où je me trouvais, dans la forteresse de Gandja. Les peuples de la ville
sont obligés de rentrer dans la forteresse. Je reste jusqu'au dernier
moment sans pouvoir sortir dans la forteresse. On rentrait bien, mais on
ne laissait sortir personne. Un jour où les mulets de Malek-Majeloun
sortaient pour chercher les provisions, je me suis fourré dans les
jambes des mulets et je me suis sorti de force, de cette manière-là,
sans aucun danger.
Quand j'ai été hors la porte, je rencontrai deux personnes de mon pays,
et même ville. Je leur demandai si je pourrais trouver une occasion pour
m'en tourner près de ma mère. Il me dit: «Oui, je connais plusieurs
personnes qui vont partir à deux heures du matin pour Aperkan», où
j'avais laissé ma pauvre mère et mes deux soeurs, Marianne et Begzada.
Ces deux bons messieurs me montrèrent la maison où sont les voyageurs.
Je m'y suis rendu sur-le-champ; ils m'ont très bien accueilli. Enfin,
tout était convenu de partir à deux heures du matin. En attendant la
nuit, j'ai été dans un jardin, à côté de la ville, pour chercher
quelques légumes pour ma nourriture, car je n'avais rien à manger depuis
quelques jours. J'ai aperçu, au lointain, un troupeau de moutons. J'ai
été à la rencontre, pour demander un peu de lait ou de fromage. Enfin,
je me suis approché du berger. Il me dit: «Que veux-tu?--Ce que je
voudrais? Un peu de lait ou de fromage, car voilà plusieurs jours que je
n'ai rien mangé!»
Il m'a beaucoup examiné, en me demandant le nom de mon pays et celui de
mes parents. Je lui dis mon nom et celui de mon père. Après, il m'a pris
dans ses bras, m'a embrassé de bon coeur en me disant: «Je suis votre
oncle! Voilà quinze années que j'ai quitté le pays[24].»
Je me trouvais, dans ce moment-là, bien heureux d'avoir trouvé un
protecteur. Enfin je lui demandai quelques provisions pour mon voyage
que je devais faire à deux heures du matin. Il m'a donné deux gros pains
et une quantité de rôti. J'ai mis tout ça dans un sac pour rejoindre la
maison où étaient mes compagnons de voyage.
Mon oncle m'a demandé si je voulais rester avec lui jusqu'à ce que je
sois plus grand, et que j'irais rejoindre ma mère. Je lui dis: «Non, je
vous remercie. J'ai quitté mon père et mes frères pour rejoindre ma
mère. Vous voyez bien que je ne puis rester avec vous. Je suis sûr, ma
mère est bien inquiète de moi, en particulier, car j'étais son enfant
gâté, beaucoup plus que les autres.» Il a bien vu que je voulais pas
rester avec lui. Il m'embrassa. Je lui fais mes adieux, et je me suis
rendu sur-le-champ au rendez-vous des voyageurs, le coeur content, en
espérant voir ma mère, quelques jours après.
Enfin, nous sommes partis à l'heure désignée. Au point du jour, nous
étions sur la grande montagne de Gandja. Nous voyions, au pied de la
montagne, toute l'armée d'Ibrahim-Khan[25] qui marchait sur Gandja.
Après les marches de dix jours à pied, nous sommes arrivés à Aperkan,
notre ville, où j'avais laissé ma mère et mes deux soeurs, mais je ne
trouvai personne à la maison.
J'éprouvais encore bien du chagrin, mais j'ai trouvé, dans la ville, un
paysan qui restait encore, car tout était rasé et les maisons étaient
entièrement dévastées. Le paysan me dit: «Votre mère et vos deux soeurs
sont parties depuis deux mois pour le fort de Choucha.»
Le jour était presque passé. Je me suis décidé de coucher dans notre
maison, qui était toute dévastée par l'armée[26]. Même je ne pus pas me
procurer un peu de paille pour me coucher là-dedans. Le lendemain, je
suis parti de bon matin. J'ai laissé mes compagnons de voyage dans la
ville, dans leur pauvre maison, qui ne valait plus rien, comme toutes
les autres.
Entre notre ville et Choucha, il y a une petite rivière que j'avais
passée plusieurs fois à gué, sans aucun danger, mais, ce jour-là, il
était tombé beaucoup d'eau. Je me suis présenté tout seul à la rivière.
Elle m'a paru un peu grosse, mais j'avais un grand désir de voir ma mère
et mes soeurs, qui me donnait le courage de passer hardiment ce petit
fleuve.
