Je fus comme brisé par une grande lassitude physique et morale. A tout
âge, il est des périodes de dépit où les misères journalières semblent
plus cuisantes, où tout concourt à attrister, où l'on est las de la vie
qu'on mène. Mais ces impressions, au temps du déclin, se font plus
amères... Je touchais à cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses
derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans mes
cheveux et ma barbe; je n'avais plus aux travaux pénibles la même
résistance.
Ah! le coup était rude! J'avais passé dans cette ferme de la Creuserie
vingt-cinq années de ma vie, les meilleures années de ma pleine
maturité, et l'opinion m'identifiait à elle. Pour tous les voisins, pour
tous ceux qui me connaissaient bien, n'étais-je pas «Tiennon, de la
Creuserie»? et pour les autres «le père Bertin, de la Creuserie»? A tous
mon nom semblait inséparable, par effet de l'accoutumance, de celui du
domaine. Et n'étais-je pas lié moi-même à cette maison qui avait été si
longtemps ma maison?--à cette grange où j'avais entassé une telle somme
de fourrage?--à ces étables où j'avais soigné tant d'animaux?--à ces
champs dont je connaissais les moindres veines de terrain, les parties
d'argile rouge, d'argile noire ou d'argile jaune, les parties
caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et
profonde?--à ces prés avec tant de fatigues vingt-cinq fois tondus?--à
ces bouchures, à ces arbres sous lesquels j'avais trouvé un abri par les
temps pluvieux, un coin d'ombre par les temps de chaleur? Oui, tous les
fibres de mon organisme tenaient à cette terre et à ce vieux logis, d'où
un Monsieur me chassait sans autre motif que la cupidité, parce qu'il
était le maître!
* * * * *
Des choses alors me passèrent par la tête dont je ne m'étais point
soucié jusque-là. Je me pris à réfléchir sur la vie, que je trouvais
cruellement bête et triste pour les pauvres gens comme nous--voués aux
travaux forcés perpétuels.
Voici venir les premiers beaux jours. Vite, semons les avoines, hersons
les blés, labourons et bêchons!
Avril survient et la douceur; les bourgeons s'ouvrent, les oiseaux
piaillent, les pêchers sont roses et les cerisiers blancs.--Vite aux
emblavures d'orge, de pommes de terre, de betteraves, vite au jardin!
Le «beau mois de mai» se montre souvent pluvieux et maussade, mais
les jeunes frondaisons vertes lui font toujours une parure
agréable.--Mettons la charrue dans les jachères; nettoyons les fossés,
sarclons et binons!
Juin, les haies piquées d'églantines, les acacias chargés de grappes
blanches au parfum prenant, des fleurs et des nids partout.--Le réveil à
trois heures du matin pour faucher, la besogne si dure sous le soleil
qui monte, si terrible à midi, le plein effort jusqu'à neuf ou dix
heures chaque soir, la fatigue se glissant comme un poison dans tous les
membres...
Juillet et ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur
les canapés moelleux des salons clos... Joie de l'ombre fraîche dans les
parcs touffus, dans les prés où pointent les regains.--En grande hâte,
achevons les foins, les céréales blondissent... Vite, coupons le seigle
et le dépiquons: sa paille est nécessaire pour lier le blé qui nous
appelle... Hardi! au froment! Abattons à grands coups les tiges sèches!
Serrons les javelles brûlantes, piquantes de chardons ou
d'arêtes-boeufs, dressons en moyettes, puis en meules les gerbes
lourdes...
Août non moins brûlant, saison des vacances, saison du repos.--Les
avoines sont terminées ou vont l'être. Voici les batteuses en action. On
s'entr'aide entre voisins. C'est huit domaines que nous avons à battre.
Lorsqu'on revient tout crasseux de poussière, la tête bourdonnante et le
corps brisé, vite à l'oeuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de
fumier; découpons-la en petits cubes égaux que nous alignerons
symétriquement sur les voitures, pour le transport aux champs durant que
les chemins sont secs.
Septembre: les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de
chasse.--Tous nos guérets à mettre à planches, nos pommes de terre à
arracher, la grande «tourmente» toujours...
Octobre et ses brumes: les jours raccourcissent, allongez-les... Une
heure le matin, une heure le soir, c'est autant de gagné. Activons les
semailles. Profitons du temps favorable:--les pluies peuvent survenir.
Hardi les gas!
Ouf! voici novembre enfin. C'est l'hiver et le calme. Le calme, mais non
le repos. Il reste encore à retourner les chaumes, à mettre les prés en
ordre, à _râper_ et couper les bouchures. Voici d'ailleurs les animaux
tous à l'étable. Debout à cinq heures quand même! Allons dans la nuit au
pansage, nous serons prêts plus tôt pour le travail des champs d'où nous
rentrons faits comme la terre, carapacés jusqu'aux cuisses. La veillée
convient très bien pour couper les racines des boeufs et moutons gras,
pour cuire les pommes de terre des cochons. Hardi les gas! ne restons
pas inactifs au coin du feu: le bois est humide, la cheminée fume, nous
serions capables de nous engourdir...
La neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C'est le
moment de préparer des claies neuves pour les champs, de confectionner
les râteaux à foin, d'emmancher les outils. On a mieux à faire l'été que
de s'amuser à ces babioles.
