Au cours de ces grandes chaleurs de 1893, la mort--qu'il avait tant
souhaitée--délivra enfin mon pauvre martyr de frère...
En novembre de cette même année, ma vieille servante entra au service
d'un curé, espérant y être plus tranquille que chez nous.
J'en engageai une autre, une grande bringue, bêbête et méchante, qui
ronchonnait à tout propos et bousculait ma soeur à la moindre frasque.
Plus tard, je découvris qu'elle prélevait la dîme sur la vente de mes
denrées au marché de Saint-Hilaire, et qu'elle buvait à mes dépens des
tasses de café, des bols de vin sucré. Je la conservai quand même,
préférant tout supporter que de changer encore, et sachant que je
n'arriverais jamais à trouver la ménagère idéale.
* * * * *
Nous fûmes pris par la grippe, la Marinette et moi, au cours de l'hiver
tardif et rude de 1895;--Madeleine, la femme de Charles, dut venir de
Puy-Brot pour nous soigner. Cette maladie emporta la malheureuse
innocente, d'ailleurs très affaiblie depuis un certain temps. Et, pour
moi aussi, je crus que ç'allait être la fin, tellement je me sentais
sans force, miné par la fièvre, épuisé par une toux caverneuse qui
m'arrachait l'estomac. Je guéris pourtant, péniblement à vrai dire,
après être resté traînard et courbaturé pendant plusieurs mois,--et ne
retrouvant plus qu'une petite part de la vigueur que j'avais conservée
jusque-là.
Alors j'aspirai au jour où, mon bail fini, je pourrais retourner avec
mes enfants.
* * * * *
Durant cette période, mes idées tournèrent souvent au lugubre. Je me
voyais rester là tout seul, comme un vieil arbre oublié dans un taillis
au milieu de la poussée des jeunes. Un à un, ceux que j'avais connus
s'en étaient tous allés... Morte, ma grand'mère en châle brun et chapeau
bourbonnais.--Mort, l'oncle Toinot qui avait servi sous le grand
empereur et tué un Russe.--Morts, mon père et ma mère,--lui bon
et faible, elle souvent dure et mauvaise d'avoir été trop
malheureuse.--Morts, le père et la mère Giraud, mes beaux-parents, et
leur fils, le soldat d'Afrique, et leur gendre, le verrier, qui parlait
toujours de tirer le pissenlit par la racine...--Morts, mes deux frères
et mes deux soeurs.--Morte, la Victoire, bonne compagne de ma vie, dont
les défauts ne m'apparaissaient à la fin que très peu sensibles,
comme devaient lui apparaître les miens, sous l'effet de
l'accoutumance.--Morte, ma petite Clémentine, douce et mutine.--Morte,
ma nièce Berthe, délicate fleur de Paris, des suites d'une couche
pénible.--Morts, Fauconnet père et fils, Boutry, Gorlier, Parent,
Lavallée, Noris.--Morts, tous ceux qui avaient joué un rôle dans ma vie,
y compris Thérèse, ma première amoureuse. Je les revoyais souvent; ils
défilaient de compagnie dans mes rêves de la nuit, dans mes souvenirs de
la journée. La nuit, ils revivaient pour moi; mais le jour, il me
semblait à de certains moments marcher entre une rangée de spectres...
Et pourtant, pas plus qu'autrefois, l'idée de la mort ne m'effrayait
pour moi-même. Ah! mes premières émotions funèbres à la Billette, lors
du décès de ma grand'mère! Mon serrement de coeur à l'entrée de la
grande boîte longue où on devait la mettre, et ma tristesse poignante,
sincère, en entendant tomber les pelletées de terre sur le cercueil
descendu dans la fosse! J'avais trop vu de scènes semblables depuis; et
mon coeur à présent restait dur et fermé. A chaque nouveau convoi
s'accroissait mon indifférence. Et pourtant mon tour approchait d'être
couché dans une caisse semblable qu'on descendrait aussi, avec des
câbles, au fond d'un trou béant--et sur laquelle on jetterait par
pelletées le gros tas de terre resté au bord, comme la barrière infinie
qui sépare la mort de la vie! Mais cette pensée même ne me faisait pas
ému...
* * * * *
Je m'intéressais d'ailleurs à toutes les floraisons d'énergie épanouies
derrière moi. Mes fils étaient les hommes sérieux, les hommes
vieillissants de l'heure actuelle. Mes petits-fils représentaient
l'avenir; ils avaient l'air de croire que ça ne finirait jamais...
Pourtant, l'enfance, derrière eux, gazouillait, croissait...