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DE L'IMPRIMERIE DE LACHEVARDIÈRE,
RUE DU COLOMBIER, N° 30, à PARIS.
CONSÉQUENCES
DU
SYSTÈME DE COUR
ÉTABLI
SOUS FRANÇOIS Ier.
PREMIÈRE LIVRAISON
CONTENANT
L'HISTOIRE POLITIQUE DES GRANDS OFFICES DE LA MAISON ET COURONNE DE
FRANCE; DES DIGNITÉS DE LA COUR, ET PARTICULIÈREMENT DES MARQUIS, ET DU
SYSTÈME NOBILIAIRE DEPUIS FRANÇOIS PREMIER.
Par P.-L. ROEDERER.
PARIS,
HECTOR BOSSANGE, LIBRAIRE,
QUAI VOLTAIRE, N° 11.
LIBRAIRIE DES ÉTRANGERS,
RUE NEUVE-SAINT-AUGUSTIN, N° 50.
AOÛT 1830.
CONSÉQUENCES
DU
SYSTÈME DE COUR
ÉTABLI
SOUS FRANÇOIS Ier
INTRODUCTION.
On répète souvent cette conclusion du jugement porté par Anquetil sur
François Ier: «_Ses défauts n'ont affligé que son siècle, et nous
jouissons des fruits de ses bonnes qualités._»
Anquetil et la plupart de ses lecteurs se sont persuadé que cette
conclusion caractérisait un règne dont la probité interdit l'éloge, et
pour lequel néanmoins la sévérité paraît difficile, ne fût-ce que par le
défaut d'exemples qui y disposent.
On se flatte bonnement de satisfaire la justice, en avouant d'abord que
ce règne a été une calamité pour la partie du seizième siècle à laquelle
il s'étend, et en avançant ensuite qu'il a jeté dans la nation des
semences de bien dont les siècles suivants ont opéré le développement,
et auxquelles nous devons aujourd'hui de douces et nobles jouissances.
Quand j'ai parlé de cette opinion à la fin de mon Mémoire concernant
François Ier, j'ai craint d'en trop dire; je vois, par les observations
qui m'ont été faites, que je n'ai point dit assez, et je reprends la
récapitulation de quelques parties de ce règne.
Quels furent donc les défauts et les bonnes qualités de François Ier,
quelles furent les calamités dont ses défauts affligèrent son siècle, et
quelles sont les jouissances que nous devons à ses bonnes qualités?
«Ce prince, dit Anquetil, était _indiscret jusqu'à l'imprudence, léger,
imprévoyant_. Il fit des femmes de sa cour des objets de scandale. Il
avait l'amour du luxe et des plaisirs: voilà ses défauts. _Les fêtes,
les spectacles, le faste de sa cour lui coûtaient autant que la guerre;_
ses guerres et ses négociations _furent toutes aussi malheureuses les
unes que les autres_: voilà ses fautes. «En revanche, dit toujours
Anquetil, il était _affable, éloquent, loyal_; il aimait les sciences;
il affectionnait et honorait les savants; il avait des moeurs douces et
polies: telles furent ses bonnes qualités. La politesse de sa cour, à
laquelle nous devons la douceur et l'élégance de moeurs qui fixent sur
la France les regards charmés des étrangers; la restauration des
lettres, l'essor qu'elles ont pris, la hauteur où notre littérature
s'est élevée et se soutient depuis près de deux siècles; tels sont,
selon Anquetil, les heureux fruits de ses bonnes qualités, dont nous
jouissons.»
Indiscret, léger, imprévoyant, fastueux, galant, dépensier, que tout
cela ne s'appelle que des _défauts_ dans un roi, j'y consens; que toutes
les disgrâces méritées d'un négociateur décrié et les revers d'un
guerrier présomptueux et malhabile, s'appellent des _fautes_, quand il
s'agit d'un roi, j'y souscris encore, pourvu que cette indulgence ne
passe pas dans la morale publique.
Mais pourquoi Anquetil oublie-t-il dans son résumé la crapule qui
souilla la vie privée de son héros, ses manques de foi, ses habitudes
despotiques, son esprit persécuteur, sa cruauté dans la tyrannie?
Sont-ce là de simples défauts, ne sont-ce pas des vices? Pourquoi
l'auteur oublie-t-il le mépris des lois de l'état, si bien prouvé par la
dégradation des corps politiques et judiciaires; les entreprises sur la
propriété par l'impôt arbitraire, par l'envahissement du trésor public;
l'oppression des consciences par les persécutions religieuses, par des
condamnations capitales arbitrairement prononcées, par des violences
directes personnellement exercées, par la férocité inouïe d'exécutions
ordonnées contre des innocents? Sont-ce là des fautes ou des crimes? La
raison, la justice, la morale, permettent-elles de pallier les vices
sous le nom mitigé de défauts, et d'adoucir l'horreur du crime, par la
simple qualification de fautes?
