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SOUVENIRS DE ROUSTAM
Mamelouck de Napoléon Ier
INTRODUCTION ET NOTES DE PAUL COTTIN Bibliothécaire à l'Arsenal.
PRÉFACE de Frédéric Masson de l'Académie Française.
PARIS
LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE
INTRODUCTION
I
Ma famille.--Mon père nous quitte.--Je reste avec ma mère et mes
soeurs.--Guerre entre l'Arménie et la Perse.--Nous nous réfugions dans
une forteresse.--Dangers courus.--Mort de ma soeur Begzada.--Nous partons
rejoindre notre père.--Séparé des miens, pendant le voyage, je suis
vendu sept fois comme esclave.--Un marchand m'emmène à Constantinople et
me vend à Sala-Bey.--Mon arrivée au Caire.--Sala Bey m'incorpore dans
ses Mameloucks.--Nous partons pour la Mecque.--A notre retour, nous
trouvons l'Égypte occupée par les Français.--Nous gagnons Saint-Jean
d'Acre, où Sala Bey est assassiné par Djezzar-Pacha.--Mon retour au
Caire.--Le général Bonaparte autorise le sheik El Bekri à me prendre à
son service.--Le sérail du cheik.--Je veux épouser sa fille.--Bonaparte
à Saint-Jean d'Acre.--Aboukir.--Scènes violentes avec un
Mamelouck.--Intempérance d'El Bekri.--Le champagne du prince
Eugène.--J'entre au service du général Bonaparte.
II
Départ de Bonaparte pour Alexandrie.--En route, je charge les Arabes, ce
qui me vaut un poignard d'honneur du général en chef.--Embarquement pour
la France.--Mes inquiétudes.--Le général me rassure.--Relâche à
Ajaccio.--Une plaisanterie de mauvais goût.--Débarquement à
Fréjus.--Berthier m'emprunte un sabre, cadeau du général.--Départ de
celui-ci pour Paris.--Ses bagages et sa Maison prennent la route
d'Aix-en-Provence.--Notre convoi pillé par des brigands.--J'écris au
général Bonaparte pour lui rendre compte de l'incident.--J'arrête de ma
main, à Aix, un des bandits.--Ma présentation à Madame
Bonaparte.--Inquiétude de Joséphine pendant la journée du 18
Brumaire.--Murat et sa femme.--Le piqueur Lavigne.--Je fais une grave
chute de cheval.--Bonté que le premier Consul et sa famille me
témoignent en cette circonstance.--Mon portrait peint par Mme Hortense
de Beauharnais.--Le premier Consul s'oppose à mon mariage.--La
Malmaison.--J'apprends de Boutet l'entretien des armes à feu, et de
Lerebours celui des lunettes d'approche.--Bonaparte, empereur des
Français.
III
Le manque d'appointements m'oblige à vendre un châle de
cachemire.--Colère de l'Empereur à cette nouvelle; il me fait donner un
traitement, puis le brevet de porte-arquebuse.--Berthier refuse de me
rendre mon sabre; l'Empereur me donne un des siens.--Il m'invite à
envoyer mon portrait à ma mère, et promet de la faire venir à
Paris.--Mes campagnes.--L'Empereur consent à mon mariage.--Campagne
d'Austerlitz.--Mariage du Vice-Roi d'Italie.--L'Empereur signe à mon
contrat et paye les frais de ma noce.--Son couronnement à Milan.--Je
réclame l'arriéré de ma solde de Mamelouck et obtient mon congé de ce
corps.--Un cadeau de l'Empereur.--Danger par lui couru à
Iéna.--J'apprends à Pultusk que je suis père.--Eylau.--M. de
Tournon.--L'Empereur et le maréchal Ney.--Friedland.--Entrevue de
Tilsitt.--La reine de Prusse et sa coiffure «à la Roustam».--Ma
présentation au tsar Alexandre.--Fêtes de Tilsitt.--Dresde.--Mon retour
à Paris dans la voiture de l'Empereur.--Surprise agréable que ma femme
me ménageait.
IV
Corvisart, et l'Empereur: la canne de Jean-Jacques Rousseau.--Bourrienne
jugé par Napoléon.--Sa tendresse pour le roi de Rome.--Sa dureté pour le
général Guyot.--Napoléon intime.--Je fais pensionner le piqueur
Lavigne.--Le docteur Lanefranque.--Corvisart à Schoenbrunn.--Les
pistolets de l'Empereur.--Son voyage à Venise.--Passage du
Mont-Cenis.--Il décachette les lettres de ma femme: avantage que son
indiscrétion me procure.--Les cygnes de la Malmaison.--Je manque me
noyer dans l'étang de Saint-Cucufa.--Le jeu de l'Empereur.--Napoléon à
Fontainebleau.--Bruits de suicide.--Les diamants de la
couronne.--Pourquoi je n'ai pas été à l'île d'Elbe.--Je pars pour
Dreux.--Anecdotes: naissance du Roi de Rome.--L'empereur et mon
fils.--Mon service de nuit chez l'Empereur.--Bienveillance de Joséphine
à mon égard.--Je lui dois de figurer dans le cortège du
Couronnement.--L'Empereur et son bottier.--Campagne de Russie:
Smorgoni.--Compranoï.--Vilna.--Kovno.--Varsovie.--Posen.--Mon visage
gelé.--Dresde.--Erfurt.--Mayence.--Le factionnaire des Tuileries.--Une
consultation du docteur Corvisart.
V
Ulm.--Nouveau danger couru par l'Empereur.--Mort du colonel
Lacuée.--Construction de ponts sur le Danube.--L'Ile Lobau.--L'Empereur
fait sa toilette en plein air.--Essling.--Mort du maréchal
Lannes.--Douleur de Napoléon.--Ebersdorf.--Mon turban blanc, ayant servi
de point de mire à l'ennemi, manque faire tuer l'Empereur à mes
cotés.--Les cerfs de l'Ile Lobau.--Masséna blessé.--Wagram.--La voiture
de Masséna traversée par un boulet.--Campagne de Russie: de Moscou à
Molodetchno.--Les vivres de l'Empereur pillés par ses soldats.--Mot de
lui à ce sujet.--L'Empereur et le maréchal Berthier.
APPENDICES
PRÉFACE
Il parut, à ma connaissance, durant le dernier siècle, cinq recueils,
pour le moins, portant le titre de _Revue Rétrospective_: la première,
celle de Taschereau, publia, en ses trois séries et ses vingt volumes,
de 1833 à 1838, d'admirables documents, révélateurs surtout des moeurs
passées, touchant plus à la chronique qu'à l'histoire, ouvrant par là
les voies à cette forme nouvelle qui ne sera plus l'histoire académique,
et s'efforcera d'atteindre à la fois plus de vérité et plus de réalité.
