16. _Il les fit retirer ainsi de son tribunal._

17. _Et tous ayant saisi Sosthène, chef d'une synagogue, le battirent

devant le tribunal sans que Gallion s'en mît en peine._

»Je n'ai rien inventé, ajouta Langelier. D'Annaeus Méla et de Gallion

son frère, on sait peu de chose. Mais il est certain qu'ils comptaient

parmi les hommes les plus intelligents de leur temps. Quand l'Achaïe,

province sénatoriale sous Auguste, province impériale sous Tibère, fut

rendue au Sénat par Claude, Gallion y fut envoyé comme proconsul. Il

devait sans doute cet emploi au crédit de son frère Sénèque; mais

peut-être fut-il choisi pour sa connaissance de la littérature grecque

et comme un homme agréable à ces professeurs athéniens dont les

Romains admiraient l'esprit. Il était très instruit. Il avait écrit un

livre des questions naturelles et composé, croit-on, des tragédies.

Ces ouvrages sont tous perdus, à moins qu'il ne se trouve quelque

chose de lui dans ce recueil de déclamations tragiques attribué, sans

raisons suffisantes, à son frère le philosophe. J'ai supposé qu'il

était stoïcien et pensait, sur beaucoup de points, comme ce frère

illustre. C'est extrêmement probable. Mais tout en lui prêtant des

propos vertueux et tendus, je me suis bien gardé de lui attribuer une

doctrine arrêtée. Les Romains d'alors mêlaient les idées d'Épicure à

celles de Zénon. En prêtant cet éclectisme à Gallion, je ne courais

pas grand risque de me tromper. Je l'ai représenté comme un homme

aimable. Il est certain qu'il l'était. Sénèque a dit de lui que

personne ne l'aimait médiocrement. Sa douceur était universelle. Il

recherchait les honneurs.

»Son frère Annaeus Méla, tout au contraire, les fuyait. Nous avons à

cet égard le témoignage de Sénèque le philosophe et celui de Tacite.

Quand la mère des trois Sénèques, Helvia, perdit son mari, le plus

célèbre de ses fils composa pour elle un petit traité philosophique.

En un endroit de cet ouvrage, il l'exhorte à penser qu'il lui reste,

pour la rattacher à la vie, des enfants tels que Gallion et Méla,

différents de caractère, mais également dignes de son affection.

»--Jette les yeux sur mes frères, lui dit-il à peu près. Peux-tu, tant

qu'ils vivront, accuser la fortune? Tous deux, par la diversité de

leurs vertus, charmeront tes ennuis. Gallion est parvenu aux honneurs

par ses talents. Méla les a dédaignés par sa sagesse. Jouis de la

considération de l'un, de la tranquillité de l'autre, de l'amour de

tous deux. Je connais les intimes sentiments de mes frères. Gallion

recherche les dignités pour t'en faire un ornement. Méla embrasse une

vie douce et paisible pour se consacrer à toi.

»Enfant sous le principat de Néron, Tacite n'avait point connu les

Sénèques. Il n'a fait que recueillir les bruits qui, de son temps,

couraient sur eux. Il dit que, si Méla s'éloignait des honneurs,

c'était par raffinement d'ambition et pour égaler, simple chevalier

romain, le crédit des consulaires. Après avoir administré lui-même les

grands domaines qu'il possédait en Bétique, Méla vint à Rome et se fit

nommer administrateur des biens de Néron. On en conclut qu'il était

habile en affaires, et même on le soupçonna de n'être pas aussi

désintéressé qu'il voulait le paraître. C'est possible. Les Sénèques,

qui affichaient le mépris des richesses, en possédaient d'immenses, et

l'on a grand'peine à croire le précepteur de Néron quand il se

représente fidèle, au milieu du luxe des meubles et des jardins, à sa

chère pauvreté. Pourtant les trois fils d'Helvia n'étaient pas des

âmes communes. Méla eut d'Atilla, sa femme, un fils, Lucain le poète.

Il paraît que le talent de Lucain jeta un grand éclat sur le nom de

son père. Les lettres étaient alors en honneur, et l'on mettait

l'éloquence et la poésie au-dessus de tout.

»Sénèque, Méla, Lucain, Gallion périrent avec les complices de Pison.

Sénèque le philosophe était déjà vieux. Tacite, qui n'avait pas été

témoin de sa mort, nous en donne le spectacle. On sait par lui comment

le précepteur de Néron se coupa les veines dans son bain, et comment

sa jeune femme Pauline voulut mourir avec lui, d'une mort semblable.

Sur l'ordre de Néron, on banda les poignets que Pauline s'était fait

ouvrir. Elle vécut, gardant une pâleur mortelle. Tacite rapporte que

le jeune Lucain, soumis à la torture, dénonça sa mère. Cette infamie

serait certaine, qu'il en faudrait d'abord accuser l'atrocité des

supplices. Mais il y a une raison de n'y pas croire. Lucain, si la

souffrance lui arracha les noms de plusieurs conjurés, ne prononça pas

celui d'Atilla, puisqu'Atilla ne fut point inquiétée, alors que toute

délation était crue aveuglément.

