M. Goubin essuya les verres de son lorgnon.

--Ce sont là, dit-il, des idées désespérantes.

--Qu'espérez-vous donc, monsieur Goubin, demanda Nicole Langelier, et

que vous faut-il pour combler vos désirs? Prétendez-vous donc garder

de vous-même et du monde une conscience éternelle? Pourquoi

voulez-vous toujours vous rappeler que vous êtes monsieur Goubin? Je

ne vous le cache pas: l'univers actuel, qui n'est pas près de finir,

ne semble pas propre à vous satisfaire à cet égard. Ne comptez pas non

plus sur les suivants qui seront sans doute du même genre. Pourtant ne

perdez pas tout espoir. Il est possible qu'après une succession

indéfinie d'univers, vous renaissiez, monsieur Goubin, avec le

souvenir de vos existences antérieures. Renan disait que c'était une

chance à courir et qu'en tout cas, si tard qu'elle vînt, elle ne se

ferait pas attendre. Les successions d'univers s'accompliront pour

nous en moins d'une seconde. Le temps ne dure point aux morts.

--Connaissez-vous, demanda Hippolyte Dufresne, les rêveries

astronomiques de Blanqui? Le vieux Blanqui, prisonnier au

Mont-Saint-Michel, ne voyait qu'un peu de ciel par sa fenêtre bouchée,

et n'avait de voisins que les astres. Il en devint astronome et fonda

sur l'unité de la matière et des lois qui la gouvernent une étrange

théorie de l'identité des mondes. J'ai lu un mémoire d'une soixantaine

de pages où il expose que la forme et la vie se développent exactement

de la même manière dans un grand nombre de mondes. Selon lui, une

multitude de soleils, tout semblables au nôtre, ont éclairé, éclairent

ou éclaireront des planètes toutes semblables aux planètes de notre

système. Il est, il fut, il sera à l'infini des Vénus, des Mars, des

Saturnes, des Jupiters tout semblables à notre Saturne, à notre Mars,

à notre Vénus, des terres toutes semblables à notre terre. Ces terres

produisent exactement ce que produit notre terre, et portent des

plantes, des animaux, des hommes entièrement pareils aux plantes, aux

animaux, aux hommes terrestres. L'évolution de la vie y est identique

à l'évolution de la vie sur notre globe. En conséquence, pensait le

vieux prisonnier, il est, il fut, il sera, par l'espace, des myriades

de Monts-Saint-Michel, contenant chacun un Blanqui.

--Nous ne savons pas grand'chose des mondes dont les soleils brillent

sur nos nuits, reprit Langelier. Nous voyons pourtant que, soumis aux

mêmes lois mécaniques et chimiques, ils diffèrent du nôtre et

diffèrent entre eux d'étendue et de forme et que les substances qui

s'y brûlent ne sont pas réparties entre tous dans les mêmes

proportions. Ces différences en doivent produire une infinité d'autres

que nous ne soupçonnons pas. Il suffit d'un caillou pour changer le

sort d'un empire. Mais qui sait? Peut-être, monsieur Goubin, multiple

et disséminé dans des myriades de mondes, essuya, essuie, essuiera

éternellement et infiniment les verres de son lorgnon.

Joséphin Leclerc ne laissa pas ses amis s'étendre davantage en

rêveries astronomiques.

--Je trouve, comme monsieur Goubin, dit-il, que tout cela serait

désolant, si ce n'était trop loin de nous pour nous toucher. Ce qui

nous intéresse vivement, ce que nous serions curieux de connaître,

c'est le sort de ceux qui viendront tout de suite après nous en ce

monde.

--Sans doute, dit Langelier, la succession des univers ne nous inspire

qu'un morne étonnement. Nous embrasserions d'un regard plus fraternel

et plus ami l'avenir de la civilisation et la destinée prochaine de

nos semblables. Plus l'avenir est prochain, plus nous en sommes émus.

Par malheur, les sciences morales et politiques sont inexactes et

pleines d'incertitude. De l'évolution humaine elles connaissent mal

les développements déjà accomplis, et ne peuvent donc pas nous

instruire très sûrement des développements qui restent à accomplir.

N'ayant guère de mémoire, elles n'ont guère de pressentiment. C'est

pourquoi les esprits scientifiques éprouvent une insurmontable

répugnance à tenter des recherches dont ils savent la vanité, et ils

n'osent pas même avouer une curiosité qu'ils n'espèrent point

satisfaire. On se propose volontiers de rechercher ce qui serait si

les hommes devenaient plus sages. Platon, Thomas Morus, Campanella,

Fénelon, Cabet, Paul Adam reconstruisent leur propre cité en

Atlantide, dans l'Ile des Utopiens, dans le Soleil, à Salente, en

Icarie, en Malaisie, et ils y établissent une police abstraite.

