XLIII

Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et

beaucoup, depuis que je le cultivais. Sans plus ménager mes peines que

s'il m'eût appartenu, ou que si j'eusse été assuré d'y passer toute ma

vie, j'avais épierré des pièces entières, défriché des coins

broussailleux, divisé des bouchures trop larges, creusé ou réparé des

abreuvoirs dans les champs. Le jardinier du château ayant consenti à me

donner quelques leçons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies

étaient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J'avais eu à

coeur aussi de rendre praticable le chemin qui nous reliait à la route.

Les champs venaient d'être chaulés pour la seconde fois et donnaient de

belles récoltes; les prés produisaient le double grâce aux composts et

aux engrais; mon cheptel était quasi toujours le meilleur des six

domaines.

Et les affaires continuant de n'aller pas trop mal, j'espérais me voir

bientôt en possession d'une somme équivalente à celle que j'avais

perdue.

Mais voilà que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:

--Le maître veut trois cents francs d'augmentation à partir de la

Saint-Martin prochaine.

Cette nouvelle m'abasourdit... J'avais accepté sans trop récriminer dix

ans auparavant une première augmentation de deux cents francs, que

justifiait un peu la hausse du bétail. Mais je ne voyais nul motif à

cette surcharge nouvelle qui eût porté à neuf cents francs le chiffre de

mon impôt colonique annuel,--c'est-à-dire que le maître, outre sa moitié

des produits, voulait encore neuf cents francs sur ma part,

indépendamment des redevances en nature. Les cours n'étaient pas

supérieurs à ceux de l'autre décade. Les bénéfices n'augmentaient qu'en

raison des frais faits en commun, et en proportion aussi de nos peines

et de nos sueurs.

Je fis serment par Dieu et par le diable que je n'accepterais aucune

augmentation.

--Réfléchissez, dit Roubaud, vous n'êtes pas tenu à donner aujourd'hui

une réponse définitive.

--C'est tout réfléchi! repartis-je.

Et je renouvelai le serment: cette injustice me faisait trop mal au

coeur!

Pourtant, après en avoir délibéré avec ma femme et les garçons, j'offris

un appoint de cent francs.

Roubaud transmit ma réponse au bourgeois qui se trouvait à Paris. Mais

lui, bien loin de vouloir transiger, signifia un jour que ceux des

métayers qui n'avaient pas encore adhéré aux conditions nouvelles aient

à se placer ailleurs. C'était le congé définitif pour ceux du

Plat-Mizot, pour ceux de Praulière et pour nous.

Je n'aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavallée cachât sous des

dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me

rapporta de lui cette phrase:

--Les métayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent

trop de hardiesse; il est nécessaire de les changer de loin en loin...

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 49 / 86 题