Des bonnes qualités qu'il plaît à l'auteur d'attribuer à François Ier,
plusieurs lui ont été absolument étrangères, notamment la loyauté et la
franchise: il a même été atteint des vices opposés. Fut-il franc et
loyal quand il éluda le combat singulier que lui-même avait proposé à
Charles-Quint[1]? L'était-il, quand, en présence de seigneurs italiens
avec qui il avait fait un traité, il molesta et humilia le parlement qui
en refusait la vérification, et ensuite encouragea secrètement
l'opposition des magistrats, les priant de prendre sur eux _l'odieux
d'un refus qu'il ne fallait pas_, disait-il, _qu'on lui imputât_?
L'était-il, quand il sacrifia à Léon X les petites puissances de
l'Italie, à qui il devait en grande partie la conquête du Milanais?
L'était-il, quand il faisait assurer aux protestants réunis à Smalcalde
qu'il n'avait jamais fait brûler de protestants d'Allemagne, parmi les
hérétiques dont le supplice avait épouvanté le monde?
[Note 1: Le duc de Wellington a dans sa possession une cassette
qui renferme en original l'opinion de tous les grands et illustres
guerriers de l'Europe entière, consultés par Charles-Quint sur
celle de François Ier dans cette affaire. Je tiens d'un officier
général attaché au duc de Wellington, et qui a lu tous ces écrits,
que le sentiment unanime des personnages consultés s'accorde avec
l'opinion que j'ai exprimée à ce sujet dans mon Mémoire.]
Au lieu d'avoir affectionné et honoré les savants, il en a été le
persécuteur; au lieu d'avoir favorisé cet essor des esprits qui fait
depuis près de deux siècles la principale gloire de la France, il l'a
retardé, non seulement par la tyrannie qu'il a exercée sur tous les
hommes de son temps qui étaient dignes du nom d'hommes de lettres, mais
aussi par la protection exclusive qu'il a donnée aux écoles infectées de
la scolastique: long et puissant obstacle aux progrès de la raison
humaine, qui n'a cédé que long-temps après, à la _Méthode_ introduite
par le génie de Descartes, heureusement plus puissant que les traditions
de François Ier.
La douceur et la politesse des moeurs datent en France de la régence
d'Anne de Beaujeu, après la mort de Louis XI, et du mariage d'Anne de
Bretagne avec Louis XII. La pureté et la décence des moeurs étaient
jointes alors à leur aménité, et cette union en faisait l'élégance.
François Ier en retrancha la décence et la pureté; il y substitua la
corruption et l'effronterie, et nous a transmis, sous le titre de
douceur de moeurs, le dégagement de toute pudeur, et sous le nom
d'élégance, la galanterie qui s'est approprié tous les vices et a
renversé la morale: vérité affligeante que je tâcherai de mettre en
évidence.
Est-il surprenant, après un résumé aussi peu exact des traits
caractéristiques de François Ier de voir Anquetil conclure, comme il
fait, que _ses défauts n'ont affligé que son siècle_?
Ah! n'eussent-ils affligé que son siècle, si l'on remarque comment et à
quel point ils l'ont affligé, pourra-t-on lui tenir compte de quelques
qualités agréables, mais futiles, qui sont assez mal constatées, et par
lesquelles il a, dit-on, contribué à nos jouissances actuelles, qui
toutefois ne pouvaient nous échapper?
_Que son siècle!_ Quelle légèreté, je dirais volontiers quelle
inhumanité dans cette expression! C'est dans le siècle de François Ier,
durant son règne, à la suite de son règne, que quarante années de
guerres civiles ont affligé la France; qu'on a vu les exécutions de
l'Estrapade, les massacres de Cabrières et de Mérindol, de Vassi,
d'Amboise, de la Saint-Barthélemi; l'assassinat de François de Guise, de
l'amiral de Coligni, de Henri de Guise; l'empoisonnement de François II,
l'assassinat de Henri III, auquel on pourrait ajouter celui de Henri IV
arrivé au commencement du siècle suivant par suite des mêmes causes.
Tous ces évènements, inévitables effets des désordres du clergé
résultant eux-mêmes du concordat; ces évènements, causés par la violence
du parti qui voulait la réforme, et par la résistance du clergé et de la
cour, qui s'y opposaient; toute cette longue chaîne de calamités, dont
le premier anneau est scellé dans la cour de François Ier, ne
s'étend-elle pas assez durement sur la seconde partie du seizième
siècle, pour que cette période ne soit pas regardée comme si courte par
les historiens, ayant paru si longue à la souffrance des peuples!
