On voit qu'alors François Ier se considérait comme centre et principe de

cet ordre primitivement religieux, indépendant par essence, qui se

conservait et se reproduisait par lui-même, auquel le roi n'avait le

droit d'ajouter un chevalier qu'en sa qualité de chevalier lui-même

quand il l'était, et sous les conditions établies pour l'admission dans

l'ordre des chevaliers. Il imagina de faire de l'ensemble des nobles

existant en France une congrégation de chevalerie, des anoblissements,

une affiliation à cette congrégation, et de sa domesticité subalterne ou

service du corps, un principe d'anoblissement, un service, non pas

précisément de chevalerie, mais du grade d'écuyer dont il fallait être

investi pour parvenir à la chevalerie.

Quand le roi eut dit pour anoblir ses valets de chambre, ses huissiers

de la chambre, ses valets de garde-robe et autres: Nous vous faisons

écuyers; cette formule passa dans toutes les lettres d'anoblissement: on

l'employa dans les lettres données aux vétérans dans les charges

anoblissantes. Alors les lettres de noblesse eurent un attrait nouveau.

Modelées sur celles d'officiers de la maison du roi, elles semblaient

mettre sur la voie de la cour, donner à l'anobli un air d'officier de

cour, l'affilier au service de la cour. Le titre étant emprunté du

système dont le roi était le centre, ces lettres liaient à la fois non

seulement comme engagement de service, mais comme soumission religieuse

à l'ordre de la chevalerie. Dans le fond de son âme un bourgeois devenu

écuyer se sentait rapproché d'un homme de la cour par la double

apparence de domesticité et d'affiliation religieuse; il voyait les

portes de la cour entr'ouvertes, au moins à sa curiosité; il croyait s'y

entendre appeler, d'un peu loin à la vérité, mais assez distinctement

pour être remarqué des gens qui l'environnaient, et l'obliger à se

séparer du commun état. Aussi composait-il son ton, son langage, sa

contenance, de manière que tout répondît à sa glorieuse vocation; il se

croyait même obligé d'être en tout temps et en tout lieu le champion du

pouvoir, de prendre en toute occasion fait et cause pour le

gouvernement; il avait le pressentiment du privilége exclusif des

emplois publics d'une certaine importance. Il semblait déjà voir le

moment où tous les écuyers se réuniraient sous une commune bannière,

avec la plus ancienne noblesse, contre le commun état, et auraient le

bonheur de s'entendre dire que sous cette bannière _il n'y a ni premier

ni dernier_[65].

[Note 65: C'est ce qui est arrivé à Coblentz durant l'émigration.

Quand un Français déserteur de la France se présentait à M. le

comte d'Artois, il lui demandait: Êtes-vous _gentilhomme?_ Les

hobereaux répondaient modestement: Monseigneur, je suis _noble_.

Le prince répondait obligeamment: Monsieur, dans la noblesse il

n'y a ni premier ni dernier. L'arrivant qui n'avait pas le bonheur

d'être écuyer, à la question du prince, Êtes-vous gentilhomme?

répondait: Non, monseigneur. Le prince disait alors: Vous êtes

digne de l'être.]

L'affluence des gens du commun état, pour obtenir des lettres de

noblesse, était donc devenue très considérable. Jusqu'au règne de

François Ier il n'avait été fait que très peu d'anoblissements par

lettres du prince, elles avaient été données pour de bonnes raisons ou

du moins sous des prétextes honorables: depuis l'anoblissement de tout

le service du troisième ordre de la maison du roi, on voit commencer la

multiplicité des lettres de noblesse dont la France a été affligée

pendant deux siècles; abus poussé jusqu'au dernier scandale pendant les

règnes des fils et petits-fils de François Ier, où ces lettres devinrent

hautement l'objet d'un trafic. Depuis son règne on rencontre à chaque

pas dans nos recueils de législation _des édits portant création de

lettres d'anoblissement_, moyennant une finance taxée par la loi.