»Après la mort de Lucain, Méla recueillit avec trop de hâte et

d'attention la succession de son fils. Un ami du jeune poète, qui,

sans doute, convoitait cet héritage, se fit l'accusateur de Méla. On

supposa le père initié au secret de la conjuration et l'on produisit

une fausse lettre de Lucain. Néron, après l'avoir lue, ordonna qu'elle

fût apportée à Méla. A l'exemple de son frère et de tant de victimes

de Néron, Méla se fit ouvrir les veines, après avoir légué aux

affranchis de César une grande somme d'argent, pour conserver le reste

à la malheureuse Atilla. Gallion ne survécut pas à ses deux frères; il

se donna la mort.

»Ainsi périrent tragiquement ces hommes agréables et cultivés. J'ai

fait parler deux d'entre eux à Corinthe, Gallion et Méla. Méla

voyageait beaucoup. Son fils Lucain, encore enfant, visitait Athènes

au moment où Gallion était proconsul d'Achaïe. J'ai donc pu supposer

avec vraisemblance que Méla se trouvait alors à Corinthe avec son

frère. J'ai imaginé que deux jeunes Romains, d'une illustre naissance,

et un philosophe de l'Aréopage, accompagnaient le proconsul. En cela

je n'ai pas pris une excessive liberté, puisque les intendants, les

procurateurs, les propréteurs, les proconsuls, que l'empereur et le

Sénat envoyaient gouverner les provinces, avaient toujours avec eux

des fils de grandes familles, qui venaient s'instruire aux affaires

par leur exemple, et des hommes d'un esprit subtil comme mon

Apollodore, le plus souvent des affranchis, qui leur servaient de

secrétaires. Enfin, je me suis persuadé que, au moment où saint Paul

fut amené devant la justice romaine, le proconsul et ses amis

s'entretenaient librement des sujets les plus divers, art,

philosophie, religion, politique, et qu'ils laissaient percer, à

travers des curiosités variées, une préoccupation constante de

l'avenir. Il y a quelques chances, en effet, pour que, ce jour-là tout

aussi bien qu'un autre jour, ils se soient efforcés de découvrir la

destinée future de Rome et du monde. Gallion et Méla comptaient parmi

les plus hautes et les plus libres intelligences de l'époque. C'est

une disposition ordinaire aux esprits de cette valeur de rechercher

dans le présent et dans le passé les conditions de l'avenir. J'ai

remarqué chez les hommes les plus savants et les mieux avertis que

j'aie connus, Renan, Berthelot, une tendance marquée à jeter, au

hasard de la conversation, des utopies rationnelles et des prophéties

scientifiques.

--Ainsi, dit Joséphin Leclerc, voilà un des hommes les plus instruits

de son temps, un homme versé dans les spéculations philosophiques,

rompu à la pratique des affaires et dont l'esprit était aussi libre,

aussi large que pouvait l'être l'esprit d'un Romain, Gallion, frère de

Sénèque, l'ornement et la lumière de son siècle. Il s'inquiète de

l'avenir, il s'efforce de reconnaître le mouvement qui emporte le

monde, il recherche les destinées de l'Empire et des dieux. A ce

moment, par une fortune unique, il rencontre saint Paul; l'avenir

qu'il cherche passe devant lui et il ne le reconnaît pas. Quel exemple

de l'aveuglement qui frappe, devant une révélation inattendue, les

esprits les plus éclairés et les intelligences les plus pénétrantes!

--Je vous prie de remarquer, cher ami, répondit Nicole Langelier,

qu'il n'était pas bien facile à Gallion de converser avec saint Paul.

On ne voit pas comment ils auraient pu échanger des idées. Saint Paul

avait du mal à s'exprimer, et c'est à grand'peine qu'il se faisait

entendre des gens qui vivaient et pensaient à peu près comme lui. Il

n'avait jamais adressé la parole à un homme cultivé. Il n'était

nullement préparé à conduire sa pensée et à suivre celles d'un

interlocuteur. Il ignorait la science grecque. Gallion, habitué à la

conversation des gens instruits, avait fait un long usage de sa

raison. Il ne connaissait pas les sentences des Rabbins. Qu'est-ce que

ces deux hommes auraient bien pu se dire?

»Ce n'est pas qu'il fût impossible à un Juif de causer avec un Romain.

Les Hérodes avaient un tour de langage qui plaisait à Tibère et à

Caligula. Flavius Josèphe et la reine Bérénice tenaient des propos

agréables à Titus, destructeur de Jérusalem. Nous savons bien qu'il se

trouva toujours des Juifs en ornements chez les antisémites. C'étaient

des meschoumets. Paul était un nabi. Ce Syrien ardent et fier,

dédaigneux des biens que recherchent tous les hommes, avide de

pauvreté, ambitieux d'outrages et d'humiliations, mettant toute sa

joie à souffrir, ne savait qu'annoncer ses visions enflammées et

sombres, sa haine de la vie et de la beauté, ses colères absurdes, sa

charité furieuse. Hors de là, il n'avait rien à dire. En vérité, je ne

découvre qu'un sujet sur lequel il aurait pu s'accorder avec le

proconsul d'Achaïe. C'est Néron.

»Saint Paul, à cette époque, n'avait guère entendu parler, sans doute,

du jeune fils d'Agrippine, mais en apprenant que Néron était destiné à

l'Empire, il aurait été tout de suite néronien. Il le devint plus

tard. Il l'était encore, après que Néron eut empoisonné Britannicus.