Au moment, je suis entré dans l'eau. Le courant m'a enlevé et m'a frappé
contre une grosse pierre que j'ai tenue ferme, pendant une heure, sans
perdre ma connaissance. Je vois arriver un voyageur avec son cheval, qui
a eu la bonté de me sauver la vie et de me passer sur l'autre rive. Je
me trouvais encore une fois heureux.
J'arrive à six heures du soir à Choucha, au quartier des Arméniens, où
j'ai trouvé plusieurs personnes de connaissance de ma mère, qui m'ont
bien reçu en me disant: «Votre mère disait à tout le monde: mon fils ne
m'abandonnera jamais! Tôt ou tard, il viendra me trouver. Je connais son
bon coeur et son attachement pour moi!» Enfin, on me conduit chez maman.
Au moment où elle m'aperçoit, elle se trouve mal pendant une heure, sans
pouvoir me parler un mot.
Sa connaissance a commencé. Elle m'aperçoit, elle me serre contre son
coeur, en versant des larmes avec mes soeurs, en m'accablant de caresses.
Maman me dit: «Oui, j'étais bien sûre que tu ne me quitterais jamais,
quoique tu étais jeune et bien éloigné d'ici, et dans le pouvoir de ton
père, qui m'a abandonnée, peut-être pour toujours.»
Me voilà tout à fait installé, avec ma mère, dans le fort de Choucha. Je
commençais à être fort et grand. Je voulais entrer en maison pour gagner
quelque chose, pour soulager l'existence de ma mère et de mes soeurs,
mais ma pauvre et tendre mère n'a jamais voulu, en me disant: «Je
vendrais plutôt tous mes effets pour te donner l'existence. Je ne veux
pas te voir dans la servitude[27].»
Enfin, j'ai resté à la maison en recevant les caresses les plus tendres,
le matin jusqu'au soir.
Un mois après, la paix était faite, tout était bien tranquille, j'ai
voulu quitter le fort de Choucha pour aller à Aperkan, notre ville. Ma
mère a consenti. De mon avis, j'ai fait venir une voiture, nous avons
chargé tous nos effets, et nous sommes partis le matin et arrivés, le
soir, à six. Notre maison était tout à fait abîmée, comme j'ai vu, en
revenant de Gandja. Nous avons fait arranger la maison comme nous avons
pu.
Quelques jours après, ma jeune soeur Begzada tombe malheureusement bien
malade, car nous avons malheur de la perdre en huit jours de temps, qui
nous a donné beaucoup de chagrin. Elle était une des plus jolies filles
de la Géorgie.
Nous étions privés de nouvelles de mon père depuis une année. Cela
faisait bien du chagrin à ma mère, privée de son mari et ses deux fils
aussi longtemps.
Maman a reçu, quelque temps après, une lettre de mon père par un
négociant de Kasaque[28]. Ma pauvre mère était la plus heureuse des
femmes d'avoir reçu des nouvelles de son mari et ses enfants. Il disait
dans sa lettre, qu'il était établi un gros magasin à Kasaque, et nous
pourrons aller rejoindre. Ma mère a voulu absolument aller rejoindre son
mari et ses enfants. Je lui dis: «Maman, si tu veux me croire, tu ferais
pas ce long voyage. Si mon père avait de bonnes attentions de te rendre
heureuse, il t'aurait pas quittée aussi longtemps sans te donner de ses
nouvelles. Je crois même, si nous faisons ce voyage, ce serait notre
dernier malheur, car les routes sont pas sûres pour les voyageurs, même
les Tartares ont arrêté plusieurs fois les voyageurs. Cela me donne
beaucoup d'inquiétude.» Maman n'a pas voulu m'écouter, en me disant: «Je
ne fais pas ce voyage pour ton père, si tu veux, mais c'est pour mes
enfants qui sont avec lui depuis si longtemps.»
Enfin j'étais obligé de céder et aller avec elle et ma soeur. Notre route
était par Gandja. Comme je connaissais la route, nous avons vendu une
grande partie de nos effets et j'ai conduit ma mère et ma soeur jusqu'à
Gandja.
Après deux jours de marche, ma mère était bien fatiguée du voyage; j'ai
amené maman et ma soeur sur la grande place du marché de la ville.