D'autres, comme le philosophe Sébastien Mercier et le socialiste-poète

William Morris, pénètrent dans un lointain avenir. Mais ils avaient

emporté leur morale avec eux. Ils découvrent une nouvelle Atlantide et

c'est la cité du rêve qu'ils y bâtissent harmonieusement. Citerai-je

encore Maurice Spronck? Il nous montre la République française

conquise, en l'an 230 de sa fondation, par les Marocains. Mais c'est

pour nous induire à livrer le gouvernement aux conservateurs, qu'il

juge seuls capables de conjurer un tel désastre. Cependant Camille

Mauclair, plus confiant en l'humanité future, lit dans l'avenir la

défense victorieuse de l'Europe socialiste contre l'Asie musulmane.

Daniel Halévy ne craint pas les Marocains. Avec plus de raison, il

craint les Russes. Il raconte, dans son _Histoire de quatre ans_, la

fondation, en 2001, des États-Unis d'Europe. Mais il veut surtout nous

montrer que l'équilibre moral des peuples est instable et qu'il suffit

peut-être d'une facilité introduite tout à coup dans les conditions de

l'existence pour déchaîner sur une multitude d'hommes les pires fléaux

et les plus cruelles misères.

»Ils sont rares ceux qui ont cherché à connaître l'avenir par

curiosité pure, sans intention morale ni desseins optimistes. Je ne

connais que H.-G. Wells qui, voyageant dans les âges futurs, ait

découvert à l'humanité une fin qu'il ne lui souhaitait pas, selon

toute apparence; car c'est une dure solution des questions sociales,

que l'établissement d'un prolétariat anthropophage et d'une

aristocratie comestible. Et tel est le sort que H.-G. Wells assigne à

nos derniers neveux. Tous les autres prophètes dont j'ai connaissance

se bornent à confier aux siècles futurs la réalisation de leurs rêves.

Ils ne nous découvrent pas l'avenir, ils le conjurent.

»La vérité est que les hommes ne regardent pas si loin devant eux sans

effroi. Beaucoup estiment qu'une telle investigation n'est pas

seulement inutile, qu'elle est mauvaise; et ceux qui croient le plus

facilement qu'on découvre les choses futures sont ceux qui

craindraient le plus de les découvrir. Il y a sans doute à cette

crainte des raisons profondes. Toutes les morales, toutes les

religions apportent une révélation de la destinée humaine. Qu'ils se

l'avouent ou se le cachent à eux-mêmes, les hommes, pour la plupart,

craindraient de vérifier ces révélations augustes et de découvrir le

néant de leurs espérances. Ils sont accoutumés à supporter l'idée des

moeurs les plus différentes des leurs quand ces moeurs sont plongées

dans le passé. Ils se félicitent alors des progrès de la morale. Mais,

comme leur morale est réglée en somme sur leurs moeurs ou du moins sur

ce qu'ils en laissent voir, ils n'osent s'avouer que la morale, qui

jusqu'à eux a changé sans cesse avec les moeurs, changera encore après

eux et que les hommes futurs pourront se faire une idée tout autre que

la leur de ce qui est permis et de ce qui n'est pas permis. Il leur en

coûterait de reconnaître qu'ils n'ont que des vertus transitoires et

des dieux caducs. Et, bien que le passé leur montre des droits et des

devoirs sans cesse changeants et mouvants, ils se croiraient dupes

s'ils prévoyaient que l'humanité future se ferait d'autres droits,

d'autres devoirs et d'autres dieux. Enfin, ils ont peur de se

déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible

immoralité qu'est la morale future. Ce sont là des empêchements à

rechercher l'avenir. Voyez Gallion et ses amis; ils n'auraient pas osé

prévoir l'égalité des classes dans le mariage, la suppression de

l'esclavage, les défaites des légions, la chute de l'Empire, la fin de

Rome, ni même la mort des dieux auxquels ils ne croyaient plus guère.

--C'est possible, dit Joséphin Leclerc, mais allons dîner.

Et, laissant le Forum que la lune baignait de sa clarté tranquille,

ils gagnèrent, par les rues populeuses de la ville, un cabaret modique

et renommé de la via Condotti.

Sur la pierre blanche · 第 16 / 24 题