Non qu'il fût capable d'approuver un fratricide, mais parce qu'il

avait un respect infini du gouvernement. «Que chacun soit soumis aux

puissances régnantes, écrivait-il à ses églises. Les gouvernants font

peur au mal. Ils ne font pas peur au bien. Veux-tu ne pas craindre

l'autorité? Fais le bien et tu obtiendras d'elle des louanges.»

Gallion aurait peut-être trouvé ces maximes un peu simples, un peu

plates; il n'aurait pu les désapprouver entièrement. Mais s'il est un

sujet qu'il n'aurait pas été tenté d'aborder en causant avec un

tapissier juif, c'est bien le gouvernement des peuples et l'autorité

de l'empereur. Encore une fois, qu'est-ce que ces deux hommes auraient

bien pu se dire?

»De notre temps, lorsqu'en Afrique un fonctionnaire européen, si vous

voulez, le gouverneur général du Soudan pour Sa Majesté britannique,

ou notre gouverneur de l'Algérie, rencontre un fakir ou un marabout,

leur conversation se réduit forcément à peu de chose. Saint Paul

était, pour un proconsul, ce qu'est un marabout pour notre gouverneur

civil de l'Algérie. Une conversation de Gallion et de saint Paul

n'aurait eu que trop de ressemblance, j'imagine, avec la conversation

du général Desaix et de son derviche. Après la bataille des Pyramides,

le général Desaix, à la tête de douze cents cavaliers, poursuivit,

dans la Haute-Égypte, les mamelouks de Mourad-bey. Se trouvant à

Girgeh, il apprit qu'un vieux derviche, qui avait acquis parmi les

Arabes une grande réputation de science et de sainteté, habitait près

de cette ville. Desaix avait de la philosophie et de l'humanité.

Curieux de connaître un homme estimé de ses semblables, il fit appeler

le derviche au quartier général, le reçut honorablement et entra en

conversation avec lui au moyen d'un interprète:

»--Vénérable vieillard, les Français sont venus porter en Egypte la

justice et la liberté.

»--Je savais qu'ils viendraient, répondit le derviche.

»--Comment le savais-tu?

»--Par une éclipse de soleil.

»--Comment une éclipse de soleil put-elle t'instruire des mouvements

de nos armées?

»--Les éclipses sont causées par l'ange Gabriel qui se met devant le

soleil pour annoncer aux croyants les malheurs dont ils sont menacés.

»--Vénérable vieillard, tu ignores la vraie cause des éclipses; je

vais te la faire connaître.

»Aussitôt, saisissant un bout de crayon et un chiffon de papier, il

trace des figures:

»--Soit A le soleil, B la lune, C la terre, etc...

»Et, quand il eut terminé sa démonstration:

»--Voilà, dit-il, la théorie des éclipses de soleil.

»Et comme le derviche murmurait quelques paroles:

»--Que dit-il? demanda le général à l'interprète.

»--Mon général, il dit que c'est l'ange Gabriel qui cause les

éclipses en se mettant devant le soleil.

»--C'est donc un fanatique! s'écria Desaix.

»Et il chassa le derviche à grands coups de pied au cul.

»J'imagine que la conversation, si elle s'était engagée entre saint

Paul et Gallion, aurait fini à peu près comme le dialogue du derviche

et du général Desaix.

--Encore est-il vrai, objecta Joséphin Leclerc, qu'entre l'apôtre

saint Paul et le derviche du général Desaix il y a tout au moins cette

différence que le derviche n'a pas imposé sa foi à l'Europe. Et vous

conviendrez que l'honorable sous-secrétaire d'État aux colonies de Sa

Majesté Britannique n'a pas rencontré sans doute le marabout qui

donnera son nom à la plus vaste église de Londres; vous conviendrez

que notre gouverneur civil de l'Algérie ne s'est pas trouvé en

présence du fondateur d'une religion que croira et professera un jour

la majorité des Français. Ces fonctionnaires n'ont pas vu l'avenir se

dresser devant eux sous une forme humaine. Le proconsul d'Achaïe l'a

vu.

--Il n'en était pas moins impossible à Gallion, répliqua Langelier,

de mener avec saint Paul une conversation soutenue sur quelque grand

sujet de morale ou de philosophie. Je sais bien, et vous n'ignorez pas

sans doute que, vers le Ve siècle de l'ère chrétienne, on croyait que

Sénèque avait connu saint Paul à Rome et admiré la doctrine de

l'apôtre. Cette fable put se répandre dans le triste obscurcissement

de l'esprit humain qui suivit de si près l'âge de Tacite et de Trajan.

Pour l'accréditer, des faussaires, comme il en pullulait parmi les

chrétiens, fabriquèrent une correspondance dont saint Jérôme et saint

Augustin parlent avec considération. Si ces lettres sont celles qui

nous sont parvenues sous les noms de Paul et de Sénèque, il faut que

ces Pères ne les aient pas lues ou qu'ils eussent peu de discernement.