Mais peut-on croire que les _défauts_ de François Ier n'aient _affligé
que son siècle_, quand on voit s'ouvrir sous son règne, sous ceux de
son fils et de ses petits-fils, tous dirigés par Catherine de Médicis,
sa bru chérie, son élève et son admiratrice, les sources profondes des
plus longues calamités qui puissent dégrader et tourmenter les peuples;
quand on voit l'irruption du pouvoir absolu sur la propriété, sur la
liberté civile et politique, le déchaînement du fanatisme et de la
persécution sur les opinions religieuses, enfin le débordement des vices
d'une cour corrompue sur les moeurs nationales.
Les règnes des quatre derniers Valois furent-ils autre chose que la
continuation du règne de François Ier? ils héritèrent de sa cour, et,
par cette raison, de ses moeurs, de son caractère. Héritiers de sa cour,
de ses moeurs et de son caractère, ils le furent aussi de ses lois, de
ses traditions, de ses exemples. Ses moeurs, son caractère, ses lois,
ses traditions acquirent un développement funeste à mesure que la
difficulté et la gravité toujours croissantes des circonstances
provoquèrent leurs passions et leur pouvoir. Ce qu'ils ont fait dans
leurs positions diverses, c'est ce qu'il eût fait lui-même; leurs actes
sont des effets des mêmes causes agissant dans d'autres circonstances,
des conséquences des mêmes principes appliqués à des cas différents.
L'exil des protestants, leur dispersion dans toute l'Europe sous le
règne de Louis XIV, les dragonnades, le massacre des Cévennes, n'ont-ils
pas été le complément des proscriptions signalées sous François Ier par
les supplices de l'Estrapade, les massacres de Cabrières et de Mérindol:
hautes oeuvres du monarque poli, affable, éloquent et loyal, à qui nous
devons la douceur de nos moeurs et la politesse de nos esprits? Louis
XIV et Louis XV créant des impôts sans le consentement des peuples
exprimé dans une assemblée d'états-généraux; Louis XIV allant au
parlement de Paris, en bottes et le fouet à la main, pour faire
enregistrer en sa présence ses lois spoliatrices; Louis XV faisant
investir de troupes toutes les cours du royaume pour l'enregistrement
des siennes, faisant arracher du sanctuaire de la justice, par ses
satellites, les magistrats qui résistent au pouvoir arbitraire,
n'ont-ils pas été les continuateurs du prince poli, affable, qui osa
menacer les magistrats, chargés de lui porter à Amboise les remontrances
du parlement contre le concordat, de les faire jeter pour six mois _dans
un cul de basse-fosse_, s'ils ne retournaient incessamment à Paris,
nonobstant le débordement de la Loire qui leur en fermait le chemin?
Les lettres de cachet qui, sous Louis XV, menaçaient toutes les têtes,
ne paraissent-elles pas à peu près irréprochables quand on les compare à
ces lettres de _sauvegarde_ que François Ier donnait aux femmes
infidèles contre l'autorité de leurs maris, et qui imposaient à ces
maris la patience du plus indigne outrage?
La longue spoliation du trésor public en vertu de simples ordonnances
signées du roi, sans désignation de l'emploi des fonds; cette spoliation
tournée en habitude sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV; le
scandale des profusions gui en étaient le principe et la conséquence, et
enfin l'insuffisance des recettes publiques, reconnue en 1789, pour
subvenir aux chargés accumulées sur l'état par ces profusions; tout cela
ne procède-t-il pas de deux abus introduits par François Ier: la
confusion du trésor public avec le trésor du prince, dont jusque là il
avait été au moins distinct après en avoir été totalement séparé, et la
disposition arbitraire de l'un et de l'autre?
Les commissions arbitrairement nommées sous les règnes de Louis XIII, de
Louis XIV et de Louis XV, soit pour absoudre des coupables que les
tribunaux auraient punis, soit pour condamner des innocents qu'ils
auraient absous, ne procèdent-elles pas de celles qui, durant le règne
de François Ier, jugèrent le surintendant Semblançay, le connétable de
Bourbon, l'amiral Brion, le chancelier Poyet, Montecuccoli[2], et tant
d'autres? Ne sont-elles pas des conséquences du système qui sous ce
règne travestit les tribunaux mêmes en espèces de commissions, en y
introduisant des magistrats auxquels le choix du roi tenait lieu des
élections et des examens si religieusement consacrés par Louis XII, le
père du peuple.
[Note 2: Dans mon mémoire sur François Ier, où j'ai écrit le nom
de ce malheureux d'après les historiens, je l'ai nommé
_Montecucullo_, son véritable nom est _Montecuccoli_.]