Comme je connaissais très bien la ville, j'ai reçu de l'argent de ma
mère pour aller acheter quelque chose pour notre dîner, et elle
attendait toujours mon retour, mais c'est à ce moment-là que j'ai eu le
malheur de perdre ma mère et ma soeur pour toujours, car j'avais un
mauvais pressentiment quand nous sommes partis de notre malheureuse
ville que nous aimions bien et où nous étions tranquilles. En revenant
du marché pour rejoindre ma mère qui m'attendait pendant une heure, j'ai
rencontré un monsieur qui m'a accosté en me disant: «Vous voilà,
Roustam! Je vous cherche depuis une heure. Votre mère est chez moi qui
vous attend.» Malheureusement ce n'était pas vrai. Enfin j'ai été avec
cet homme sans le connaître. Quand nous sommes arrivés chez lui, je n'ai
pas vu ma mère. Je commençai à pleurer comme un malheureux que j'étais.
Il me dit, le maître de la maison: «Ne craignez rien, votre mère est
sortie avec votre soeur. Je vas les chercher.»
Dans cet intervalle, j'étais assis au milieu de la cour, à l'ombre des
arbres[29], en attendant ma mère, qui faisait toujours mon vrai bonheur.
Il était entré, à la maison, un jeune homme[30] pour dire quelque chose
à deux dames qui étaient assises à côté de moi. Il m'a beaucoup regardé,
en me disant si je parle Arménien? Je lui dis que oui, même j'étais
Arménien. Il me dit en même langage: «Tâchez de vous sauver d'ici, parce
que on vous a amené ici pour vous vendre et vous perdre pour toujours.
Vous verrez peut-être plus votre mère et soeur.» J'ai cru d'avoir reçu un
coup de marteau sur ma pauvre tête. Voilà donc l'homme parti. Je restai
avec ces deux mauvaises femmes. Je ne savais pas comment me sauver de
cette maison-là. Il arrivait, un instant après, une femme du voisinage.
Celles-ci commençaient à disputer, dans leur langage que je comprenais
très-bien et je parlais comme eux. Je saisis cet heureux moment-là. J'ai
pris la clef de la garde-robe; on a cru que j'avais vraiment besoin. À
côté de la garde-robe, était une porte qui donnait sur une petite cour,
mais la cour était coupée par un ruisseau de deux pieds de profondeur.
Enfin, au moment que j'étais à côté de la porte de la petite cour, je
suis rentré et j'ai fermé la porte sur moi et j'ai traversé le petit
ruisseau, et je me trouvais hors de danger et échappé des mains de ces
brigands-là.
Je me suis rendu, sur-le-champ, à l'endroit que j'avais laissé ma mère
et ma soeur, mais, malheureusement, j'ai rien trouvé. J'ai demandé à tout
le monde qui passait à côté de moi. Personne faisait attention de mon
malheureux sort[31].
Cependant, en traversant sur un pont, j'ai rencontré un ancien ami de
mon père que j'ai connu très-bien aussi. Je lui contai toutes nos peines
en chemin faisant. Il me dit: «Ne craignez rien, je trouverai votre mère
et je ferai punir l'homme qui vous a arrêté!» Il m'amène chez lui et me
fait bien dîner et m'amène avec lui au marché que j'avais perdu ma mère.
Il me montra tout le monde qui passait et il me disait tout bas:
«C'est-il lui?». Je lui disais: «Non! ce n'est pas lui, ce n'est pas
lui! Si vous voulez, je vous conduirai chez lui. Ce n'est pas loin
d'ici.» Il me dit: «Non, ce n'est pas nécessaire, je saurai bien le
trouver.» Il me mène ensuite dans une grande maison. Il me dit: «Reste
ici, je vais chercher votre mère.» Je demandais pas mieux, mais le
brigand venait pas. Je pleurai le matin jusqu'au soir. Le lendemain, la
maîtresse de la maison me dit: «Ce monsieur qui vous a amené ne viendra
plus, il ne faut pas compter sur lui.» Je lui dis: «Eh bien! je vais
aller chez lui. Je sais sa demeure.» Elle a fait fermer la grande porte
pour m'empêcher de sortir.
Me voilà donc dans un état inconsolable. Pour me consoler, elle me dit:
«Je n'ai pas d'enfant, mon intention est de vous adopter pour mon fils.»
Je pleurais toujours sans consentir à sa proposition. Le barbare qui
m'avait amené dans cette maison m'avait vendu pour la deuxième fois. La
première fois était manquée parce que je me suis sauvé, comme je viens
de le marquer. Il me paraît que ma mère a su que j'étais dans cette
grande maison, car elle est venue plusieurs fois avec ma soeur à la porte
pour me demander[32]; mais on a toujours refusé de la recevoir, en
disant: «Il n'est pas d'enfants à la maison.» Elle retourne toujours en
versant des larmes comme un torrent.