C'est l'ouvre inepte d'un chrétien qui ignorait tout de l'époque de

Néron et était bien incapable d'imiter le style de Sénèque. Est-il

besoin de dire que les grands docteurs du moyen âge crurent fermement

à la vérité des relations et à l'authenticité des lettres? Mais les

humanistes de la Renaissance n'eurent pas de peine à démontrer

l'invraisemblance et la fausseté de ces inventions. Il importe peu que

Joseph de Maistre ait ramassé en passant cette vieillerie avec

beaucoup d'autres. Personne n'y fait plus attention et désormais c'est

seulement dans les jolis romans destinés aux gens du monde par des

auteurs pleins de spiritualisme et d'adresse, que les apôtres de la

primitive Église conversent abondamment avec les philosophes et les

élégants de la Rome impériale et exposent à Pétrone ravi les beautés

les plus fraîches du christianisme. Le dialogue du Gallion, que vous

venez d'entendre, a moins d'agrément et plus de vérité.

--Je ne le nie pas, répliqua Joséphin Leclerc, et je crois que les

personnages de ce dialogue pensent et parlent comme ils devaient

réellement penser et parler et qu'ils n'ont que des idées de leur

temps. C'est là, ce me semble, le mérite de cet ouvrage, et c'est

aussi pourquoi j'en raisonne comme si je m'appuyais sur un texte

historique.

--Vous le pouvez, dit Langelier. Je n'y ai rien mis que je ne puisse

autoriser d'une référence.

--Fort bien, reprit Joséphin Leclerc; nous venons donc d'entendre un

philosophe grec et plusieurs Romains lettrés rechercher ensemble les

destinées futures de leur patrie, de l'humanité, de la terre,

s'efforcer de découvrir le nom du successeur de Jupiter. Tandis qu'ils

se livrent à cette recherche anxieuse, l'apôtre du dieu nouveau parait

devant eux et ils le méprisent. Je dis qu'en cela ils manquent

singulièrement de clairvoyance et perdent par leur faute une occasion

unique de s'instruire sur ce qu'ils avaient un si grand désir de

connaître.

--Il vous parait évident, cher ami, répondit Nicole Langelier, que

Gallion, s'il avait su s'y prendre, aurait obtenu de saint Paul le

secret de l'avenir. C'est peut-être, en effet, la première opinion qui

vient à l'esprit et c'est aussi celle que beaucoup ont gardée. Renan,

après avoir rapporté, d'après les _Actes_, cette singulière entrevue

de Gallion et de saint Paul, n'est pas éloigné de voir la marque d'un

esprit étroit et léger dans ce dédain que le proconsul éprouva pour le

Juif de Tarse qui comparaissait à son tribunal. Il en prend occasion

pour déplorer la mauvaise philosophie des Romains. «Que les gens

d'esprit, s'écrie-t-il, ont parfois peu de prévoyance! Il s'est trouvé

plus tard que la querelle de ces sectaires abjects était la grande

affaire du siècle.» Renan semble croire que le proconsul d'Achaïe

n'avait qu'à écouter ce tapissier pour être aussitôt averti de la

révolution spirituelle qui se préparait dans l'univers et pénétrer le

secret de l'humanité future. Et c'est aussi sans doute ce que tout le

monde pense à première vue. Pourtant, avant d'en décider, regardons-y

d'un peu près; voyons à quoi l'un et l'autre s'attendaient et

cherchons lequel des deux fut, après tout, le meilleur prophète.

»Premièrement, Gallion croyait que le jeune Néron serait un empereur

philosophe, gouvernerait d'après les maximes du portique et ferait les

délices du genre humain. Il se trompait et les raisons de son erreur

ne sont que trop claires. Son frère Sénèque était le précepteur du

fils d'Agrippine; son neveu, le petit Lucain, vivait familièrement

avec le jeune prince. L'intérêt de sa famille et son propre intérêt

attachaient le proconsul à la fortune de Néron. Il croyait que Néron

serait un excellent empereur parce qu'il le désirait. L'erreur vient

plutôt d'une faiblesse de caractère que d'un défaut d'esprit. Au reste

Néron était alors un adolescent plein de douceur; et les premières

années de son principat ne devaient pas démentir les espérances des

philosophes. Deuxièmement, Gallion croyait que la paix régnerait sur

le monde après le châtiment des Parthes. Il se trompait, faute de

connaître les vraies dimensions de la terre. Il croyait à tort que

l'_orbis romanus_ s'étendait sur tout le globe, que le monde habitable

finissait aux rives brûlantes ou glacées, aux fleuves, aux montagnes,

aux sables, aux déserts atteints par les aigles romaines et que les

Germains et les Parthes habitaient les confins de l'univers. On sait

ce que cette erreur, commune à tous les Romains, coûta de larmes et de

sang à l'Empire. Troisièmement, Gallion, sur la foi des oracles,

croyait à l'éternité de Rome. Il se trompait si l'on prend sa

prophétie au sens étroit et littéral. Il ne se trompait pas si l'on

considère que Rome, la Rome de César et de Trajan, nous a donné ses

coutumes et ses lois et que la civilisation moderne procède de la

civilisation romaine. C'est à la place auguste où nous sommes, du haut

de la tribune rostrale et dans la curie que fut délibéré le sort de

l'univers et conçue la forme dans laquelle les peuples sont encore

aujourd'hui contenus. Notre science est fondée sur la science grecque

que Rome nous a transmise. Le réveil de la pensée antique au XVe

siècle en Italie, au XVIe siècle en France et en Allemagne, fit

renaître l'Europe à la science et à la raison. Le proconsul d'Achaïe

ne se trompait pas. Rome n'est pas morte puisqu'elle vit en nous.

