elle

retourne dans son pays.

J'étais bien heureux d'apprendre que ma mère n'était pas loin de moi,

car, de Alexandria à Kizliar[37], n'avait que vingt lieues. J'ai demandé

au marchand que j'appartenais la permission d'aller voir ma mère: il n'a

jamais voulu.

Après ça, j'ai fait plusieurs démarches auprès des négociants de mon

pays pour qu'ils m'achètent et me gardent jusqu'à ce que nous écrivions

à mon père pour qu'il vienne nous chercher, mais, malheureusement,

personne a voulu nous rendre ce service-là, en me disant: «On veut vous

vendre trop cher, sans cela je vous achèterais[38].»

J'étais désolé de ne pas pouvoir embrasser ma pauvre mère encore pour la

dernière fois, car je suis parti pour Constantinople, quelques jours

après, à Kizliar, avec un marchand de petits enfants, venant de

Constantinople, qui m'a acheté, pour la sixième fois depuis que j'ai

quitté mon pays. J'ai bien prié mon nouveau marchand pour qu'il achète

ma soeur pour amener avec moi à Constantinople, pour que nous contions

nos peines l'un à l'autre. Il n'a pas voulu non plus. Enfin j'étais

tout-à-fait désolé. Je pleurais le matin jusqu'au soir. Ma pauvre soeur,

elle m'a caressé bien tendrement en me disant: «Donne-moi un peu de tes

cheveux. Je les ferai remettre à notre bonne mère» (pour lui bien

assurer que j'étais vivant). J'ai été bien caressé pendant quinze jours.

Elle prend les ciseaux et coupe une grande quantité de mes cheveux, en

versant des torrents de larmes sur ma tête, en disant: «Mon cher

Roustam, dans tout pays où tu iras, il faut pas négliger de m'écrire; tu

vois bien que nous n'avons plus d'autre consolation que de te chérir et

penser nuit et jour à toi. Si papa vient dans ce pays ici, nous

l'enverrons à Constantinople, pour te chercher.» Et elle a pris

l'adresse du marchand que j'appartenais, demeurant à Constantinople,

pour donner à mon père. Même, elle m'a promis de m'écrire, mais, depuis

cette époque-là, je n'ai reçu aucune lettre de mes parents, ni leurs

nouvelles.

* * * * *

Je ne savais pas l'époque de notre départ de Kizliar. Ma pauvre soeur ne

savait pas non plus, mais nous sommes partis, quelques jours après, dans

la mer, pour Anapa. C'est le premier port de mer et frontière de la

Turquie.

Après trois jours de marche, en passant par la frontière de Turquie et

Mingrélie, nous sommes arrivés sur une grande montagne, à une demi-lieue

de la ville d'Anapa.

Quand j'ai aperçu, pour la première fois, la mer Noire, je pleurai

beaucoup en disant: «Je vais traverser cette grande mer, je vais être

privé, pour toujours, de ma malheureuse famille et de ma patrie!»

Je voyais les vaisseaux marchands en rade, qui nous attendaient. Enfin

nous sommes arrivés, le soir, dans la ville. Le lendemain, nous sommes

embarqués pour Constantinople. Après deux jours de traversée, je suis

arrivé au passage des Dardanelles. Après, on nous a fait attendre

quelques jours[39] à l'entrée des Dardanelles. Après, on nous a fait

aller à Constantinople.

J'étais logé à côté de Sainte-Sophie. C'est la plus grande et plus riche

des cathédrales de l'univers.

Cette cathédrale a été bâtie par les Arméniens, mais les Turcs s'en sont

emparés.

J'ai resté à Constantinople six mois. Il était arrivé, de l'Égypte, à

Constantinople, un marchand appartenant à Sala-Bey, pour m'acheter.

C'est la dernière fois et la septième fois que j'étais vendu, depuis mon

malheur.

Quelques jours après, on m'a embarqué sur un vaisseau de marchand, au

passage Dardanelles, et nous sommes partis pour Alexandrie, premier port

de mer d'Égypte.

Après huit jours de traversée, nous sommes arrivés à Alexandrie. On nous

a laissés dans la ville pendant deux jours, pour nous reposer. Après ça,

on nous a embarqués sur des petits bateaux, que l'on appelle caïques,

pour aller d'Alexandrie au Grand Caire, où était Sala-Bey.

Nous avons passé par le passage bien dangereux où le Nil rentre dans la

mer Noire (_sic_), où les deux fleuves se cognent l'un contre l'autre:

les grosses vagues sautent aussi haut que les maisons. Enfin, nous

sommes passés sans danger.

Rien de joli comme le voyage d'Alexandrie au Grand Caire. On trouve,

tout au long du Nil, les cannes à sucre plantées, les dattiers, les

grenadiers.

Nous sommes arrivés, le même jour, à Rachide[40], à la moitié de chemin

du Caire.

Le lendemain, on nous a envoyé des bons chevaux de selle arabes, pour

nous amener au Grand Caire.

Souvenirs de Roustam, mamelouck de Napoléon Ier Introduction et notes de Paul Cottin · 第 2 / 13 段