Comme je n'ai plus de moyens de sortir de cette maison-là, j'ai été
obligé de consentir d'être le fils adoptif à la maîtresse de la maison,
en croyant être plus libre pour sauver plus facilement et de me
retourner tout à fait dans mon pays natal. Peut-être j'aurais pu trouver
ma mère par les négociants qui voyagent un pays à l'autre. Je dis à la
maîtresse: «Je veux bien être votre fils adoptif, en condition que vous
trouverez ma mère. Nous irons, nous deux, chercher dans la ville.» Elle
me dit: «Oui, ne craignez rien, je m'en charge.»
Enfin voilà la cérémonie qui commence: comme usage de pays, elle me
passe dans une chemise, elle m'embrasse en me disant: «Vous voilà mon
fils, je ferai votre bonheur!»
Avec tout ça, je n'avais pas confiance en elle. Je disais moi-même: «Me
voilà encore vendu pour la troisième fois!» Je me suis pas trompé dans
ma pensée.
J'ai resté à peu près deux mois chez elle[33].
Elle m'avait fait donner des jolis habits, bon lit et très-bien nourri,
mais je me méfiais toujours de toutes ses bonnes attentions. Je demandai
plusieurs fois pour sortir jusqu'au bout de la porte. Elle me disait:
«Non, non. Demain nous sortirons ensemble.» C'était toujours la même
chose. Enfin je n'ai jamais pu m'échapper. Dans tout cet intervalle-là,
venaient des visites dans la journée pour ma mère adoptive. Elle ne me
faisait voir à personne, quand elle entendait frapper la porte. Elle me
cachait dans les petites chambres, quelquefois elle se cachait avec moi.
Je lui disais: «Mais pourquoi nous nous cachons, nous sommes pas
malfaiteurs?» Elle me disait: «Mais non, ce n'est pas pour ça, je ne
veux pas recevoir beaucoup de monde, je veux rester avec mon fils. Elle
m'a fait voir seulement un tailleur, qui m'a fait faire des habits.
Quelques jours après, le mari de la bourgeoise me dit: «Nous ferons un
voyage, dans quelques jours, sur le côté de la mer Kaspienne, et
viendrez avec moi.» Je lui dis: «Oui», en pensant que je pourrais me
sauver en chemin faisant. Malheureusement, je n'ai pas pu réussir mon
désir.
* * * * *
Un jour, bien bonne heure, à minuit, le domestique monte dans ma
chambre. Il me dit qu'il faut que je m'habille, parce que nous allons
partir pour Kaspienne. Une demi-heure après, je descends dans la chambre
de ma mère adoptive. Je lui fais mes adieux. Elle me disait: «Ne
craignez rien, vous viendrez, dans quinze jours, avec mon mari.»
Je comptais bien me sauver, en sortant de la maison, de ne pas aller
plus loin. On ouvrit une petite porte qui donne dans une cour. Première
chose que j'aperçois c'était trente chevaux de selle tout sellés,
bridés. On ouvrit une autre porte d'une espèce de manège qui avait
dedans soixante petits enfants tous bien habillés. À ce coup d'oeil, je
me disais en moi-même: «Me voilà encore vendu pour la quatrième fois!»
Enfin on nous a fait monter deux sur chaque cheval. Nous voilà donc
partis pour notre destination, escortés par quelques hommes armés.
Deux jours après, nous avons rencontré une grande quantité de Tartares
qui nous ont arrêtés, pour nous prendre.
Tous les hommes armés se sont battus pendant une demi-heure, et on nous
a capitulés en condition que tous les Arméniens seront au pouvoir des
Tartares, et les Géorgiens resteront à mon vilain et brigand père
adoptif, qui n'était pas trop content d'avoir perdu quinze de ses
meilleurs petits enfants, et j'ai resté avec lui aussi, comme géorgien.
Trois jours après, nous sommes arrivés dans une grande ville tout-à-fait
au pied du mont Caucase[34]. J'ai resté quelque temps; tous les autres
ont été vendus en peu de temps.
Depuis quelques jours, j'ai perdu de vue mon cochon qui m'avait amené
dans cette ville. Il me paraît qu'il m'avait encore vendu pour la
cinquième fois.