La seconde, qui eut aussi Taschereau pour éditeur, portait pour
sous-titre: _Archives secrètes du dernier gouvernement_. Elle parut en
1848 et renferma presque uniquement des papiers volés aux Tuileries.
Elle fut quelque chose d'analogue à la publication des _Papiers de la
Famille Impériale_ qu'organisa, en 1870, le gouvernement de la Défense
nationale. Seulement, entre Taschereau et les publicateurs des papiers
des Tuileries, il y avait cette différence que ceux-ci cherchaient des
armes contre l'Empire et s'efforçaient à découvrir des lettres intimes
qui le déshonorassent, tandis que celui-là mettait au jour aussi bien ce
qui était pour que ce qui était contre le régime de Juillet. Et ainsi
advint-il qu'un certain numéro de ladite _Revue Rétrospective_ éclata
comme une bombe sous le fauteuil du président du club de la Révolution,
le citoyen Blanqui, et que de là sortirent des luttes quasi fratricides
entre les apôtres de la Révolution sociale, dont plusieurs, et non des
moindres, se trouvaient convaincus d'avoir touché de l'argent pour leurs
excellents rapports avec M. le préfet de police.
La troisième _Revue Rétrospective_ fut une personne modeste et qui n'a
point d'histoire. Eut-elle d'ailleurs plus d'un numéro, j'en doute. Elle
parut au moins une fois, sur un papier qui avait l'air de venir de
Hollande, sous une couverture à escargots tout à fait sympathique. Elle
avait pour rédacteur, en chef et peut-être unique, un brave garçon
appelé Abel d'Avrecourt, qui ne manquait point d'esprit, faisait des
vers à la Millaud ou à la Jollivet, et collaborait, je crois, au
_Figaro_. Voici bien des années que je n'ouïs parler de lui et, en ces
temps lointains, il était terriblement goutteux: qu'est-il devenu?
* * * * *
La quatrième _Revue Rétrospective_, tout au contraire de la troisième,
eut une longue existence et qui ne fut point tourmentée; lorsqu'elle eut
terminé son vingtième volume, elle cessa sa publication, mais pour
reparaître, après quelques mois, sous couverture saumon, comme _Nouvelle
Revue Rétrospective_, et fournir encore vingt volumes. Sauf un temps
très court où M. Paul Collin, qui l'avait imaginée et créée, s'adjoignit
comme co-rédacteur M. Georges Bertin, elle vécut sous la direction
unique de son fondateur, lequel avait l'art de se faire ouvrir les
armoires les mieux closes et déterrait des documents précieux dans des
demeures bourgeoises où nul ne se fut imaginé qu'on pût en rencontrer.
M. Paul Cottin, qui avait débuté dans les bibliothèques par un stage à
la Nationale et qui, depuis plus de vingt-cinq ans, remplit, avec un
zèle auquel rendent grâce tous les habitués, les fonctions de
bibliothécaire à la bibliothèque de l'Arsenal, a publié, de son chef, un
livre excellent par la documentation, l'esprit et la rédaction: _Toulon
et les Anglais en_ 1793, et l'on aurait quelque peine à énumérer les
curieux ouvrages qu'il a édités, allant des _Mémoires du duc de Croÿ_
(quatre volumes in 8°, en collaboration avec M. le vicomte de Grouchy),
aux _Mémoires du sergent Bourgogne_, et des _Inscriptions_ de Restif de
La Bretonne, à l'ouvrage documentaire le plus neuf et le plus curieux
qu'on ait de longtemps consacré à _Mirabeau_: mais, durant vingt années,
son ressort de travail, son outil de sondage, sa baguette de coudrier,
avait été sa _Revue Rétrospective_. C'était par elle qu'il attirait les
pièces historiques, les mémoires, les souvenirs; parfois les insérant in
extenso, parfois n'en prenant que des extraits et réservant l'ensemble à
une publication spéciale. Combien de trésors y sont encore enfouis dont
nombre d'écrivains, même fort bien armés d'ordinaire, n'ont point
connaissance; pour ne citer que les _Mémoires d'Auger_, les _Lettres de
Villenave_, les _Souvenirs de Delescluze_.
* * * * *
M. Paul Cottin n'était pas pour rien l'élève, l'ami, l'exécuteur
testamentaire de l'excellent et curieux Lorédan Larchey, l'aimable
éditeur de la _Revue Anecdotique_ et de la _Petite Revue_, le découvreur
de Coignet et de Fricasse, le compilateur du _Dictionnaire de l'Argot_,
le bibliophile sagace qui, en de petits, tout petits volumes, s'amusait
à imprimer, à quelques exemplaires, de petits papiers manuscrits qui
l'avaient fait rire et qu'il prétendait communiquer à des amis lecteurs.
M. Larchey était d'abord un collecteur d'histoires, de bons mots et de
réparties. Il en formait ce qu'on eût appelé jadis des sottisiers; mais
à ces sottisiers il s'attachait de façon à y consacrer sa vie: il est
assez douteux qu'il y eût introduit le plus révélateur des documents, si
ce document n'avait point concerné ce qu'il appelait l'histoire des
moeurs, et son tact, pour discerner les alluvions qu'avait apportées sur
les faits le besoin qu'éprouve un homme de se raconter, n'était point
infaillible; je ne dirai même pas qu'il n'eût point préféré l'alluvion,
si elle avait paru pittoresque.
Cela--n'est-ce pas?--est le grand danger en la matière que M. Paul
Cottin allait explorer. Il se renfermait dans les deux derniers siècles
et même ne prenait-il guère le dix-huitième qu'en la seconde moitié. À
tout ce qui était lettres, journaux, pièces de procès, enquêtes de
commissaires, nulle crainte de se tromper, ni d'être trompé. Cela était
ce que c'était. À une date fixée, tel ou tel avait exprimé tel
sentiment, subi telle algarade, éprouvé telle contrainte, obtenu tel
arrêt. Mais, pour les mémoires et les souvenirs, comment distinguer les
lacunes ou les erreurs qui proviennent d'une mauvaise mémoire, d'une
volontaire ou involontaire déformation des faits?