La corruption du haut clergé durant les dix-septième et dix-huitième
siècles, la résidence habituelle des cardinaux, des évêques et
archevêques à la cour ou dans la capitale, le délaissement des diocèses
confiés à leurs soins, la licence de leurs moeurs, l'effronterie de leur
luxe favorisé par la pluralité des bénéfices: tous ces scandales, que
nous avons vus portés au dernier excès depuis les derniers Valois
jusqu'en 1789 presque sans interruption, ne procèdent-ils pas et de
l'abolition des élections ecclésiastiques opérée par le concordat de
François Ier avec Léon X, et de la composition de cette cour de France
où Charles-Quint s'étonnait de voir, parmi tant de femmes, tant d'hommes
d'église?
Enfin les moeurs nationales avant la révolution, celles des règnes
précédents, ne sont-elles pas la suite de celles de la cour de François
Ier? Les nôtres même aujourd'hui n'en portent-elles pas encore
l'empreinte? Si, jusqu'à la révolution, nous avons vu l'esprit de
famille devenu étranger à toute la partie riche de la nation, et comme
anéanti pour elle, par l'esprit de galanterie et par l'incontinence
publique; si nous avons vu l'adultère hautement avoué, on peut dire même
en honneur; les pères en doute des droits de leurs enfants à leur
tendresse et à leurs soins, craignant le ridicule attaché aux méprises
entre leurs enfants et les enfants de leurs femmes que l'opinion sans
pudeur distinguait des leurs, se faisant un principe de la dérision de
tous les principes, cherchant, trouvant de solides raisons pour
autoriser la légèreté des sentiments, la vanité des habitudes: à quelles
causes attribuer cette subversion des principes fondamentaux de la
société, si ce n'est à l'exemple de la cour depuis François Ier? Les
vertus privées de Louis XVI ne préservèrent pas la sienne de la licence
que le règne de Louis XV y avait comme fondée; et qui pourrait dire que
les maîtresses de Louis XV ne furent pas autorisées par celles de Louis
XIV, celles de Louis XIV par celles de Henri IV, celles-ci par les
maîtresses des quatre derniers Valois, et ces dernières enfin par celles
de François Ier, au-delà duquel on ne trouve pas, dans l'histoire des
rois de la troisième race, le scandale de maîtresses avouées et placées
au premier rang à la cour[3]? Les Du Barry, les Pompadour, les La
Vallière, les Fontanges, les Montespan, les marquise de Verneuil, les
duchesse de Beaufort, et tant d'autres rivales de nos reines,
n'eurent-elles pas pour patronnes et pour modèles la duchesse d'Étampes,
la comtesse de Châteaubriand et Diane de Poitiers, ces fameuses
maîtresses de François Ier, dont la dernière fut aussi, et sous ses
yeux, la maîtresse de Henri II son fils?
[Note 3: La Cassinel, maîtresse du dauphin, fils de Charles II,
Agnès Sorel, maîtresse de Charles VII, n'avaient point de rang à
la cour: leur désordre était connu, mais n'était pas honoré, et
par cette raison n'avait point d'influence sur les moeurs
générales. Isabelle de Bavière, femme de Charles VI, était une
dévergondée; mais elle était traitée comme telle; le peuple
l'appelait la _grande gaure_: preuve du mépris attaché de son
temps à l'incontinence. Remarquez d'ailleurs que ces femmes sont
de plus d'un siècle antérieures à François Ier, et que durant les
règnes qui précédèrent immédiatement le sien, je parle des règnes
de Louis XI, de Charles VIII et Louis XII, on ne vit point de
_maîtresses_ disputer, même dans la vie domestique, le coeur des
princes aux épouses légitimes.]
Ce fut à l'exemple des rois que les grands, depuis François Ier, eurent
hautement des maîtresses, des _petites maisons_, et mirent le mépris des
engagements légitimes tellement à la mode, qu'à la fin du règne de Louis
XV, il n'y avait bourgeois un peu aisé qui ne rougît de donner le bras à
sa femme en public, ni si petite bourgeoise un peu agréable qui ne
rougît de se laisser voir sans un amant: dépravation qui ensuite alla au
point de ne pas permettre même d'_aimer sa maîtresse_[4].
[Note 4: «Il y a déjà long-temps, écrivait en 1778 un Anglais à
milord C***, qu'il n'était plus permis à Paris qu'aux bourgeois
d'aimer leurs femmes. Les règles du bel air sont devenues plus
sévères: _elles ne permettent pas même aujourd'hui d'aimer sa
maîtresse_.» Lettr. de Le Blanc, t. I, p. 375.]