Charles IX, en 1566 et en 1568, Henri III, en 1576 et 1577, firent des

créations de ce genre. La dernière fut malheureuse: les appâts offerts à

la vanité furent rebutés par la vanité même; la cour semblait se jouer

d'elle; sa prodigalité paraissait dérisoire; elle humiliait des gens

curieux de s'anoblir, par sa manière d'anoblir; elle désanoblissait la

noblesse même. La création de _mille lettres de noblesse_ à vendre, ne

trouva pas de curieux pour les acheter. Ce qu'on voulait acquérir, en

acquérant la noblesse, c'était une distinction; et l'état en mettant les

lettres d'anoblissement en vente n'offrait plus qu'une marchandise dont

l'achat ne pouvait distinguer personne que par le ridicule. Dans

l'impuissance de rien tirer de la noblesse mise en vente, on la mit en

impôt. On frappa des lettres de noblesse au balancier monétaire, et on

les distribua comme une monnaie de poids et de bon aloi. Des gens de

finance avaient avancé au gouvernement le montant de mille lettres; ne

pouvant les vendre, il fallut rembourser l'avance; pour la rembourser il

fallut _imposer_ les lettres sur des particuliers qu'on jugea en état de

les payer. On en fit un rôle; on y comprit un marchand de boeufs du pays

d'Auge, nommé _Grain d'Orge_, un rustre qui aimait son métier, qui n'en

avait jamais fait et n'en voulait pas faire d'autre, également incapable

du désoeuvrement et des occupations d'un gentilhomme. Il refuse les

lettres qu'on lui apporte. On insiste; il résiste obstinément. On lui

fait des sommations dont il se moque; mais enfin on décerne contrainte,

on saisit ses meubles: alors il fallut bien se résoudre, et Grain d'Orge

fit souche de gentilhomme. La Roque, qui rapporte ce fait dans son

Traité de la Noblesse, dit avoir vu les contraintes dans les mains de

son petit-fils, sieur du Rocher.

Cet échec fit sentir la nécessité de s'arrêter pour quelque temps;

cependant on a revu bientôt et à plusieurs reprises mettre sur la

_place_, comme effets de commerce, des lettres de noblesse tout

expédiées, auxquelles il ne manquait que le nom de l'acheteur pour

lequel un blanc était réservé entre l'éloge tout imprimé de ses services

et le jugement que l'équité royale en avait porté. Ces lettres avaient

lieu à l'occasion d'un _avènement à la couronne_, d'une _joyeuse

entrée_, d'un _sacre_, d'un _baptême_, d'un _mariage_, d'une _victoire_

ou de quelque autre évènement heureux.

Pendant qu'on créait ainsi des lettres d'anoblissement pour les vendre,

on multipliait d'un autre côté les charges anoblissantes et on les

vendait aussi.

Sur quinze mille familles nobles que l'on comptait en France en 1789,

treize mille proviennent de ces anoblissements par lettres

arbitrairement données ou achetées, ou par charges inutiles ou onéreuses

à l'état; entre les deux mille autres familles, treize ou quatorze cents

descendent d'hommes qui ont vieilli honorablement au service militaire,

dans les hautes magistratures, ou que leur notabilité personnelle,

acquise par d'utiles occupations, ont fait élire à des fonctions

municipales: les six ou sept cents autres sont de noblesse de date

antérieure et plus ou moins ancienne. Ainsi ce qu'on appelait la

noblesse française à l'époque de l'émigration, le grand nombre de ces

nobles qui se sont crus obligés à former sans en être requis une armée

contre la nation, et se sont fait un honneur d'attirer sur les princes

et sur le roi des défiances contre lesquelles ils espéraient se rendre

nécessaires, c'étaient presque en totalité ces familles d'écuyers, nées

à la suite de l'institution des écuyers valets de chambre et des écuyers

valets de garde-robe de François Ier.

Cette observation est confirmée par une autorité qui semble

incontestable c'est celle de Chérin. Voici comment il s'exprimait en

1788: «Une vérité que je puis avancer sans craindre de me tromper, c'est

que de cette multitude innombrable de personnes qui composent l'ordre

des privilégiés, _à peine un vingtième_[66] peut-il prétendre

véritablement à la noblesse immémoriale et d'ancienne race[67].»

[Note 66: La proportion serait bien plus faible aujourd'hui et

depuis la restauration; il suffit d'avoir été et de s'être dit

attaché à la cause royale pour se dire noble et pour prendre des

titres.]

[Note 67: Chérin, généalogiste des ordres du roi. Discours sur la

noblesse, en tête de l'abrégé chronologique des lois concernant le

fait de noblesse. Cet ouvrage a été publié en 1788.]