J'étais chez un brave homme qui me traitait bien. Même j'étais
très-libre, je me promenais tous les jours tout seul. J'avais grande
envie de me sauver, mais je ne pouvais pas, parce que j'avais le grand
fleuve de Kour à passer. Je n'avais pas d'argent pour m'aider à me
sauver et passer le fleuve. J'ai resté donc là trois mois dans l'hiver,
toujours pleurant d'être séparé de ma tendre mère qui faisait mon
bonheur.
Je savais bien que je ne resterais pas longtemps où j'étais. L'homme à
qui j'appartenais était un grand marchand de soie, qui faisait
quelquefois des voyages en Crimée. Il me fait donner, un jour, des
bottes fourrées, une pelisse bien chaude, pour que je voyage avec lui.
Nous avons traversé la fameuse montagne de Caucase, avec grand'peine. Il
faisait un froid extraordinaire. Le bourgeois avait porté deux
couvertures avec lui, qui nous ont bien servi. Ce n'était pas pour nous
couvrir, c'était pour couvrir la grande quantité de neige, pour marcher
sur la couverture. Quand nous marchions sur une, on mettait l'autre
devant nous, pour que nous nous perdions pas dans la neige et pour avoir
plus de facilité de grimper sur les montagnes.
Après les mauvais passages, nous avons encore marché deux jours pour
arriver dans la capitale du mont Caucase, qui s'appelle Lesghistan[35].
Le prince qui gouverne cette province s'appelle Héraclius: le pays,
quoique très-montagneux, est un bon pays. On fait des grands commerces
de soie et de cachemire, comme à Gandja.
Les moutons du pays sont très-bons aussi et bien gros: un seul pèse
quatre-vingts livres, même plus; il a aussi de beaux chevaux. Les
Tartares tirent tous leurs beaux chevaux dans ce pays-là, même les Turcs
d'Anapa.
Le marchand avec lequel j'étais voulait aller en Tartarie le plus tôt
possible, mais il m'est arrivé une maladie, il était obligé de retarder
son voyage jusqu'à ce que je sois rétabli, mais ça durait près de deux
mois. C'est une maladie qui m'a fait bien souffrir. Une seule fois que
je suis allé me promener dans les montagnes, à mon retour à la maison,
j'avais bien froid, je me suis approché auprès du feu que j'avais croisé
mes jambes et, assis par terre comme tout le monde, il se trouvait un
grand chaudron sur le feu, de l'eau étant bien chaude. Quelqu'un remue
le feu: voilà donc le chaudron renversé sur mes deux jambes!
J'ai souffert comme un malheureux, mes jambes sont venues grosses comme
un tonneau. Deux mois après, j'étais tout-à-fait guéri de cet
accident[36].
Enfin nous sommes partis pour Alexandria, la ville de Tartarie, et,
trois jours après, nous sommes arrivés dans cette ville. Quelques jours
après notre arrivée, j'ai demandé au marchand que j'appartenais, la
permission pour aller promener, et j'ai eu la permission.
Au moment que je quittais la porte, j'ai rencontré une petite demoiselle
de mon âge, treize ans, native de mon pays et même ville. Elle était
prise par les Tartares, deux mois avant moi.
Enfin je m'empressai de lui donner des nouvelles de ses parents. Elle me
dit: «Votre soeur Marie est ici; si vous voulez, je vous conduirai chez
son maître.» Je demandais pas mieux d'y aller partager toutes mes peines
avec elle. Enfin elle me conduit jusqu'à sa porte. Je rentre à la maison
pour demander ma soeur. Elle m'aperçoit. Elle saute à mon cou. Elle avait
du courage plus que moi, car je pleurais si fort que je ne pouvais pas
lui parler ni demander des nouvelles de ma pauvre mère que j'avais
laissée à Gandja.
Elle me consola du mieux qu'elle put, en me disant que maman était
esclave chez un Arménien qui était établi dans la ville, comme un grand
négociant, et il a acheté maman et lui a donné sa liberté en lui disant
qu'elle pourra aller dans son pays si elle veut. Maman, étant seule, n'a
pas pu entreprendre le voyage, et elle vivait dans cette maison comme un
ami jusqu'à ce que les communications soient libres pour qu'elle
retourne dans son pays.
J'étais bien heureux d'apprendre que ma mère n'était pas loin de moi,
car, de Alexandria à Kizliar[37], n'avait que vingt lieues. J'ai demandé
au marchand que j'appartenais la permission d'aller voir ma mère: il n'a
jamais voulu.