La révolution a mis fin à plusieurs de ces désordres, et nous aimons à
penser que rien n'en retrace aujourd'hui les plus graves. Cependant il
ne faut pas se flatter que toutes les traditions des moeurs anciennes
soient complètement effacées.
Si la nation manque toujours de cet esprit mâle qui donne la sûreté, la
force, la persévérance nécessaire dans les affaires publiques;
l'activité, la constance, l'économie, la modération, qui seules assurent
les succès des entreprises particulières; si elle manque, même dans les
classes élevées, de cet orgueil qui dédaigne les petites gloires, les
petits honneurs, les petites réussites, les petits plaisirs; si quelque
chose d'efféminé perce toujours dans un Français; enfin si nos moeurs
politiques sont molles et presque lâches, nos moeurs sociales toujours
vaines, nos moeurs domestiques toujours légères et par leur légèreté
souvent cruelles: c'est l'inévitable fruit de cette galanterie qui,
devenue depuis François Ier le caractère national, donne, comme le dit
Montesquieu, du prix à tous les riens, l'ôte aux choses importantes, et
produit l'oisiveté, le luxe et l'intempérance.
Le nom respecté de Henri IV se rencontre parmi ceux des princes qui ont
propagé le scandale des maîtresses déclarées, depuis François Ier. Ne
glissons pas sur un reproche si grave avec la légèreté de quelques fades
historiens, qui ne voient qu'une innocente galanterie dans la conduite
de ce prince. Sa cour n'a-t-elle pas été infectée de l'incontinence des
derniers Valois? la dissolution de ce prince n'a-t-elle pas contribué
plus que son culte à la longue résistance opposée par une partie de la
France à sa légitime autorité? n'a-t-elle pas fortifié les oppositions
de la ligue, accrédité ses prétextes? et enfin la catastrophe qui a
terminé la vie de ce roi malheureux, n'a-t-elle pas été le triste
résultat de la folle et criminelle passion où le jeta sa longue habitude
de plaisirs désordonnés[5]? Et la mort prématurée de Henri IV est-elle
la dernière catastrophe qui puisse être imputée aux traditions de
François Ier? Qui osera affirmer que tous les souvenirs accumulés en
1789 dans l'esprit de la nation ne furent pour rien dans son
indignation, lorsque Louis XVI lui demanda de nouveaux sacrifices pour
couvrir des abus invétérés dont il ne lui avait pas été donné d'arrêter
le cours; et n'est-ce pas à cette indignation que doit être imputé
l'évènement qui a terni et attristé la fin du dix-huitième siècle?
[Note 5: «La galanterie avait commencé à la cour sous le règne de
François Ier; elle fut bientôt suivie de la débauche sous Henri II
(ajoutez la crapule sous Henri III). Une foule de vices avaient
suivi en France Catherine de Médicis, et quoique la cour de Henri
IV fût moins corrompue que celle des rois précédents, elle était
encore remplie de beaucoup de désordres.» (Duclos, Histoire de
madame de Luz, anecdote du règne de Henri IV.)]
* * * * *
En ramenant la proposition d'Anquetil à ses éléments positifs, on peut
la traduire ainsi:
Les défauts de François Ier n'ont produit que le débordement des moeurs
nationales, le mépris des droits et des garanties politiques,
l'envahissement de la fortune publique, l'intolérance et la persécution
en matières religieuses, quatre grands massacres, une guerre intestine
de quarante années, l'assassinat de plusieurs grands personnages, la
mort violente de quatre rois.
En compensation, les bonnes qualités du monarque nous ont donné la
splendeur de la cour de France, la légèreté et l'aménité qui sont les
trompeurs attributs de la galanterie.
OBJET DU MÉMOIRE
Une des causes qui ont empêché les lecteurs irréfléchis de rapporter à
François Ier des catastrophes qui sous les règnes postérieurs ont été
des conséquences du sien, c'est qu'elles n'y sont pas étroitement
enchaînées, c'est qu'elles ne procèdent pas immédiatement les unes des
autres, c'est que leur filiation, pour être évidente, a besoin d'une
indication qu'aucun historien n'a donnée, celle des longs développements
qu'ont reçus après François Ier les traditions et les institutions
morales et politiques de son temps, développements qui en ont été les
conséquences permanentes, et se sont placées entre son déplorable règne
et les évènements qui en ont été les résultats. De ses institutions sont
nées d'autres institutions; de ses traditions, d'autres traditions; de
ses moeurs, d'autres moeurs; et tous ces développements progressifs,
travaillant à la fois avec le temps qui les opérait et avec les
principes originaires, ont précédé, précipité, aggravé les catastrophes,
et sont le lien qui les unissent au règne de François Ier.