Il faut se rappeler ici que François Ier, ne pouvant rétablir la

chevalerie guerrière qu'il rendait ridicule par le romanesque qu'il y

mêlait, appela à la chevalerie les légistes, les théologiens, les

pédants versés dans l'hébreu et le grec. Nous avons vu qu'en passant par

Toulouse il accorda aux docteurs régents de l'université le privilége de

_promouvoir à l'ordre de chevalerie_ ceux qui auraient accompli un temps

d'études requis. Ce qu'il fit à Toulouse il le fit sans doute à Paris, à

Montpellier; on a vu que Sainte-Palaye compte cet abus entre ceux qui

firent tomber la chevalerie dans un tel mépris qu'aucun homme de guerre

ne voulait la recevoir. Il ne résulta pas moins de cette profusion

d'accolades qui déshonora et fit tomber la chevalerie, qu'elle donna à

la France une multitude infinie de nobles, et qu'une partie assez

nombreuse d'une noblesse, qui aujourd'hui est réputée _ancienne_, tire

de là son importance.

C'étaient ces nobles, c'étaient aussi ceux qui se faisaient chevaliers

eux-mêmes en portant les armes pour ou contre leur prince et leur

patrie, tels que les ligueurs armés contre Henri IV[68], qui faisaient

dire au comte d'Entragues, en 1789, que la noblesse héréditaire était le

fléau le plus funeste dont le ciel eût affligé les sociétés humaines.

[Note 68: Préambule de l'édit de 1600 concernant les tailles.]

AUTRE EXTENSION DU NOUVEAU SYSTÈME DE

MAISON ET DE COUR

ÉTABLI SOUS FRANÇOIS Ier.

La noblesse en France n'a jamais formé un corps et n'a jamais été qu'un

ordre de personnes isolées qui n'avaient rien d'un corps organisé; ni

registres d'inscription, ni assemblées communes, ni délibérations, ni

chefs, ni secrétaires, ni syndics, ni agens, ni archives; c'était un

mélange informe d'homme d'origine fort disparate. Il y avait plus de

distance entre l'origine d'un grand nombre d'anoblis des dernières

classes et les nobles de race, qu'entre ces nobles et les hautes classes

de la bourgeoisie, dont les familles depuis des siècles vivaient

noblement[69]. Et combien d'autres disparates! Henri IV se plaignait

dans l'édit des tailles de la multitude de gens qui s'étaient introduits

dans l'ordre de la noblesse en portant les armes contre lui; cent autres

moyens ont constitué des familles nobles. Mais ici bornons-nous à

observer que la noblesse n'était qu'un mélange d'hommes distincts des

non-nobles, par des priviléges en matière d'impôts, de service militaire

et de prestations personnelles ou corvées.

[Note 69: Depuis long-temps les Français n'étaient plus distingués

dans les solennités législatives ni dans les lois en _nobles_ et

_roturiers_. Le mot de _roturiers_ désignait les cultivateurs qui

_rompaient_ la terre, de _rumpere_; _roture_ de _ruptura_. Les

lois et ordonnances disaient les _nobles_ et les _non-nobles_.

Sous le règne de François Ier, il existait une distinction bien

reconnue entre différentes classes du tiers-état. Guillaume Budée,

secrétaire du roi[69A], protégé de François Ier, Tiraqueau,

conseiller au parlement de Paris, dans son Traité _de

Nobilitate_[69B] en 1553; Chassenaux ou Chassanée, premier

président au parlement d'Aix, _in Consuetudines Burgundiæ_[69C],

en 1540, ont marqué précisément les différences alors établies

dans le tiers-état. «Les uns étaient _honorables_, les autres

_vulgaires_, et les derniers réputés _vils et abjects_.

«Les _honorables_ étaient ceux dont les vacations s'élevaient

au-dessus du commun. L. legitimas, ff. de _legit tutor_. Et

ceux-là parvenaient aux premières charges des villes et

possédaient souvent des dignités personnelles ou réelles.

«Les _vulgaires_ exerçaient une profession moins relevée, mais

sans bassesse; et ceux-là se pourraient rapporter, dit Budée, aux

six corps principaux des métiers de Paris.

«Les _vils_ et les _abjects_ étaient les artisans occupés à des

ouvrages grossiers ou répugnans.[69D].»

[Note 69A: In leg siunorum. §. 1. ff. ad. legem Juliam de

adulteriis.]

[Note 69B: Ch. 2.]

[Note 69C: Rub. 4. §. 3. num. 55.]

[Note 69D: Voyez La Roque, Traité de la Noblesse, p. 232.]]

Le règne de François Ier a amené une importante modification dans

l'existence de la noblesse.