Il m'est apparu--et à quiconque a lu beaucoup de mémoires, il
apparaîtra--que, sauf un nombre de cas infiniment rares, le mémorialiste
écrit sous l'influence d'un délire: délire des grandeurs, délire des
persécutions, délire génésique; le plus souvent délire des grandeurs,
auquel se mêle et se subordonne le délire des persécutions, et que
saupoudre à des passages le délire génésique. Le plus beau cas, dans les
livres récemment publiés, est celui du général Thiébault, qui réunit et
fait fleurir les trois délires sous un même bonnet; mais Marbot en est
aussi un joyeux exemple et les récentes investigations sur sa véracité
qu'a publiées M. Chuquet dans les _Feuillets d'histoire_; les
contradictions où il est tombé avec quiconque, ayant servi avec lui, a
témoigné des événements; les démentis qu'il a subis, en particulier sur
le rôle des Suisses à la Grande Armée; l'ignorance volontaire où cet
homme qui parle si volontiers de lui-même, laisse le lecteur de
l'épisode le plus intéressant de sa vie--sa proscription de 1815--tout à
la fois le montre construisant un Marbot qu'il fera passer tel quel à la
postérité. Mais, s'il y a chez lui une part de travail conscient, on ne
saurait douter qu'il n'y ait une large mesure d'impulsivité; et que,
dans ses récits, les deux délires essentiels ne forment des facteurs
qu'il est impossible de négliger.
* * * * *
Dans les mémoires qu'a publiés M. Paul Cottin, la plupart ressortiraient
à cette loi, car, très rarement, sont-ils assez objectifs pour ne la
point subir: dès qu'un homme parle de lui-même et se raconte, c'est pour
s'exalter (mégalomanie) ou pour expliquer les causes qui l'ont empêché
d'arriver aux postes dont il était digne et pour revendiquer telle ou
telle action, telle ou telle invention dont il fut frustré
(persécution). Même les hommes qu'on estimerait le plus raisonnables, le
moins susceptibles d'emballement inconsidéré, lorsqu'il s'agit de leurs
propres mérites, de leur défense ou de leur apologie, sortent des rails
et ne se possèdent plus. Il ne conviendrait donc d'ajouter foi aux
mémoires qu'en tant que témoignages désintéressés, où la personnalité du
narrateur paraît le moins possible et où il n'a à chercher aucun
avantage devant la postérité. Mais qui donc ne s'efforce à se guinder, à
se rendre intéressant et pourquoi, sans ce mobile, écrirait-on? Même
lorsqu'on est soi-disant à écrire pour soi seul et pour ses enfants, ne
cherche-t-on pas à prendre une attitude et à se donner une contenance?
Il faut donc, à mon goût, demander aux mémorialistes plutôt l'atmosphère
où les événements se produisent que leur précision; des traits de
caractère qu'ils ont jetés çà et là sans prétention et parce que leur
imagination en avait été frappée; des moeurs, des formes de costume, des
indications d'habitudes. Même se faut-il méfier des questions, des
réponses, des paroles, à moins qu'elles ne jaillissent des
circonstances, qu'elles ne soient rapportées, semblablement ou à peu
près, par quelque autre témoin, à moins qu'on n'en trouve l'écho en des
lettres ou en des journaux. Sous ces réserves, il y a vraisemblance
qu'on puisse avoir chance de ne pas être entièrement trompé; mais il y
aura toujours trop de développements et trop de sauce autour d'un
poisson qui peut être médiocre.
* * * * *
À l'époque de la Restauration, il s'était constitué pour exploiter
l'Épopée, un certain nombre d'usines qui n'étaient point sans
communication les unes avec les autres, et où l'on fabriquait des
mémoires. De ces usines, les unes, comme l'usine La Mothe-Langon,
travaillaient de génie ou de sottise. Elle n'avait besoin, pour imaginer
les mémoires de _Napoléon_, de _Louis XVIII_, d'_Une Femme de qualité_,
de la _Comtesse d'Adhémar_, la _Duchesse de Berry_, la _Comtesse du
Barry_, _Sophie Arnould_, _Mlle Duthé_, la _Vicomtesse de
Fars-Fausse-Landry_, et combien, combien d'autres!--que des potins
courants ou courus depuis vingt ans, des journaux parus à Londres ou à
Hambourg et d'un certain jeu d'anecdotes qu'on retrouvait identiques
dans la plupart des livres de cette marque. Ainsi, lorsqu'on voit
arriver les historiettes sur l'évasion du Dauphin, les plaintes sur ce
jeune infortuné auquel Napoléon et Louis XVIII s'obstinent également à
ne pas restituer le trône de ses pères, on peut être assuré, quels que
soient l'éditeur, le pseudonyme de l'auteur et le lieu d'impression,
qu'on touche au La Mothe-Langon.
Courchamp ne débite qu'une sorte de gâteaux où il faut tâcher de ne pas
se laisser prendre, mais qui au moins ont quelque agrément.
Puis viennent ceux qui s'adonnent particulièrement au Consulat et à
l'Empire, les fabricants des _Mémoires de Constant_, de _Bourrienne_, de
la _Contemporaine_, de _Blangini_, de _Mlle Avrillon_, de _Talleyrand_,
etc. On cite parmi eux MM. J.-B. de Roquefort, Méliot frères, Luchet,
les deux Nisard, Villemarest, Lesourd, Malitourne, Amédée Pichot, Ch.
Nodier, mais le metteur en oeuvres principal est Villemarest, et il est
chef d'équipe. Dans son équipe, il a des écrivains très distingués qui
ont vu beaucoup de choses, qui ont travaillé sur des pièces qui leur
avaient été remises, sur des récits authentiques auxquels ils ont ajouté
une sauce trop abondante parfois, trop claire, et qui fait douter de la
véridicité des récits, alors que, si l'on parvenait à se procurer le
canevas sur lequel le teinturier a brodé, elle serait entière et
décisive. Retrouvera-t-on jamais le texte original rédigé par Constant
et par Mlle Avrillon? J'en doute et cela me peine. Mais tout le moins,
M. Paul Cottin a retrouvé, il a imprimé dans sa _Revue rétrospective_,
il va publier en volume le manuscrit de Roustam; les papiers couverts
d'une écriture difficilement déchiffrable, aussi bien à cause de
l'irrégularité des caractères que des folies de l'orthographe, les
papiers sur qui, à la sollicitation, sans doute, d'un des usiniers dont
j'ai parlé, Roustam écrivit les faits qui l'avaient frappé. On ne lui
demandait point de déployer du style ni de la littérature, en quoi l'on
avait raison, mais on lui demandait de dire platement ce qu'il avait vu,
ce qu'il avait entendu, ce qu'il avait retenu, étant au service de
Napoléon.
* * * * *
Ce mamelouck, brute ignare, qui avait plus qu'homme au monde
physiquement approché l'Empereur depuis 1798 jusqu'en 1814, cet être le
moins capable de reconnaissance et de dévouement, ce laquais, en qui la
bassesse du métier s'agrémentait d'une pointe de cruauté orientale,
savait voir, presque autant qu'il savait compter. Il trace, des choses
qu'il a regardées, un tableau qui, pour sommaire qu'il est, n'en retient
pas moins les traits essentiels et même lorsque, par son apologie--ce
qu'il ne fait qu'une fois, lors de sa trahison à Fontainebleau en
1814,--il est amené à mentir, il fournit des détails qui ont un intérêt.