Je ne me propose pas d'écrire l'histoire encore intacte des seizième,
dix-septième et dix-huitième siècles; ainsi, je n'entreprends pas de
montrer comment jouèrent ou plutôt travaillèrent dans les évènements
qu'on est convenu de qualifier seuls d'_historiques_, les traditions et
les institutions de François Ier et les développements successifs
qu'elles reçurent elles-mêmes; je ne m'occuperai pas de montrer la
génération des évènements par les causes morales et politiques, celle
des causes morales et politiques par les évènements: cette tâche est
au-dessus de mes forces; elle est réservée à quelqu'un de ces esprits
vigoureux qui se font déjà remarquer et qui n'attendent que la maturité.
Je me borne donc à établir dans ce Mémoire deux propositions: la
première, que de l'existence de la cour de François Ier datent les
moeurs dont la France était infectée avant la révolution; la seconde,
que de l'organisation de cette cour et de ces moeurs date un nouveau
système de gouvernement dont la France n'a été délivrée que par cette
même révolution, et dont une grande partie de l'Europe est encore
travaillée: je parle du système de gouverner l'état par la cour,
c'est-à-dire les intérêts publics selon les intérêts de cour, par les
gens de cour et leurs affiliés, par les moeurs de cour, par l'esprit de
cour, par l'expansion de ces moeurs et de cet esprit jusque dans les
dernières classes de la nation.
J'ai cru reconnaître, dans l'organisation de la cour de François Ier,
non seulement une institution politique bien caractérisée, mais aussi le
principe de plusieurs autres institutions qui ont eu lieu à la suite et
dont l'ensemble eût été assez fort pour assurer le pouvoir absolu, s'il
n'était de la nature de ce pouvoir ou de s'abandonner à des favoris qui
le trahissent, ou d'irriter la servitude par ses excès, et de la
provoquer à sa délivrance.
Je voudrais montrer la formation et la puissance de cette machine, ainsi
que l'influence qu'elle a exercée sur le sort de la nation française. Y
réussirai-je? Je ne sais; mais j'espère du moins faire remarquer que
l'histoire politique de la cour de France n'est pas moins liée à celle
du gouvernement de l'état qu'à celle des moeurs, et que la cour de
François Ier fait époque dans l'histoire politique de la France comme
dans son histoire morale.
Je me sens obligé, par la nouveauté de mes observations, de les appuyer
sur des preuves solides: pour cet effet, il est nécessaire que je
commence par tracer le système de _cour_ et de _maison_ qui existait en
France lorsque François Ier est monté sur le trône. J'invite le lecteur
à ne pas confondre trois choses qui se tiennent mais sont très
distinctes: la cour, la maison du roi, la maison et couronne de France.
CE QU'ÉTAIT LA COUR DE FRANCE
AVANT FRANÇOIS Ier.
PREMIÈRE RACE.
Ce que nous appelons les premiers rois de la première race n'étaient que
les chefs d'une armée, les ducs (_duces_, _ductores_) des premiers
Francs qui sont entrés dans la Gaule. C'étaient des guerriers d'élite,
chargés de commander une expédition d'émigrants, une invasion de
territoire étranger: _duces ex virtute_. À quoi eussent servi des rois
dans une pareille entreprise, des rois de race noble, semblables à ceux
qui ont été remarqués par Tacite en Germanie, _reges nobilitate sumpti_?
Il n'y a rien à régir, rien à gouverner dans des camps d'aventuriers. Il
n'y a pas lieu à la royauté, là où l'on ne trouve ni à quoi l'occuper,
ni sur quoi l'asseoir, ni surtout avec quoi la payer. On ne conçoit sous
nos premiers Francs d'autre autorité que le commandement militaire et
une certaine police d'armée.
Mais à mesure que les Francs s'avancèrent dans les contrées situées
en-deçà du Rhin, il y eut du butin, du bétail, des terres à partager,
des droits à régler, des différents à décider. Alors il fallut une
autorité civile, une magistrature, qui eût la force commune à sa
disposition pour faire prévaloir les règles sur les oppositions et sur
les résistances particulières. Le duc s'en trouva naturellement investi,
car à mesure que les Francs s'établissaient et que l'armée se
colonisait, l'autorité du duc, comme chef d'entreprise guerrière, avait
plus de repos; quand les Francs s'arrêtaient, le commandement militaire
n'avait rien à faire; le duc pouvait donc exercer le pouvoir civil, et
il l'exerça. Ayant essayé le gouvernement à la suite du commandement, il
revint, suivant les circonstances, au commandement à la suite du
gouvernement. Après les avoir exercés successivement et alternativement,
il les exerça concurremment: tantôt plus roi que duc, tantôt plus duc
que roi, mais toujours l'un et l'autre, et l'un par l'autre.