Considérons en quatrième lieu les idées philosophiques de Gallion.

Sans doute il n'avait pas une très bonne physique et il n'interprétait

pas toujours avec une suffisante précision les phénomènes naturels. Il

faisait de la métaphysique comme un Romain; c'est-à-dire sans finesse.

Au fond il n'estimait la philosophie que pour son utilité et

s'attachait surtout aux questions morales. En rapportant ses discours,

je ne l'ai ni trahi ni flatté. Je l'ai montré sérieux et médiocre,

assez bon disciple de Cicéron. Vous avez entendu qu'il conciliait, au

moyen des plus pauvres raisonnements, la doctrine stoïcienne avec la

religion nationale. On sent que lorsqu'il spécule sur la nature des

dieux, il a le souci de rester bon citoyen et honnête fonctionnaire.

Mais enfin il pense, il raisonne. L'idée qu'il se fait des forces qui

régissent l'univers est, dans son principe, rationnelle et

scientifique et, en cela, conforme à celle que nous nous en formons

nous-mêmes. Il raisonne moins bien que son ami, le grec Apollodore. Il

ne raisonne pas plus mal que les professeurs de notre Université, qui

enseignent la philosophie indépendante et le spiritualisme chrétien.

Par la liberté de l'esprit, par la fermeté de l'intelligence, il

semble notre contemporain. Sa pensée se tourne naturellement dans la

direction que l'esprit humain suit à cette heure. Ne disons donc pas

qu'il méconnaissait l'avenir intellectuel de l'humanité.

»Quant à saint Paul, il annonçait l'avenir, personne n'en doute.

Pourtant il s'attendait à voir de ses yeux le monde finir, et toutes

les choses existantes abîmées dans les flammes. Cette conflagration de

l'univers que Gallion et les stoïciens prévoyaient dans un avenir si

lointain, qu'ils n'en annonçaient pas moins l'éternité de l'Empire,

Paul la croyait toute proche et se préparait à ce grand jour. En cela

il se trompait et cette erreur est plus grosse à elle seule, vous en

conviendrez, que toutes les erreurs réunies de Gallion et de ses amis.

Ce qui est plus grave encore, c'est que Paul n'appuyait cette

extraordinaire croyance sur aucune observation, sur aucun

raisonnement. Il ignorait et méprisait la science. Il se livrait aux

plus basses pratiques de la thaumaturgie et de la glossolalie, il

n'avait de culture d'aucune sorte.

»En réalité, sur l'avenir comme sur le présent et sur le passé, le

proconsul n'avait rien à apprendre de l'apôtre, rien qu'un nom. Il

aurait su que Paul était de la religion du Christ qu'il n'en aurait

pas été pour cela mieux instruit de l'avenir du christianisme qui

devait en peu d'années se dégager à peu près entièrement des idées de

Paul et des premiers hommes apostoliques. En sorte que, si l'on ne

s'arrête pas à des textes liturgiques, dépouillés de leur sens

primitif, et aux constructions purement verbales des théologiens, on

s'apercevra que saint Paul prévoyait moins bien l'avenir que Gallion

et l'on supposera que l'apôtre, s'il revenait aujourd'hui à Rome, y

éprouverait plus de surprise que le proconsul.

»Saint Paul, dans la Rome moderne, ne se reconnaîtrait pas plus sur la

colonne de Marc Aurèle, qu'il ne reconnaîtrait sur la colonne Trajane

son vieil ennemi Kephas. Le dôme de Saint Pierre, les stances du

Vatican, la splendeur des églises et la pompe papale, tout

offusquerait ses yeux clignotants. A Londres, à Paris, à Genève, il

chercherait en vain des disciples. Il ne comprendrait ni les

catholiques ni les réformés qui citent à l'envi ses épitrès vraies ou

supposées. Il ne comprendrait pas mieux les esprits affranchis de tout

dogme, qui fondent leur opinion sur les deux forces qu'il méprisait et

haïssait le plus: la science et la raison. En voyant que le fils de

l'homme n'est pas venu, il déchirerait ses vêtements et se couvrirait

de cendre.

Hippolyte Dufresne intervint:

--Sans doute, dit-il, saint Paul à Paris ou à Rome serait comme un

hibou au soleil. Il ne s'y trouverait pas plus en état de communiquer

avec les Européens cultivés qu'un Bédouin du désert. Il ne se

reconnaîtrait pas chez un évêque et il n'y serait pas reconnu.