Après ça, j'ai fait plusieurs démarches auprès des négociants de mon
pays pour qu'ils m'achètent et me gardent jusqu'à ce que nous écrivions
à mon père pour qu'il vienne nous chercher, mais, malheureusement,
personne a voulu nous rendre ce service-là, en me disant: «On veut vous
vendre trop cher, sans cela je vous achèterais[38].»
J'étais désolé de ne pas pouvoir embrasser ma pauvre mère encore pour la
dernière fois, car je suis parti pour Constantinople, quelques jours
après, à Kizliar, avec un marchand de petits enfants, venant de
Constantinople, qui m'a acheté, pour la sixième fois depuis que j'ai
quitté mon pays. J'ai bien prié mon nouveau marchand pour qu'il achète
ma soeur pour amener avec moi à Constantinople, pour que nous contions
nos peines l'un à l'autre. Il n'a pas voulu non plus. Enfin j'étais
tout-à-fait désolé. Je pleurais le matin jusqu'au soir. Ma pauvre soeur,
elle m'a caressé bien tendrement en me disant: «Donne-moi un peu de tes
cheveux. Je les ferai remettre à notre bonne mère» (pour lui bien
assurer que j'étais vivant). J'ai été bien caressé pendant quinze jours.
Elle prend les ciseaux et coupe une grande quantité de mes cheveux, en
versant des torrents de larmes sur ma tête, en disant: «Mon cher
Roustam, dans tout pays où tu iras, il faut pas négliger de m'écrire; tu
vois bien que nous n'avons plus d'autre consolation que de te chérir et
penser nuit et jour à toi. Si papa vient dans ce pays ici, nous
l'enverrons à Constantinople, pour te chercher.» Et elle a pris
l'adresse du marchand que j'appartenais, demeurant à Constantinople,
pour donner à mon père. Même, elle m'a promis de m'écrire, mais, depuis
cette époque-là, je n'ai reçu aucune lettre de mes parents, ni leurs
nouvelles.
* * * * *
Je ne savais pas l'époque de notre départ de Kizliar. Ma pauvre soeur ne
savait pas non plus, mais nous sommes partis, quelques jours après, dans
la mer, pour Anapa. C'est le premier port de mer et frontière de la
Turquie.
Après trois jours de marche, en passant par la frontière de Turquie et
Mingrélie, nous sommes arrivés sur une grande montagne, à une demi-lieue
de la ville d'Anapa.
Quand j'ai aperçu, pour la première fois, la mer Noire, je pleurai
beaucoup en disant: «Je vais traverser cette grande mer, je vais être
privé, pour toujours, de ma malheureuse famille et de ma patrie!»
Je voyais les vaisseaux marchands en rade, qui nous attendaient. Enfin
nous sommes arrivés, le soir, dans la ville. Le lendemain, nous sommes
embarqués pour Constantinople. Après deux jours de traversée, je suis
arrivé au passage des Dardanelles. Après, on nous a fait attendre
quelques jours[39] à l'entrée des Dardanelles. Après, on nous a fait
aller à Constantinople.
J'étais logé à côté de Sainte-Sophie. C'est la plus grande et plus riche
des cathédrales de l'univers.
Cette cathédrale a été bâtie par les Arméniens, mais les Turcs s'en sont
emparés.
J'ai resté à Constantinople six mois. Il était arrivé, de l'Égypte, à
Constantinople, un marchand appartenant à Sala-Bey, pour m'acheter.
C'est la dernière fois et la septième fois que j'étais vendu, depuis mon
malheur.
Quelques jours après, on m'a embarqué sur un vaisseau de marchand, au
passage Dardanelles, et nous sommes partis pour Alexandrie, premier port
de mer d'Égypte.
Après huit jours de traversée, nous sommes arrivés à Alexandrie. On nous
a laissés dans la ville pendant deux jours, pour nous reposer. Après ça,
on nous a embarqués sur des petits bateaux, que l'on appelle caïques,
pour aller d'Alexandrie au Grand Caire, où était Sala-Bey.
Nous avons passé par le passage bien dangereux où le Nil rentre dans la
mer Noire (_sic_), où les deux fleuves se cognent l'un contre l'autre:
les grosses vagues sautent aussi haut que les maisons. Enfin, nous
sommes passés sans danger.
Rien de joli comme le voyage d'Alexandrie au Grand Caire. On trouve,
tout au long du Nil, les cannes à sucre plantées, les dattiers, les
grenadiers.
Nous sommes arrivés, le même jour, à Rachide[40], à la moitié de chemin
du Caire.
Le lendemain, on nous a envoyé des bons chevaux de selle arabes, pour
nous amener au Grand Caire.