Depuis le règne de François Ier cet assemblage de parties disparates,

sans devenir un corps régulièrement organisé, devint un tout plus

compact par la multiplicité des anoblissemens, et prit, si on peut le

dire, une existence plus homogène par l'analogie que le titre d'écuyer

donna aux anoblis avec la domesticité royale, par l'affiliation que ce

titre établit entre eux et la cour, centre et foyer de chevalerie;

enfin, par la séparation mieux prononcée des nobles d'avec les gens du

commun état, au moyen de priviléges plus considérables attribués aux

premiers. François Ier ayant fait de tous les emplois de sa cour le

patrimoine de la noblesse ou un titre pour l'acquérir, ses successeurs

se trouvèrent sur la voie d'étendre ce patrimoine à tous les emplois

honorables de l'État, de l'armée et à toutes les dignités de l'église.

Sans devenir un corps, la noblesse eut seule la prérogative de composer

tous les grands corps de l'État. Elle n'eut aucune fonction, mais elle

acquit un droit exclusif à l'exercice de toutes celles qui avaient de

l'importance et de la dignité. On vit d'abord des nobles arriver aux

places éminentes, dans l'église, dans la robe, dans l'armée, sans autre

mérite que leur nom, et obtenir des préférences sur le mérite et les

services les plus signalés. Plus tard la haute magistrature, la haute

administration, le conseil, les parlemens, les cours des aides, furent

peuplés en grande partie de nobles. Enfin, vers la fin du siècle passé,

une ordonnance royale, sans égard pour la mémoire des Chevert, des

Catinat, des Fabert, des Vauban, prescrivit que, pour entrer dans

l'armée au grade de sous-lieutenant, l'aspirant ferait preuve désormais

de quatre générations de noblesse. Ce fut là le signal d'une exclusion

générale des places honorables prononcée contre le tiers-état. Plusieurs

cours de justice exigèrent des acquéreurs d'offices qui se

présenteraient pour entrer dans leur sein, quatre degrés de noblesse,

croyant ne pas pouvoir admettre dans la magistrature d'une cour

souveraine des personnes réputées au-dessous d'une sous-lieutenance

d'infanterie. De misérables fainéans, endormis dans les stalles d'une

cathédrale ou d'une collégiale de province, se réveillant au bruit des

acclamations nobiliaires, firent aussi ériger leurs communautés en

chapitres nobles de quatre degrés. Le vertige était général.

Alors la noblesse, sans être un corps, se trouva composer tous les

corps; elle était un ensemble d'hommes puissans; elle n'avait pas ses

assemblées propres, mais elle était en assemblée permanente dans celles

des corps qu'elle composait. C'était une nation privilégiée, dans la

nation dépouillée.

En 1789 le pouvoir royal, étonné de l'irritation et de la force de

l'esprit national à l'occasion des impôts et des actes arbitraires

auxquels les refus parlementaires exposaient les magistrats énergiques,

espéra qu'il pourrait lui opposer avec succès cette gent nobiliaire, qui

depuis deux siècles s'était si considérablement grossie, et en former un

corps compact de quarante mille individus solidaires envers la royauté:

on convoqua des états-généraux; on convoqua dans les assemblées

baillagères tous les nobles, propriétaires ou non; les lettres de

convocation qualifièrent de gentilhomme tout individu qui serait né

noble; on mit alors en principe que la noblesse ne reconnaissait ni

premier ni dernier.

On n'a pas oublié comment, en 1789, la France prit et l'outrage de

l'exclusif pour les emplois publics, et la convocation qui appelait le

noble, indépendamment de toute propriété, à former une chambre des

états. Ce fut contre ces privilégiés qu'éclata la révolution et que

furent prononcées les premières abolitions; ce fut contre eux que

l'emportement et la fureur populaires se signalèrent et que commença

cette irruption de vengeance qui, dans son aveuglement, confondit avec

la foule des nobles, des grands dignes de leur nom, dont le civisme

s'était déclaré pour une réforme désirée par la nation[70].

[Note 70: À leur tête la reconnaissance nationale doit placer le

duc de La Rochefoucauld.]

Quand l'insurrection eut déployé la force nationale sur l'ordre de la

noblesse, les membres émigrèrent. Chez l'étranger, ils contractèrent

réellement un esprit de corps dans le malheur commun, par la soif d'une

vengeance commune. C'est avec cet esprit qu'ils sont rentrés en France,

où il ne s'est plus trouvé de privilége, et d'élévation des hommes du

commun état leur a imposé. Les conséquences ultérieures ne sont pas de

mon sujet.

FIN DE LA PREMIÈRE LIVRAISON.

Conséquences du système de cour établi sous François 1er Première livraison contenant l'histoire politique des grands offices de la maison et couronne de France, des dignités de la cour, et particulièrement des marquis, et du système nobiliaire depuis François premier · 第 7 / 7 段