Descendu chez un pasteur suisse, nourri de ses écrits, il le

surprendrait par la rudesse primitive de son christianisme. C'est

vrai. Mais songez que c'était un sémite, étranger à la pensée latine,

au génie des Germains et des Saxons, étranger aux races dont sortirent

ces théologiens, qui, à force de faux sens, de contresens et de

non-sens, ont trouvé un sens à ses épîtres falsifiées. Vous le

concevez dans un monde qui n'était pas le sien, qui ne peut en aucun

cas devenir le sien, et cette imagination absurde fait naître tout à

coup une multitude d'images incongrues. On voit, par exemple, ce

tapissier nomade dans le carrosse d'un cardinal et l'on s'amuse de la

figure que feront deux êtres humains d'un caractère aussi opposé. Si

vous ressuscitez saint Paul, ayez le bon goût de le replacer dans sa

race et dans son pays, chez les sémites d'Orient, qui n'ont pas

beaucoup changé depuis vingt siècles et pour qui la Bible et le Talmud

contiennent toute la science humaine. Plantez-le parmi les Juifs de

Damas ou de Jérusalem. Conduisez-le à la synagogue. Il y entendra sans

surprise les enseignements de son maître Gamaliel. Il discutera avec

les rabbins, tissera des poils de chèvre, vivra de dattes et d'un peu

de riz, observera fidèlement la loi et tout à coup entreprendra de la

détruire. Il sera persécuteur et persécuté, bourreau et martyr avec

une égale ardeur. Les Juifs de la synagogue procéderont à son

excommunication en soufflant dans un cornet à bouquin et en versant

goutte à goutte la cire des cierges noirs dans une cuve de sang. Il

supportera avec fermeté cette horrible cérémonie et exercera, dans une

vie pénible et sans cesse menacée, l'énergie d'une âme intraitable.

Cette fois, il ne sera connu probablement que d'un petit nombre de

Juifs ignares et sordides. Mais ce sera Paul encore et Paul tout

entier.

--C'est possible, dit Joséphin Leclerc. Mais vous m'accorderez bien

que saint Paul fut un des principaux fondateurs du christianisme, et

qu'il aurait pu fournir à Gallion quelques indications précieuses sur

le grand mouvement religieux que le proconsul ignorait totalement.

--Qui fait une religion ne sait pas ce qu'il fait, répliqua Langelier.

J'en dirai presque autant de ceux qui fondent les grandes institutions

humaines, ordres monastiques, compagnies d'assurances, garde

nationale, banques, trusts, syndicats, académies et conservatoires,

sociétés de gymnastique, soupes et conférences. Ces établissements,

d'ordinaire, ne correspondent pas longtemps aux intentions de leurs

fondateurs, et il arrive parfois qu'ils y deviennent tout à fait

opposés. Encore y peut-on reconnaître, après de longues années,

quelques indices de leur destination première. Quant aux religions,

tout au moins chez les peuples dont la vie est agitée et la pensée

mobile, elles se transforment sans cesse et si complètement, au gré

des sentiments et des intérêts de leurs fidèles et de leurs ministres,

qu'au bout de peu d'années elles ne gardent rien de l'esprit qui les

créa. Les dieux changent plus que les hommes, parce qu'ils ont une

forme moins précise et qu'ils durent plus longtemps. Il y en a qui

s'améliorent en vieillissant; d'autres se gâtent avec l'âge. En moins

d'un siècle, un dieu devient méconnaissable. Celui des chrétiens s'est

transformé plus complètement peut-être qu'aucun autre. Cela tient,

sans doute, à ce qu'il a appartenu successivement à des civilisations

et à des races très diverses, aux Latins, aux Grecs, aux Barbares, à

toutes les nations formées sur les débris de l'Empire romain. Certes,

il y a loin du roide Apollon de Dédale à l'Apollon classique du

Belvédère. Il y a plus loin encore du Christ éphèbe des Catacombes au

Christ ascétique de nos cathédrales. Ce personnage de la mythologie

chrétienne surprend par le nombre et la diversité de ses

métamorphoses. Au Christ flamboyant de saint Paul succède, dès le IIe

siècle, le Christ des synoptiques, Juif pauvre, vaguement communiste,

qui presque aussitôt devient, avec le quatrième évangile, une sorte de

jeune alexandrin, disciple très faible des gnostiques. Et plus tard, à

ne considérer que les Christs romains et pour ne s'arrêter qu'aux plus

célèbres, on eut le Christ dominateur de Grégoire VII, le Christ

sanguinaire de saint Dominique, le Christ chef de bandes de Jules II,

le Christ athée et artiste de Léon X, le Christ fade et louche des

Jésuites, le Christ protecteur de l'usine, défenseur du capital et

adversaire du socialisme, qui fleurit sous le pontificat de Léon XIII

et qui règne encore. Tous ces Christs, qui n'ont entre eux de commun

que le nom, saint Paul ne les prévoyait pas. Au fond il n'en savait

pas plus que Gallion sur le dieu futur.

--Vous exagérez, dit M. Goubin, qui n'aimait l'exagération en aucun

sens.

Giacomo Boni, qui vénère les livres sacrés de tous les peuples, fit

observer alors que le tort de Gallion, que le tort des philosophes et

des historiens romains, fut d'ignorer les livres sacrés des Juifs.

--Mieux instruits, dit-il, les Romains n'auraient pas gardé d'injustes

préventions contre la religion d'Israël; et, comme dit votre Renan,

dans ces questions qui intéressaient l'humanité entière, un peu de bon

vouloir et une meilleure information auraient peut-être évité de

terribles malentendus. Il ne manquait pas de Juifs instruits, comme

Philon, pour expliquer la loi de Moïse aux Romains, si ceux-ci avaient

eu l'esprit plus large et un plus juste pressentiment de l'avenir. Les

Romains ressentaient devant la pensée asiatique du dégoût et de

l'effroi. S'ils avaient raison de la craindre, ils avaient tort de la

mépriser. C'est une grande sottise que de mépriser un danger. En

traitant d'imaginations criminelles et d'impiétés populaires les

religions syriennes, Gallion manqua de clairvoyance.

