Il y a cinq ans déjà que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont
pas mauvais. Rosalie même a pour moi des tendresses qui m'étonnent.
Madeleine est toute dévouée, toute aimante et laisse gouverner sa
belle-soeur. L'harmonie règne dans la maisonnée et j'en suis bien aise.
Mais une séparation prochaine n'en est pas moins imminente; ils vont
être trop nombreux pour rester ensemble.
C'est qu'il y a un troisième ménage. Mon filleul, le fils de Jean et de
Rosalie, rentré du régiment depuis trois ans, s'est marié à la
Saint-Martin dernière. J'ai une petite-bru; j'aurai bientôt, je pense,
un arrière-petit-fils. Et Charles a deux filles qui sont d'âge à se
marier aussi. Il devient urgent que mes deux garçons aient chacun leur
ferme. Duverdon, qui tient à eux, a promis d'ailleurs de placer le
sortant dans un autre de ses domaines.
* * * * *
Moi, je suis le vieux!
Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:
--Mon père, si ça ne vous ennuyait pas, vous devriez bien...
Et, pour les contenter, je casse du bois pour la cuisine, je donne à
manger aux lapins, je surveille les oies.
En été, les jours de presse, mes garçons aussi me demandent souvent de
faire une chose ou l'autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les
moutons, je garde même les cochons tout comme il y a soixante-dix ans.
Je finis par où j'ai commencé:--la vieillesse et l'enfance ont des
analogies...
Quand on fait les foins, je fane encore et je ratèle. Et lorsqu'on
charge, je prêche la prudence et les charrois moins gros; je donne des
conseils qu'on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer le
tout pour le tout, faire les malins... Mais funeste à la témérité est
l'expérience que l'âge donne. Et je suis le vieux!
Mes forces, de plus en plus, vont déclinant; j'ai les membres raidis; on
dirait que le sang n'y circule pas. L'hiver, Rosalie met chaque soir
dans mon lit une brique chaude enveloppée d'un chiffon,--faute de quoi
je ne pourrais ni me réchauffer, ni dormir. Je me courbe en arc de
cercle; je regarde la pointe de mes sabots; le sol, que j'ai tant remué,
me fascine à présent, semble se hausser vers moi avec un air de me dire
qu'il aura bientôt son tour. Je vois gros et je tremble un peu; j'ai du
mal à me raser sans entailles; il m'arrive, quand je vais à la messe, de
ne plus reconnaître des personnes que je connais très bien.--Jusqu'à mon
petit Francis que je ne remettais pas lorsqu'il est venu me voir au
retour du service!--Je suis dur d'oreilles en tout temps et très sourd
par périodes durant l'hiver. Lorsqu'on s'adresse à moi, il m'arrive de
mal comprendre, de répondre de travers, ce qui fait rire tout le monde à
mes dépens. Quand j'ai mangé, si je reste assis, je m'endors--et la
nuit, au contraire, les longues insomnies sont fréquentes. J'ai des
absences de mémoire impossibles; je conserve très bien le souvenir des
épisodes saillants de ma jeunesse, et les choses de la veille
m'échappent. Ma pensée, j'imagine, est à ce point fatiguée des
événements qui l'ont préoccupée pendant trois quarts de siècle qu'elle
n'a plus la force de se porter sur des sujets neufs. Le résultat est que
j'aime trop parler de ces choses d'autrefois qui n'intéressent plus
personne, et que j'ai sur les nouvelles des naïvetés qui font rire. Cela
me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je
lis souvent cette phrase du langage d'aujourd'hui:
--Ce qu'il est «rasant» tout de même, le vieux...
Oui, je suis le vieux! Il faut bien que je le reconnaisse de bonne
grâce. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos!
* * * * *
Et puis, vraiment, on voit des choses trop étonnantes. Dans ma jeunesse,
tout le beau monde allait à cheval parce que les voitures ne pouvaient
circuler dans les mauvais chemins. A présent, il circule des voitures
qui n'ont pas besoin de chevaux... Dans un de nos champs qui borde la
grand'route, j'ai gardé les cochons cet été. Souvent il m'arrivait
d'entendre dans le lointain un bruit criard, disgracieux, très vite
rapproché:--l'automobile passait avec ses voyageurs accoutrés en
sauvages, enlunettés comme des casseurs de pierres, laissant derrière
elle un nuage de poussière et de fumée, une mauvaise odeur de pétrole...
Un jour, la petite servante d'un domaine voisin conduisait son troupeau
de vaches dans une pâture dont les claies donnaient sur la route. Et
voilà que survint à grand train, du côté de Bourbon, l'une de ces
voitures devant laquelle se prirent à courir les bêtes. Le conducteur
ayant donné de la trompe les effraya davantage. Deux s'engagèrent dans
un chemin latéral à gauche; deux autres, franchissant la bouchure,
pénétrèrent dans un champ d'avoine, cependant que les trois dernières
continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre
gamine éplorée, qui me dit les apercevoir encore à l'extrémité d'une
longue côte, à deux kilomètres au moins, fuyant toujours dans les mêmes
conditions. Vite je l'envoyai prévenir ses maîtres. Un homme partit à la
recherche des trois vaches coureuses--qui revint longtemps après, n'en
ramenant que deux. L'autre était crevée de fatigue au bord d'un fossé;
il avait dû aller quérir un boucher d'Ygrande pour la faire enlever.
Il me souvient d'avoir dit, en racontant la chose chez nous:
--Ah! on avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de
fer a sa route à lui et il ne passe qu'à de certaines heures; avec de la
prudence, on peut l'éviter. Mais ces automobiles sont de vrais
instruments du diable qui envahissent nos routes, nous inquiètent et
nous font du mal.
Je dis cela, mais non sans penser, après coup, que je n'avais pas à me
mettre en peine de ces choses... Homme d'une autre époque, aïeul à tête
branlante, ce n'était pas à moi d'avoir une opinion. Les jeunes
s'habitueront au passage de ces véhicules nouveaux, mais ils en voudront
plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir, du
désagrément tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste, les
animaux eux-mêmes s'habitueront...
* * * * *
Moi, que m'importe! Je ne demande qu'une chose, c'est de rester jusqu'au
bout à peu près valide. Tant que je rendrai des services à mes enfants,
ils me supporteront aisément. Ils me seront encore humains, je n'en
doute pas, si j'en arrive à n'être bon à rien. Mais j'appréhende de
devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l'inconscience, ou
encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette idée
me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet
encombrant qu'on voudrait bien voir disparaître... Que la mort
survienne, elle ne m'effraie pas! Je songe à elle sans amertume et sans
crainte. La mort! la mort! mais non l'horrible déchéance venant troubler
le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d'une
maisonnée. Qu'elle me frappe à l'oeuvre encore, afin qu'on puisse dire:
--Le père Tiennon a cassé sa pipe; il était bien vieux, bien usé, mais
point à charge. Jusqu'au bout il a travaillé.
Mais je redoute comme oraison funèbre ceci:
--Le père Bertin est mort. Pauvre vieux! C'est un grand débarras pour
lui et un grand bonheur pour sa famille.
De la vie, je n'ai plus rien à espérer, mais j'ai encore à craindre. Que
cette calamité dernière me soit évitée: c'est là mon unique souhait!
Ygrande (Allier), 1901-1902.