* * * * *
Eh! oui, c'est cela, l'année du cultivateur. A-t-il le droit de s'en
plaindre? Non, peut-être. Les pauvres sont tous logés à la même enseigne
et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques,
dans leurs usines ou ateliers, les artisans et citadins n'ont pas à
compter avec les éléments extérieurs,--ou seulement très peu. Pour nous,
c'est le temps qui joue le plus grand rôle et le temps se plaît à nous
contrarier. Voici venir la pluie--et la pluie ne s'arrête pas; les
terrains se détrempent; remuer le sol est une folie; l'herbe croît dans
les cultures qu'on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent
en retard et se font mal... Voici la sécheresse qui tient bon des
semaines ou des mois; toute végétation décline; il faut aller bien loin
pour abreuver les bêtes--et si l'on s'obstine à vouloir labourer, on
éreinte les boeufs, on se tue soi-même, on risque à chaque minute de
casser la charrue... Une ondée survient, insignifiante, mais qui gâche
au temps des foins le programme de la journée... Voici un orage, et l'on
tremble de crainte... Voici la neige qui dure plusieurs semaines,
empêchant les travaux extérieurs, causant un retard difficile à
rattraper... Voici une période de gelées sans neige, avec du soleil le
jour, qui déracine les céréales d'hiver... Voici qu'il fait trop beau à
l'automne et que le gel ne vient pas supprimer les insectes qui font du
mal aux blés naissants;--mais il survient en mai, pour détériorer nos
jeunes plantes et détruire les bourgeons de nos vignes... Pour une
raison ou pour une autre, on a toujours des motifs de se lamenter.
Mais les récoltes ne sont pas tout. Nous faisons de l'élevage; sept
vaches chaque année nous donnent des veaux. Dès qu'approche pour chacune
l'époque du vêlage, il faut la veiller et, le moment venu, prendre soin
de la mère et du nouveau-né. Nous sommes de jour comme de nuit esclaves
de nos bêtes.
Et sur ces bêtes s'abattent toutes sortes de maladies, la diarrhée sur
les veaux, la phtisie sur les moutons, la fièvre aphteuse sur le cheptel
entier. On va quérir vétérinaire ou guérisseur bâtard; on fait de son
mieux d'après sa propre expérience; on soigne ces animaux comme des
«chrétiens». Et, malgré tout, il en crève!
A la foire où l'on vend, les prix sont en baisse comme par hasard--ou,
simplement, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins!
Achète-t-on, au contraire?--le manque d'habitude fait qu'on paie au prix
fort et qu'on réussit mal...
Fini le battage, parce qu'on est à court d'argent ou que le mauvais état
du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment
le petit lot de grain qu'on a en trop. Les propriétaires, les gros
fermiers attendent davantage et bénéficient souvent d'une plus-value
importante.
* * * * *
Et toujours il nous faut demeurer là, vêtus d'habits crottés,
rapetassés, semés de poils de bêtes, dans les mêmes vieilles maisons
laides et sombres, avec leurs entours d'ornières, de patouille et de
fumier,--prisonniers dans le même cadre!
Il existe ailleurs des terrains différents des nôtres, plus accidentés
ou plus plats; il y a des rivières bien plus larges que celle de
Moulins; il y a des montagnes; il y a des mers. De tout cela nous ne
verrons jamais rien!
Et pas davantage nous ne connaîtrons les cités ni ne jouirons des
plaisirs qu'elles offrent. Ce n'est pas pour nous que leurs magasins se
mettent en frais d'étalage; le pain blanc à croûte dorée n'est pas pour
nous, ni les beaux quartiers de viande, ni les produits si appétissants
que les charcutiers savent tirer du cochon, ni les brioches fines, ni
les gâteaux tentateurs qui fleurent bon à la devanture des pâtissiers.
Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:--nos produits de
la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais à nous la peine, aux
autres le plaisir! On porte à peu près tout aux gens de la ville, comme
aussi ce qu'on a de mieux en légumes et en fruits. Il faut bien qu'on
leur attrape un peu d'argent; assez cher ils nous comptent ce que nous
sommes forcés de leur demander: vêtements et chaussure, épicerie et
mercerie...
Sans compter que le médecin nous compte cher ses visites:--nous sommes
si loin des centres!--comme le pharmacien ses remèdes et le curé ses
prières,--et que le notaire, quand nous avons besoin de lui, nous
soutire une pièce de vingt francs à propos de rien...
Tous ces gens-là, mon Dieu, c'est peut-être leur droit; ils ont besoin
de gagner de l'argent pour vivre décemment, pour user des douceurs dont
nous sommes sevrés, pour faire instruire leurs enfants;--ils entendent
que leurs mérites les placent au-dessus de notre médiocrité! Le
percepteur nous demande aussi des impôts toujours plus forts; c'est que
le gouvernement veut permettre à ses fonctionnaires une existence
honorable, une existence d'hommes,--les producteurs restant seuls des
plébéiens, des croquants!
Par là-dessus, nous avons trop souvent affaire à des maîtres qui nous
exploitent, à des voleurs comme Fauconnet, à des imbéciles comme Parent,
à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si
nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des
crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!
N'empêche que nous sommes «très heureux...» M. Lavallée me disait un
jour qu'un certain Virgile avait affirmé cela dans les temps anciens et
que nous devions nous en rapporter à lui!
* * * * *
Pendant des semaines et des mois, je fus hanté par ces pensées justes
peut-être, mais décourageantes. Il n'est pas bon de trop réfléchir à son
sort;--ça ne change rien et ça rend malheureux davantage.