--Et comment les Juifs hellénisants eussent-ils instruit les Romains

de ce qu'ils ignoraient eux-mêmes? demanda Langelier. Comment un

Philon si honnête, si savant mais si borné, leur eût-il révélé la

pensée obscure, confuse et féconde d'Israël qu'il ne connaissait pas

lui-même? Qu'aurait-il appris à Gallion touchant la foi des Juifs,

sinon des niaiseries littéraires? Il lui aurait exposé que la doctrine

de Moïse est conforme à la philosophie de Platon. Alors comme

toujours, les hommes cultivés n'avaient aucune idée de ce qui se

passait dans l'esprit des multitudes. C'est toujours à l'insu des

lettrés que les foules ignorantes créent des dieux.

»Un des faits les plus étranges et les plus considérables de

l'histoire, c'est la conquête du monde par le dieu d'une peuplade

syrienne, c'est la victoire d'Iaveh sur tous les dieux de Rome, de la

Grèce, de l'Asie et de l'Égypte. Jésus ne fut en somme qu'un nabi et

le dernier des prophètes d'Israël. On ne sait rien de lui. Nous ne

connaissons ni sa vie ni sa mort, car les évangélistes ne sont

nullement des biographes. Et les idées morales qui ont été mises sous

son nom proviennent en réalité de la foule des illuminés qui

prophétisaient au temps des Hérodes.

»Ce qu'on appelle le triomphe du christianisme est plus exactement le

triomphe du judaïsme, et c'est Israël a qui échut le singulier

privilège de donner un dieu au monde. Il faut reconnaître que Iaveh

méritait, à bien des égards, son élévation subite. C'était, quand il

parvint à l'empire, le meilleur des dieux. Il avait bien mal commencé.

On peut dire de lui que les historiens disent d'Auguste, qu'il

s'adoucit avec l'àge. A l'époque où les Israélites s'établirent dans

la terre promise, Iaveh était stupide, féroce, ignare, cruel,

grossier, mal embouché, le plus bête et le plus méchant des dieux.

Mais sous l'influence des prophètes il changea du tout au tout. Il

cessa d'être conservateur et formaliste et se convertit aux idées

pacifiques, aux rêves de justice. Son peuple était misérable. Il

ressentit une pitié profonde pour tous les misérables. Et, bien qu'au

fond il restât très Juif et très patriote, en devenant révolutionnaire

il devint forcément international. Il se constitua le défenseur des

humbles et des opprimés. Il eut une de ces pensées simples par

lesquelles on se concilie le monde. Il annonça le bonheur universel,

l'avènement d'un messie bienfaisant et pacificateur. Son prophète

Isaïe lui souffla sur cet admirable thème des paroles d'une poésie

délicieuse et d'une douceur invincible: «La maison d'Iaveh sera

établie sur le sommet des montagnes et s'élèvera par-dessus les

collines. Alors toutes les nations s'y rendront, les peuples

innombrables la visiteront, disant: «Montons à la montagne d'Iaveh, à

la maison du Dieu de Jacob, afin qu'il nous enseigne ses voies et que

nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi et de

Jérusalem la parole d'Iaveh. Il jugera entre les nations; il jugera

entre les peuples innombrables. De leurs épées ils forgeront des

hoyaux et de leurs lances des faucilles. Alors le loup habitera avec

l'agneau. Le lionceau et les brebis seront ensemble et un petit enfant

les conduira...» Dans l'Empire romain, le dieu des Juifs travaillait à

la conquête des classes laborieuses et à la révolution sociale. Il

s'adressait aux malheureux. Or, au temps de Tibère et de Claude, il y

avait dans l'Empire infiniment plus de malheureux que d'heureux. Il y

avait des multitudes d'esclaves. Un seul homme en possédait jusqu'à

dix mille. Ces esclaves étaient pour la plupart tout à fait

misérables. Ni Jupiter ni Junon ni les Dioscures ne s'occupaient

d'eux. Les dieux latins ne les plaignaient pas. C'étaient les dieux de

leurs maîtres. Quand un dieu vint de Judée, qui écoutait les plaintes

des humbles, les humbles l'adorèrent. Ainsi la religion d'Israël

devint la religion du monde romain. Voilà ce que ni saint Paul ni

Philon ne pouvaient expliquer au proconsul d'Achaïe, parce qu'ils ne

le voyaient pas clairement. Et voilà ce que Gallion ne pouvait

découvrir. Cependant il sentait que le règne de Jupiter était près de

finir et il annonçait l'avénement d'un dieu meilleur. Par amour des

antiquités nationales, il prenait ce dieu dans l'Olympe gréco-latin;

et il le choisissait du sang de Jupiter, par sentiment aristocratique.

C'est de la sorte qu'il désigna Hercule au lieu de Iaveh.

--Pour le coup, dit Joséphin Leclerc, vous avouerez que Gallion se

trompait.