Certes, il cèle son voyage à Rambouillet en sortant de Fontainebleau, et
l'interrogatoire que lui fit subir, ainsi qu'au valet de chambre
Constant, Mme de Brignole, en vue d'écarter Marie-Louise de son époux en
obtenant des racontars sur de prétendues infidélités de l'Empereur;
certes, il se trompe sur les dates lorsqu'il place l'interrogatoire
qu'il subit de la part d'envoyés du comte d'Artois au sujet des diamants
de la Couronne remis par M. de La Bouillerie à Napoléon; mais cela
éclaire la mission du prétendu colonel marquis de Lagrange et cet
épisode du gouvernement des Vivres-Viande, ce gouvernement de fortune
qui inaugura si noblement la Restauration!
À mesure que j'ai davantage approfondi les détails, j'ai constaté que
Roustam ne s'écartait guère de la vérité et j'ai apprécié mieux ses
mémoires, dont je suis heureux de saluer la publication en volume.
Quant à l'homme, voici quelques lignes de ce que j'écrivais sur lui en
1894, dans mon livre: _Napoléon chez lui_, et j'ai peu de chose à y
ajouter.
«Roustam le Mameluck est célèbre. L'Empereur l'avait reçu en Égypte du
sheik El-Bekri, l'avait ramené en France, lui avait fait apprendre à
Versailles, chez Boutet, à charger les armes et le menait partout... À
toutes les parades, dans tous les cortèges, on le voyait, vêtu
d'étonnants costumes, couvert de broderies, coiffé de toques en velours
bleu ou cramoisi, brodé d'or, et surmontées d'une aigrette, galopant sur
un cheval au harnachement oriental et faisant sonner son sabre. Pour le
Sacre, ses deux costumes, qu'Isabey avait dessinés, avaient coûté 9.000
francs. Roustam était payé, comme mamelouck, 2.000 francs; avait de plus
2.400 francs comme aide porte-arquebuse et les gratifications doublaient
au moins ses gages. Après chaque campagne, 3.000 francs; au jour de
l'An, 3.000, 4.000, 6.000 francs; en l'an XIII, 500 livres de rente; à
Fontainebleau, en 1814, outre un bureau de loterie, 50.000 francs
d'argent. Lorsqu'il se maria, en 1806, à la fille de Bouville, valet de
chambre de l'Impératrice, ce fut Napoléon qui paya son dîner de noces,
1.341 francs.» Tout cela, et tout l'or des poches vidées, tout l'or des
gains au jeu jeté à son appétit, n'empêcha point, en 1814, le mamelouck
de suivre dans la désertion son camarade Constant... J'ai raconté
comment, en 1815, il avait demandé à rentrer dans la chambre de
l'Empereur et comment l'Empereur avait répondu à Marchand qui lui
présentait la supplique: «C'est un lâche; jette-la au feu et ne m'en
parle jamais.»
Il était surtout inconscient: de sa domesticité, il avait tiré tout
l'argent qu'il avait pu; il en tirait encore en allant s'exhiber en
Angleterre sous sa défroque de mamelouck; il en eût tiré en vendant ses
souvenirs, mais la spéculation ne réussit point et c'est bonheur; car
les usiniers n'ont point passé par là et le récit de Roustam a conservé
ainsi toute sa saveur, son intérêt et sa curiosité.
FRÉDÉRIC MASSON.
INTRODUCTION
Au début du XIIIe siècle, douze mille esclaves ou Mameloucks[1] furent
achetés en Circassie par le sultan d'Égypte pour en former sa garde.
Acquisition qui allait coûter cher à son successeur, car vingt ans plus
tard (1250), indignés du traité conclu avec le roi de France par leur
nouveau sultan, les Mameloucks l'assassinèrent et lui substituèrent un
de leurs chefs.
Ils gouvernèrent la contrée jusqu'en 1517, année où Sélim Ier, sultan
ottoman, les attaqua, les défit, et réunit l'Égypte à son empire.
Vingt-quatre de leurs Beys n'en restèrent pas moins à la tête des
provinces: ils étaient chargés de contenir les Arabes, de percevoir les
impôts, de diriger la police.
Au XVIIIe siècle, les Mameloucks sont au nombre de 8 à 9000. Ils
continuent à se recruter parmi les esclaves circassiens, et forment une
redoutable cavalerie, dont Bonaparte n'aura raison que grâce à
l'habileté de sa tactique et au courage de ses soldats.
«Dans tout l'Orient, dit le _Mémorial de Sainte-Hélène_, les Mameloucks
étaient des objets de vénération et de terreur. C'était une milice
regardée, jusqu'à nous, comme invincible».--«Deux Mameloucks tenaient
tête à trois Français, parce qu'ils étaient mieux armés, mieux montés,
mieux exercés; ils avaient deux paires de pistolets, un tromblon, une
carabine, un casque avec visière, une cotte de mailles, plusieurs
chevaux et plusieurs hommes de pied pour les servir. Mais cent cavaliers
français ne craignaient pas cent Mameloucks. Trois cents étaient
vainqueurs d'un pareil nombre. Mille en battaient quinze cents, tant est
grande l'influence de la tactique, de l'ordre et des évolutions! Murat,
Leclerc, Lasalle se présentaient aux Mameloucks sur plusieurs lignes.
Lorsque ceux-ci étaient sur le point de déborder la première, la seconde
se portait à son secours par la droite et par la gauche. Les Mameloucks
s'arrêtaient alors et convergeaient pour tourner les ailes de cette
double ligne; c'était le moment qu'on saisissait pour les charger: ils
étaient toujours rompus[2].»
C'est ainsi qu'aux batailles de Namangeh, de Chebreis et des Pyramides,
Bonaparte écrasa les cavaliers des beys Ibrahim et Mourad, qui se
partageaient le pouvoir.
Après le siège de Saint-Jean d'Acre, beaucoup d'indigènes qui avaient
secondé les Français, redoutant la vengeance de Djezzar-pacha, défenseur
de la ville, les suivirent dans leur retraite en Égypte, et
sollicitèrent un emploi dans leurs rangs. Le général Bonaparte en forma
deux compagnies qui furent recrutées parmi les meilleurs cavaliers.
Organisées par décret du 1er messidor, an VIII (20 juin 1800), elles
prirent le nom de _Compagnies de Janissaires à cheval_. Elles se
composaient de Mameloucks, de Syriens et de Coptes.