L'intérêt commun et la nature des choses ayant donné au gouvernement la
suprématie sur le commandement, aux fonctions du roi l'autorité sur
celle du duc, l'expérience fit remarquer que la royauté était une
fonction permanente, et le commandement ducal une fonction accidentelle,
qui devait perdre de son action et de son importance par ses succès
mêmes, par ses victoires et les conquêtes qui en étaient le fruit. Les
souvenirs de la Germanie rappelèrent que la royauté était à vie, qu'elle
se donnait à des hommes d'un sang privilégié, qu'elle était presque
héréditaire. Bientôt le duc-roi ou le roi-duc préféra celui de ses
titres qui était attaché à la fonction permanente, prédominante, et qui,
bien qu'élective, formait un patrimoine de famille, parce que
l'élection n'avait à choisir qu'entre des nobles, et n'exigeait pas,
comme le commandement militaire, un mérite personnel; _reges ex
nobilitate, duces ex virtute_. Il était naturel de préférer le titre de
roi qui n'excluait pas le titre de duc, parce que la noblesse n'excluait
pas la valeur, au titre de duc qui ne donnait pas la nobilité royale à
ceux qui ne l'avaient pas reçue avec la vie.
Dès lors se forma autour du roi une espèce de cour; elle était composée
des guerriers les plus énergiques et les plus sages de ceux dont le
conseil et le concours étaient nécessaires pour étendre la conquête ou
la gouverner. Ne cherchez point là de propriétaires, de seigneurs, de
grands, introduits par des généalogistes; n'y cherchez point de
courtisans, d'hommes exercés à l'art de plaire, d'adorateurs: ce sont
des égaux, des compagnons affectionnés, et dévoués à un même intérêt.
Ils combattent, ils jugent, ils ordonnent avec le roi; ils voyagent, ils
se promènent avec lui; ils chassent avec lui le boeuf sauvage; enfin ils
dînent à sa table. Voilà la cour d'un duc-roi des Francs avant Clovis.
_Dîner avec le roi_ était l'acte qui constituait un grand de la cour,
comme depuis _monter dans les carrosses_. _Conviva regis_ était le titre
de sa grandeur. La loi salique, cette expression si naïve des moeurs des
Francs, ce monument si curieux, si instructif, si négligemment étudié,
et qui dément tant de fables imprimées concernant l'histoire des
commencements de la première race, reconnaît dans le _convive du roi_ un
grand de la nation, et lui attribue des prérogatives éminentes[6]. À
l'époque de la troisième rédaction de la loi salique, le titre de
_conviva regis_ s'étendit aux simples commensaux de sa maison.
[Note 6: Si romanus homo _conviva regis_ occisus fuerit, solidis
CCC componatur (art. 6, tit. X, l. IV). Cette amende était le
double de celle qui punissait le meurtre d'un simple particulier
romain.]
Les rois, parce qu'ils avaient des amis qui formaient autour d'eux une
cour libre et volontaire, avaient besoin d'une maison, c'est-à-dire
d'officiers domestiques qui pourvussent à la table, au logement; ils en
avaient besoin aussi pour que les soins de leur propre personne ne les
détournassent pas des soins qu'ils donnaient à l'intérêt commun. Mais un
petit nombre d'officiers suffisait à leurs besoins: un maréchal des
logis, un maître-d'hôtel, un chambrier, un veneur, voilà tout ce qu'il
fallait. De quels hommes se composait cette maison du prince? d'une
partie de ses compagnons même, d'officiers que l'intérêt commun et
quelque prédilection de sa part fixaient près de sa personne, et qui
ajoutaient volontiers à leur service militaire un service domestique et
civil. La _maison_ était une petite portion de la noble _cour_ de ces
guerriers libres et fiers avec qui seuls le monarque pouvait se plaire,
dont les hommages pouvaient seuls le flatter. C'était une poignée
d'hommes de la nation appliqués au service de sa personne, c'étaient des
intermédiaires placés entre celui qui portait la couronne et ceux qui
l'avaient donnée, et institués afin de rendre à ceux-ci l'accès du
prince facile et sa maison agréable. Il n'y avait de maison que parce
qu'il y avait une cour, et pour le service de cette cour d'autant plus
digne d'égards qu'elle n'était pas composée de courtisans. Ce n'était
pas comme depuis où, pour former une cour, l'on a fait des maisons, et
où, pour avoir des courtisans, on a fait de magnifiques valets.
De _maison militaire_, il ne pouvait en être question. La garde du roi,
c'était l'armée même.