--Moins que vous ne croyez, répondit Langelier en souriant. Iaveh ou

Hercule, il n'importait guère. Croyez-le bien: le fils d'Alcmène

n'aurait pas gouverné le monde autrement que le père de Jésus. Tout

olympien qu'il était, il lui aurait bien fallu devenir le dieu des

esclaves et prendre l'esprit religieux des temps nouveaux. Les dieux

se conforment exactement aux sentiments de leurs adorateurs: ils ont

des raisons pour cela. Et faites-y attention. L'esprit qui favorisa

l'avènement à Rome du dieu d'Israël n'était pas seulement l'esprit

populaire, c'était aussi celui des philosophes. Ils étaient alors

prévue tous stoïciens et croyaient à un dieu unique, auquel avait

travaillé Platon et qui ne se rattachait par aucun lien de famille ni

d'amitié aux dieux à forme humaine de la Grèce et de Rome. Ce dieu,

par son infinité, ressemblait au dieu des Juifs. Sénèque et Épictète

qui le vénéraient eussent été les premiers surpris de la ressemblance

si on les avait mis en état de faire la comparaison. Pourtant ils

avaient beaucoup contribué eux-mêmes à rendre acceptable l'austère

monothéisme des judéo-chrétiens. Il y avait loin sans doute de la

fierté stoïque à l'humilité chrétienne, mais la morale de Sénèque, par

sa tristesse et son mépris de la nature, préparait la morale

évangélique. Les stoïciens étaient brouillés avec la vie et la beauté;

cette rupture, que l'on attribua au christianisme, fut commencée par

les philosophes. Deux siècles plus tard, à l'époque de Constantin, les

païens et les chrétiens auront, autant dire, une même morale, une même

philosophie. L'empereur Julien, qui rétablit la vieille religion de

l'Empire abolie par Constantin l'Apostat, passe avec raison pour un

adversaire du Galiléen. Et, quand on lit les petits traités de Julien,

on est frappé de la quantité d'idées que cet ennemi des chrétiens

possède en commun avec eux. Comme eux il est monothéiste; comme eux il

croit aux mérites de l'abstinence, du jeûne et des mortifications;

comme eux il méprise les plaisirs charnels et pense se rendre agréable

aux dieux en ne s'approchant point des femmes; enfin il pousse le

sentiment chrétien jusqu'à se féliciter d'avoir la barbe sale et les

ongles noirs. L'empereur Julien avait, à bien peu de chose près, le

même morale que saint Grégoire de Nazianze. Rien à cela que de naturel

et d'ordinaire. Les transformations des moeurs et des idées ne sont

jamais soudaines. Les plus grands changements de la vie sociale se

produisent insensiblement et ne se voient qu'à distance. Ceux qui les

traversent ne les soupçonnent pas. Le christianisme ne s'établit que

lorsque l'état des moeurs s'accommoda de lui et que lui-même

s'accommoda de l'étât des moeurs. Il ne put se substituer au paganisme

qu'au moment où le paganisme vint à lui ressembler et où il vint à

ressembler au paganisme.

--Mettons, dit Joséphin Leclerc, que ni saint Paul ni Gallion ne

lurent dans l'avenir. Personne n'y lit. N'est-ce pas un de vos amis

qui a dit: «L'avenir est caché même à ceux qui le font.»

--Notre connaissance de ce qui sera, reprit Langelier, est en raison

de notre connaissance de ce qui est et de ce qui fut. La science est

prophétique. Plus une science est exacte, plus on en peut tirer

d'exactes prophéties. Les mathématiques, à qui seules appartient

l'entière exactitude, communiquent une partie de leur précision aux

sciences qui procèdent d'elles. Aussi fait-on par le moyen de

l'astronomie mathématique et de la chimie des prédictions certaines.

Vous pouvez calculer les éclipses pour des millions d'années sans

craindre que vos calculs soient trouvés faux, tant que le soleil, la

lune et la terre seront dans les mêmes rapports de masse et de

distance. Vous pouvez de même prévoir que ces rapports changeront dans

un avenir très lointain. Car on fonde sur la mécanique céleste cette

prophétie encore, que l'astre aux cornes d'argent ne tracera pas

éternellement le même cercle autour de notre globe et que des causes

qui agissent actuellement, à force de se répéter, changeront son

cours. Vous pouvez annoncer que le soleil s'assombrira et n'élèvera

plus au-dessus de nos océans glacés qu'un globe rétréci. A moins qu'il

ne lui soit venu, d'ici là, de nouveaux aliments: ce qui est bien

possible, car il est capable d'attraper des essaims d'astéroïdes comme

l'araignée des mouches. Vous pouvez annoncer pourtant qu'il s'éteindra

et que les figures disloquées des constellations s'effaceront point

par point dans l'espace noir. Mais qu'est-ce que la mort d'une étoile?

L'évanouissement d'une étincelle. Que tous les astres du ciel

s'éteignent comme se sèchent les herbes de la prairie, qu'importe à la

vie universelle, tant que les éléments infiniment petits qui les

composent auront gardé en eux la puissance qui fait et défait les

mondes! Vous pouvez prédire une fin plus complète de l'univers, la fin

de l'atome, la dissociation des derniers éléments de la matière, les

temps où le protyle, le brouillard sans forme, aura reconquis sur la

ruine de toutes choses son empire illimité. Et ce ne sera là qu'un

temps dans la respiration de Dieu. Tout recommencera.

»Les mondes renaîtront. Ils renaîtront pour mourir. La vie et la mort

se succéderont éternellement. Dans l'infini de l'espace et du temps se

réaliseront toutes les combinaisons possibles et nous nous

retrouverons de nouveau assis au flanc du Forum ruiné. Mais puisque

nous ne saurons pas que c'est nous, ce ne sera pas nous.

Sur la pierre blanche · 第 15 / 24 题