L'une d'elles avait été offerte au général en chef par le sheik de
Chefa-Omar, lieu voisin de Saint-Jean d'Acre, qui l'avait levée presque
entièrement à ses frais. Ce généreux ami de la France, cet ennemi du
féroce Djezzar-Pacha s'appelait Jacob Habaïby[3].
En récompense, d'un dévouement dont la perte de tous ses biens, qui
étaient considérables, avait été la suite, il fut nommé capitaine, dès
le 14 octobre 1799, et devint successivement chef d'escadrons, puis chef
de brigade, quelques mois après. En 1802, il quitte le service, et
rejoint à Melun sa famille, qui fait partie des réfugiés. En même temps,
il reçoit une pension de retraite de 4.000 francs qui, en 1808,
s'augmente d'une dotation de 1.000 francs. Il devient légionnaire en
mars 1814, se voit élevé, par la Restauration, au grade de colonel,
affecté, le 5 juin 1815, au commandement de la place de Melun, enfin
créé chevalier de Saint-Louis en 1821.
* * * * *
Les Janissaires étaient sous les ordres d'officiers indigènes. Bonaparte
avait choisi ceux-ci parmi les plus dévoués à sa cause, parmi les plus
instruits et les plus aptes, en raison de leur connaissance des langues
du pays, à lui servir d'interprètes. Les ministres de Louis-Philippe
s'en souvinrent quand, au début de la guerre d'Algérie, en 1830, ils
mirent trois d'entre eux, Jacob Habaïby, Soliman Salamé et Jean Renno à
la disposition du maréchal Clauzel, qui demandait des interprètes
possédant l'arabe et le turc.
À l'époque du rapatriement de l'armée d'Égypte, les Janissaires avaient
sollicité l'autorisation de passer la mer avec elle, et même d'emmener
leurs familles, pour lesquelles ils craignaient les représailles de
leurs compatriotes. Leur demande fut agréée par Bonaparte: se souvenant
de Toulon en 1793, il était peu soucieux d'imiter la conduite des
Anglais et des Espagnols qui, lors de l'évacuation de cette ville, et
malgré leurs promesses, avaient abandonné les trois quarts de la
population à la vengeance des Conventionnels[4]. En touchant la terre
française, ces «réfugiés» furent dirigés sur Marseille. Ils y restèrent
jusqu'en mars 1802, époque où on les dirigea sur Melun, avec l'escadron
des Mameloucks dont il va être parlé ci-après. Ils furent ramenés à
Marseille en avril 1806[5].
Bonaparte n'oubliait point les hommes qui lui avaient donné des preuves
de fidélité, à quelque nation qu'ils appartinssent: devenu Premier
Consul, et voulant s'entourer d'une Garde, il arrêta, à cet effet, le 13
octobre 1801, la formation d'un escadron de 240 Mameloucks et l'envoi à
Marseille, où ceux-ci se trouvaient encore, du chef de brigade Rapp,
afin de pourvoir à son organisation et d'en prendre le commandement.
Trois mois après, le 7 janvier 1802, nouvel arrêté ramenant ce nombre à
150: «Il leur sera donné, y lisait-on, le même uniforme que portent les
Mameloucks, et, pour marque de récompense de leur fidélité, ils
porteront le cahouck et le turban verts.»
La ville de Melun, nous l'avons dit, leur avait été assignée pour
garnison. Les magasins de la République reçurent l'ordre de leur fournir
un armement complet, c'est-à-dire une carabine, un tromblon, deux paires
de pistolets, un sabre «à la Mamelouck», un poignard, une masse d'armes,
une poire à poudre.
C'est à cette époque--exactement le 23 mars 1802, que, tout en
conservant ses fonctions près de Bonaparte, Roustam fut admis dans le
corps des Mameloucks de la Garde[6].
Le 15 avril 1802, fut fixée la composition des cadres de l'escadron et
sa solde, à laquelle les réfugiés devaient prendre part, sous condition
que leurs enfants entreraient au service dès l'âge de seize ans.
Tous les officiers[7], à l'exception du chef de brigade commandant, et
des officiers de l'état-major, étaient choisis parmi les indigènes.
Quelques mois plus tard, de nouvelles décisions[8] réduisirent
l'escadron à une compagnie de 125 hommes, officiers compris, la
placèrent sous la haute direction du colonel des Chasseurs de la Garde
et l'attachèrent à ce régiment qu'elle allait suivre, désormais, dans
toutes ses campagnes.
Le commandant de la compagnie des Mameloucks était alors Delaitre,
remplaçant Dupas qui, lui-même, avait succédé à Rapp.
Les Mameloucks réformés pour cause de vieillesse, de maladies, etc.,
furent assimilés aux réfugiés et envoyés avec eux à Marseille. Mesure
qui augmenta le nombre de ceux-ci dans des proportions considérables: en
1811, le chiffre des réfugiés s'élevait à 458 personnes.
D'autre part, les décès creusaient de nombreux vides dans les rangs:
pour les combler, on y admit des Européens. Toutefois, c'est seulement
vers 1809 que des noms européens--français ou autres--commencent à
figurer sur la liste des Mameloucks.
En 1813, nouvelle transformation de la compagnie en escadron, et
nouvelle augmentation de l'effectif, qui est porté à 250 hommes. De
plus, fidèle à sa coutume d'honorer les anciens services, Napoléon
arrête que les vétérans seront désignés _premiers Mameloucks_ et
continueront à jouir de leur solde, tandis que les nouveaux, ou _seconds
Mameloucks_, ne toucheront que la solde de la cavalerie de ligne, avec
le supplément accordé aux troupes de Paris.
Les événements de 1814 entraînèrent la suppression de ce corps d'élite.
Un certain nombre de Mameloucks, parmi lesquels on a le regret de ne
point compter Roustam, suivirent l'Empereur à l'île d'Elbe. C'étaient,
pour ne citer que les orientaux: Séraphin Bagdoune, lieutenant de Jeune
Garde depuis 1813; Pietro Rudjéri, maréchal des logis qui, dès le retour
en France fut promu lieutenant de Chasseurs; Masserie Mikael et Nicole
Papaouglou[9]. Ils formèrent, avec les autres cavaliers qui avaient
accompagné leur souverain, l'_Escadron Napoléon_.
Celui-ci, dans sa réorganisation de la Garde, en 1815, ne rétablit point
les Mameloucks; il décida, au contraire, qu'aucun étranger n'y serait
admis[10]. Leurs officiers n'en furent pas moins versés dans les
régiments de cavalerie de la Garde. Quant à la seconde Restauration,
elle continua à les employer dans leurs grades et accorda même de
l'avancement et des croix de Saint-Louis à ceux qui ne s'étaient pas
prononcés trop ouvertement en faveur de l'«Usurpateur.»
* * * * *
Depuis l'An VIII, époque de leur création, jusqu'à la fin de l'Empire,
les officiers placés à la tête des Mameloucks, n'ont cessé de se
signaler par leur valeur; le capitaine Chahin comptait douze campagnes
et trente-sept blessures. Il avait pris une pièce de canon, sauvé la vie
du général Rapp et celle d'un chef d'escadrons à Austerlitz. Le colonel
Jacob Habaïby, qui se connaissait en courage, ayant eu lui-même le corps
traversé d'une balle en Égypte, lui donna sa fille en mariage.
Abdallah Dasbonne avait fait vingt campagnes et reçu cinq blessures.
Sans lui, le général Kirmann eût trouvé la mort, à Altenbourg.
Jean Renno avait, à son actif, 17 campagnes et plusieurs actions
d'éclat, ayant fait cent prisonniers, après une charge, en Espagne, pris
un canon à Courtray, en 1814, et capturé ou mis hors de combat, avec
quelques hommes, un peloton de cavaliers prussiens.
Les états de services de Soliman Salamé, d'Élias Massad, de Daoud
Habaïby, frère de Jacob, en un mot de la plupart des officiers
mameloucks ne le cèdent guère à ceux dont nous venons de parler. Les
sous-officiers, les soldats se montrent dignes de leurs chefs: le
maréchal des logis Arménie Ouannis, le mamelouck Michel Hongrois[11],
sont couverts de blessures, et décorés de la Légion d'honneur, ainsi que
le maréchal des logis Arménie Tunis, les mameloucks Chamé Ayoub,
Masserie Achmet, Mouskou Soliman, Joarie Drisse.
Avec Roustam, Napoléon avait ramené d'Égypte et attaché à sa Maison un
mamelouck nommé Ali dont il fut bientôt contraint de se défaire à cause
de son mauvais caractère. Il le remplaça par Étienne Saint-Denis qui,
bien que né à Versailles, fut, à son tour, appelé Ali. Plus fidèle que
son collègue géorgien, il suivit son maître non seulement à l'île
d'Elbe, mais encore à Sainte-Hélène, où l'illustre prisonnier
l'inscrivit au nombre de ses légataires.
L'Empereur ne fut pas le seul à prendre des Mameloucks à son service: le
prince Eugène, le maréchal Bessières qui, tous deux, avaient fait la
campagne d'Égypte, s'étaient attaché, le premier Mirza, le second,
Pétrous[12].
Beaucoup de ces Orientaux ignoraient--ou feignaient d'ignorer--leurs
vrais noms. Dans ce cas, on les désignait, sur les contrôles militaires,
par celui de leur pays d'origine, en y ajoutant un prénom. Quelques
nègres du Darfour ou d'Abyssinie, se trouvaient parmi eux. Les
déserteurs n'étaient point nombreux. Ceux qu'on portait comme tels sur
les états régimentaires rejoignaient souvent leur corps au bout d'une
année ou deux. Égarés ou prisonniers à l'étranger, ils rentraient dès
qu'ils étaient libres de le faire. Une mention fréquente, sur le
registre matricule, est celle-ci: «En arrière, sans nouvelles.» Elle se
multiplie en 1812. Pouvait-il en être autrement, et ces hommes, nés sous
des climats chauds, n'ont-ils pas eu, s'il est possible, plus à souffrir
que leurs camarades du Nord, des rigueurs de la retraite de Moscou?
* * * * *
«L'uniforme des Mameloucks, dit M. Fiévée[13], était un riche costume
turc qui variait, pour les différentes tenues, selon le goût et le
caprice de leur commandant. Ils portaient ordinairement le turban bleu à
calotte rouge, surmonté d'un croissant en cuivre jaune; la veste,
couleur bleu de ciel, taillée à la mode orientale avec olives, galons et
passementeries noirs; le gilet était rouge sans passementerie, et la
ceinture à noeuds en laine verte et rouge; le pantalon rouge, extrêmement
large, dit _à la mamelouck_, et les bottines jaunes.
«Ils étaient armés d'un sabre à la turque, d'une espingole qu'ils
portaient comme la carabine, de deux pistolets et d'un poignard à manche
d'ivoire passés dans la ceinture. Ils avaient, en outre, une petite
giberne ornée d'un aigle en cuivre jaune suspendue à un baudrier de cuir
noir verni.
«Toutes les garnitures d'armes et celles du harnachement du cheval,
ainsi que les éperons, étaient en cuivre jaune; la selle à haut pommeau
et à dossier; les étriers à la turque.
«L'été, les Mameloucks portaient le pantalon blanc en toile et le turban
de mousseline blanche.
«L'étendard, de forme turque, se terminait par une queue de cheval
noire, surmontée d'une boule de cuivre doré.»
C'est dans les rangs de cette brillante troupe que comptait Roustam.
Né vers 1780, à Tiflis, capitale de la Géorgie, Roustam Raza était âgé
de sept ans, quand, faisant route avec sa mère et ses soeurs, pour
retrouver son père établi négociant en Arménie, il fut pris par les
Tartares, et sept fois vendu comme esclave. Son dernier maître le
conduit à Constantinople, puis au Caire, où il entre, comme Mamelouck,
au service de Sala Bey. Emmené par celui-ci, avec cinq cents de ses
camarades, en pèlerinage à La Mecque, il trouve, à son retour en Égypte,
le Caire occupé par les Français.
Sala Bey dirige alors ses hommes sur Saint-Jean d'Acre, dans le dessein
de renforcer les troupes de Djezzar-pacha, défenseur de la ville. Mais,
irrité d'apprendre que Sala n'a point livré un dernier combat aux
Français, Djezzar l'empoisonne. À cette nouvelle, Roustam se hâte de
regagner le Caire, où il entre au service d'un sheik dévoué au général
Bonaparte, El Bekri, puis à celui du général lui-même, qui l'emmène en
France, et ne se sépare plus de lui, désormais. Roustam couche, en
effet, la nuit, dans une chambre voisine de la sienne, et le suit dans
toutes ses campagnes.
Aussitôt débarqué à Fréjus, Bonaparte prend le chemin de Paris. Il
laisse Roustam voyager à petites journées avec ses bagages et ses gens.
À quelques lieues d'Aix, le convoi est attaqué par des brigands que,
dans une lettre dont la naïveté paraît avoir fait la joie de Napoléon et
de Joséphine, notre Mamelouck désigne à son maître sous le nom d'«Arabes
français».
Toute la famille impériale lui donne bientôt des témoignages d'amitié
non équivoques: le Premier Consul et son épouse lui prodiguent leurs
soins après un grave accident de cheval dont il a été victime;
«Mademoiselle Hortense», la future reine de Hollande, fait son portrait
pendant sa convalescence, et lui chante de jolies romances pour
l'empêcher de s'endormir pendant les poses.
Par une juste réciprocité, Roustam ne marchande pas son dévouement à ses
protecteurs; même il se montre si désintéressé qu'il faut trois années à
Bonaparte pour s'apercevoir--non sans colère contre le chef de ses
finances--que son Mamelouck n'a pas encore touché d'appointements! Il
les fixe, aussitôt, à 1200 livres, et le nomme, à quelque temps de là,
son porte-arquebuse (il était déjà chargé de l'entretien de ses armes),
avec 2400 livres de pension. Enfin, il le fait inscrire pour une rente
perpétuelle de 500 livres.
Ces mesures de justice inspirent à Roustam le désir d'en obtenir
d'autres: indigné, non sans raison, de voir l'officier payeur du corps
des Mameloucks, dont il continue à faire partie, lui retenir, depuis
trois ans, la solde à laquelle il a droit, il l'oblige à rendre ses
comptes, puis il demande et obtient son congé (1806).
Après la campagne d'Austerlitz, il épouse la fille de Douville, premier
valet de chambre de Joséphine. Et non seulement l'Empereur autorise
cette union, mais il signe au contrat et paye les frais de la noce.
Roustam accompagne l'Empereur en Prusse et en Pologne. À Iéna, une
méprise des avant-postes français, dont ils essuient ensemble le feu,
manque leur être fatale. Même aventure dans l'île Lobau, où la partie
blanche du turban de Roustam attire sur l'Empereur, et sur lui-même, le
feu de l'ennemi. À Eylau, il ne doit la vie qu'à un aide de camp de
Murat qui l'empêche de s'endormir dans la neige. Il assiste à la
bataille de Friedland et passe à Tilsitt, avec la Garde, la revue du
tsar Alexandre. Il a le visage gelé, pendant la retraite de Russie, et
rentre en France dans la voiture de l'Empereur.
Les _Souvenirs_ de Roustam sont fertiles en anecdotes sur les grands
soldats de l'Empire, tels que Lannes, Masséna, Berthier, Murat, le duc
de Vicence, le maréchal Duroc, etc.
La vie intime de l'Empereur aux Tuileries et à la Malmaison est par lui
peinte au vif, et la naïveté même de son pinceau donne de la vie et de
la couleur à ses esquisses: il montre Napoléon soucieux de l'intérêt de
ses serviteurs, au milieu des plus graves préoccupations; leur faisant
rendre justice quand ils sont victimes de l'iniquité, les faisant
soigner et les visitant lui-même, quand ils sont malades. L'Empereur
pense à tout: il veut que Roustam envoie à sa mère son portrait en
miniature par Isabey. Il va plus loin: il promet 10.000 livres de
récompense et le remboursement de ses frais de voyage à un voyageur
arménien qui offre d'amener cette femme en France--projet qui,
d'ailleurs, ne se réalisa point.
C'est dans cette bonté d'âme, autant que dans le prestige de son génie,
qu'il faut chercher l'explication des dévouements dont le grand homme
fut l'objet, jusqu'à sa mort, de la part de ses plus humbles serviteurs.
Signalons, parmi les passages relatifs aux moeurs et au caractère de
Napoléon, des anecdotes sur la naissance du Roi de Rome, et sur l'amour
de son père pour les enfants. Il aime à plaisanter avec le fils de
Roustam, dont il avait salué la naissance, après la bataille d'Eylau, en
disant à celui-ci: «C'est bien, j'ai un Mamelouck de plus, il te
remplacera!»
Curieuses sont les conversations de l'Empereur avec le docteur
Corvisart, qu'il ne cesse de traiter plaisamment de «charlatan». Elles
confirment ce qu'on savait de son scepticisme en fait de médecine,
scepticisme qu'en dépit de sa profession, Corvisart n'était, paraît-il,
guère éloigné de partager.
Un jour, à la Malmaison, Roustam entend son maître lui demander une
carabine pour tirer, des fenêtres du château, sur les cygnes de la pièce
d'eau: indignation de Joséphine qui veut faire respecter ses beaux
oiseaux et proteste avec véhémence; embarras de Roustam qui ne sait
auquel entendre, et vive hilarité de l'Empereur, enchanté de sa
confusion. L'illustre conquérant a toujours conservé, dans son
caractère, un fonds d'espièglerie.
Jusqu'aux adieux de Fontainebleau, la conduite de notre Mamelouck envers
son souverain ne laisse rien à désirer. L'amitié dont celui-ci ne cesse
de l'honorer suffit à en fournir la preuve. Mais, à cette époque,
Roustam ne justifie que trop le _Donec eris felix..._ du poète. Quand
vient le départ pour l'île d'Elbe, il ne suit point son bienfaiteur! Et
les explications qu'il donne de son abstention ne servent qu'à le
confondre: le bruit répandu dans Fontainebleau d'une tentative de
suicide de l'Empereur, d'une part; l'impossibilité de trouver des
chevaux pour essayer de le rejoindre à Fréjus, de l'autre, sont des
prétextes qui ne sauraient tromper personne.
La vérité est qu'à l'instar de plus d'un ancien serviteur de Napoléon,
Roustam a soif de repos, soif de la vie de famille: c'est là, et là
seulement qu'il faut chercher les raisons de sa défaillance.
La Restauration allait-elle, du moins, lui procurer le calme et la
tranquillité rêvés? Non, et Roustam s'en aperçut bientôt: en proie à la
surveillance de la police que sa qualité d'attaché à la Maison du
souverain déchu rendait méfiante, il jugea prudent de quitter Paris, et
de se réfugier à Dreux, d'où il ne revint que quatre mois après.
Tout à coup, l'Empereur reparaît en France: ses compagnons de gloire se
lèvent à sa voix, ses légions se reforment, et c'est en triomphe qu'il
rentre à Paris. Roustam, dans l'espoir que l'Empereur ne lui tiendra pas
rigueur de sa faiblesse, lui fait présenter par Marchand une demande
d'emploi. Elle est mal reçue: «C'est un lâche! est-il répondu au fidèle
valet de chambre. Jette cela au feu et ne m'en reparle jamais![14]»
Et Roustam comprend qu'il n'a plus qu'à se faire oublier!
Un jour, cependant, après la seconde Restauration, la police du Roi, qui
ne le perd point de vue, constate, avec émotion, que, par deux fois, il
vient de traverser la Manche! L'alerte est de courte durée. On ne tarde
point, en effet, à apprendre que le but des voyages de Roustam, est de
se produire, en costume de Mamelouck, dans les spectacles de
Londres[15]! Triste métier, assurément, mais il fallait vivre, et les
pensions de l'Empereur ne lui en fournissaient plus les moyens!
Convenons, toutefois, qu'il eût pu et dû en trouver d'autres.
En 1825, il habite, à Dourdan, ville natale de sa femme, une maison
spacieuse où il a pour voisin le père de Francisque Sarcey, qui dirige
un pensionnat[16]. Son existence s'y écoule entre sa femme, qui a obtenu
une recette des Postes, son beau-père et sa belle-mère. Son fils Achille
s'est fixé à Paris, où il a trouvé une place au _Journal officiel_. Sa
fille a épousé un huissier de la capitale, M. B... Et c'est à Dourdan
que l'ancien Mamelouck meurt le 7 décembre 1845, à l'âge de
soixante-quatre ans[17].
Le manuscrit de ses _Souvenirs_ nous a été communiqué par un peintre
distingué, ami des études historiques, M. Pierre Beaufeu, pour être
imprimé dans notre _Revue rétrospective_, où il a vu le jour pour la
première fois en 1888. M. Beaufeu le tenait des héritiers de M. B...,
gendre de Roustam, qui lui en avaient fait hommage, ainsi que du
portrait de ce dernier. Nous ne saurions assez le remercier de
l'affectueux empressement avec lequel il a mis l'un et l'autre à notre
disposition.
Le portrait, attribué à Gros, est un tableau à l'huile, et fait,
aujourd'hui, partie des collections du musée de l'Armée, auquel il été
donné par M. Beaufeu. Nous l'avons reproduit en tête de ces pages. Il
représente Roustam dans son costume d'apparat, et fixe, sans
contestation possible, puisqu'il émane de sa famille, ses traits, qui se
retrouvent, d'ailleurs, dans plusieurs tableaux célèbres, par exemple
dans le _Napoléon à Ratisbonne_ de Gautherot et dans le _Napoléon Ier à
Vienne_, de Girodet, dont nous donnons plus loin des fac-similés. Ces
deux toiles sont à Versailles.
Quant au texte des _Souvenirs_, nous le réimprimons sans en supprimer,
sans y ajouter un mot. Nous nous contentons de rétablir l'orthographe.
Cependant celle de Roustam est trop curieuse pour que nous en privions
le lecteur: il en trouvera un spécimen en tête de nos appendices, dans
lesquels ont aussi pris place, outre son acte de décès conservé à la
mairie de Dourdan, des pièces intéressantes tant pour l'histoire
particulière des Mameloucks, que pour l'histoire générale de ces temps
héroïques[18].
PAUL COTTIN.
SOUVENIRS DE ROUSTAM
MAMELOUCK DE NAPOLEON Ier[19]
I
Ma famille.--Mon père nous quitte; je reste avec ma mère et mes
soeurs.--Guerre entre l'Arménie et la Perse.--Nous nous réfugions dans
une forteresse.--Dangers courus.--Mort de ma soeur Begzada.--Nous partons
rejoindre notre père.--Séparé des miens pendant le voyage, je suis vendu
sept fois comme esclave.--Un marchand m'emmène à Constantinople et me
vend à Sala-Bey.--Mon arrivée au Caire.--Sala-Bey m'incorpore dans ses
Mameloucks.--Nous partons pour la Mecque.--À notre retour, nous trouvons
l'Égypte occupée par les Français.--Nous gagnons Saint-Jean d'Acre, où
Sala-Bey est assassiné par Djezzar-Pacha.--Mon retour au Caire.--Le
général Bonaparte autorise le Sheik El Bekri à me prendre à son
service.--Bonaparte à Saint-Jean d'Acre.--Aboukir.--Scènes violentes
avec un Mamelouck.--Intempérance d'El Bekri.--Le champagne du prince
Eugène.--J'entre au service du général Bonaparte.
Il est né à Tiflis, capitale de la Géorgie, fils du sieur Roustam Honan,
négociant, né le ... (_sic_).
Deux ans après, son négoce a été transporté à Aperkan, une assez forte
ville en Arménie, pays natal de son père.
Onze années après, il a été promener dans un des biens de son père, avec
plusieurs de ses camarades, qui ont été attaqués par plusieurs Tartares,
pour emmener avec eux dans leurs pays, et sûrement pour les vendre.
Plusieurs de ses camarades ont été pris par de ces brigands, et lui
s'est échappé de leurs mains. Roustam a été perdu, dans cette
journée-là, six heures dans les bois, sans pouvoir trouver la route pour
aller rejoindre sa mère[20], qu'il aimait bien tendrement.
Au même moment, il a rencontré un bûcheron dans les bois, qui a bien
voulu le conduire auprès de sa mère, qui était dans une inquiétude
mortelle, et il ne manqua pas, le bûcheron, de recevoir une bonne
récompense de la part de sa mère.
Le nombre de famille du sieur Roustam Honan est de deux filles et de
quatre garçons. Roustam était le cadet. Son père a fait un voyage avec
ses deux fils, pour son commerce, à Gandja, province de
Malek-Majeloun[21]. Quelques mois après, l'empereur des Persans a
déclaré la guerre contre Ibrahim-Khan, qui a été gouverneur de la
province d'Arménie[22].
Voilà la cause que Roustam a perdu toute sa famille.
Depuis ce temps-là, pour les affaires d'intérêt, mon père voulait
s'éloigner de Gandja, et emmener avec lui mes deux frères Avack et
Seïran et moi, mais j'étais trop attaché à ma mère pour m'éloigner
d'elle.
Quelques jours après, il acheta une voiture pour son voyage. Le même
jour, nous étions à dîner, il nous a questionnés si nous sommes contents
de faire ce voyage. Mes frères disaient que oui, moi je lui dis que non.
Il m'a beaucoup questionné pourquoi je ne veux pas le suivre. Je lui
dis: «Quand j'étais petit, maman m'a bien soigné; elle m'a rendu
toujours bien heureux. Comme je commence, à présent, à être grand, je
désire de me tourner auprès d'elle[23], pour la consoler et la rendre
heureuse, si je peux.»
Il a été fort mécontent que je voulais le quitter. Enfin, il n'a pas pu
rien gagner sur moi, pour m'emmener avec lui. Il fut obligé de partir
avec mes deux frères, et il me laissa tout seul dans la ville de Gandja,
sans parents et sans fortune.
La ville de Gandja est une très bonne ville, et bien riche. C'est là où
l'on fait le plus grand commerce de soie et de cachemire de Perse.