Nous avons vu de nos jours une cour et une maison ainsi formées dans
leur principe. C'est avec des hommes et non avec des courtisans que
commencent les dynasties; c'est avec des courtisans et des valets
qu'elles tombent et s'anéantissent.
Après que Clovis se fut établi dans les Gaules, la cour et la maison du
roi prirent un autre caractère.
La royauté, qui d'abord n'avait été qu'une place secondaire, ou un
accessoire du commandement unitaire, devint une magistrature de suprême
importance et bientôt d'éminente dignité. Alors on parla des droits de
la _couronne_ et de ses devoirs; alors il fallut des officiers de la
_couronne_, des officiers à qui le roi déléguât l'exercice de
l'autorité: il lui en fallait pour l'exercer dans les provinces
éloignées de lui, et pour l'exercer près de lui dans les détails
au-dessous de lui.
Les officiers de la _maison_ devinrent officiers de la _maison et
couronne_, et on en ajouta d'autres pour le gouvernement des contrées
éloignées de la cour.
Le chambrier du roi (_cubicularius_), officier qu'il ne faut pas
confondre avec le chambellan (_camerarius_), devint le chef des
finances, en continuant son service de chambrier.
Le chef des écuries devint le comte de l'étable avec juridiction sur ses
subordonnés; de plus, il suppléait, pour le commandement des armées, le
maire du palais, dont il va être question.
Le chef de la maison du roi devint comte du palais avec juridiction sur
les personnes du palais.
On donna des comtes aux villes du royaume; c'étaient des magistrats qui
jugeaient les contestations en temps de paix, et commandaient les
habitants en temps de guerre.
On donna des ducs aux provinces pour recevoir les appels des jugements
des comtes, et commander en guerre les hommes des villes et des
campagnes.
On fit un grand référendaire pour rapporter au roi les affaires
générales et mettre le sceau à ses volontés.
Enfin on donna un duc aux ducs, et un chef à tous les officiers de la
maison du roi, sous le titre de _maire du palais_[7]. Ce duc avait,
outre le suprême, commandement des armées, la surintendance des
domaines royaux[8] sur lesquels se prenait la récompense des services
militaires; il était chargé de la distribution des fiefs et bénéfices;
enfin il ordonnait tout ce qui regardait la sûreté du palais.
[Note 7: Du Tillet.]
[Note 8: Esprit des Lois, liv. XXXI.]
* * * * *
Qui déjà ne voit ici la _cour_ du roi changer de face et de nature,
d'abord par l'établissement des fortunes particulières, par
l'indépendance des nouveaux propriétaires qui se sont formés; en second
lieu par la formation d'officiers de la _couronne_, dont les membres se
partagent l'autorité, et dont chacun reconnaît l'autorité supérieure
d'un maire du palais placé entre le prince et eux? Qui ne voit les
officiers de la couronne dédaigner la fonction d'officiers de la maison,
les hommes d'état négliger le service de la domesticité? Qui déjà ne
prévoit le prochain délaissement du trône par ceux qui devaient en être
les soutiens? Ajoutez ce que nous apprennent Favin et Du Tillet, d'après
les monuments, que tous les officiers de la couronne, sous la première
race, avaient à ce titre rang, séance et voix aux assemblées
nationales[9]; ajoutez encore que les officiers, au moins le maire du
palais, duc des ducs, étaient électifs[10]; ajoutez aussi que les
grands offices, qui d'abord n'avaient été donnés que pour un an, furent
donnés pour la vie vers la fin de la première race[11]. Enfin dites
clairement des offices de cour cette vérité, qui, l'on ne sait pourquoi,
n'a pas été articulée par Montesquieu, qu'ils finirent par être donnés
_en fief_, _à vie_, comme les offices de ducs et de comtes dans les
provinces, avec des sujets, avec juridiction sur ces sujets[12],
quelques uns même avec des terres.
[Note 9: Les états, dit Favin, ne se pouvaient tenir sans eux.
(Des officiers de la couronne de France, pag. 7.)]
[Note 10: Il est très présumable que tous les officiers de la
couronne étaient électifs, _ex virtute_, sous la première race. On
voit dans Du Tillet qu'ils l'étaient sous la troisième jusqu'à
François Ier.]
[Note 11: Esprit des Lois, liv. III, chap. VI et VII.]
[Note 12: Voyez la _note_ qui suit ce chapitre.]
Les officiers de la maison devenus officiers de la couronne étaient
réellement des officiers de la nation, non pour faire partie de la cour
du roi, ni pour former une cour au roi, mais pour servir, près du trône,
de garanties contre le roi et contre sa cour.
Le résultat de ce système, qui était national, fut d'élever le duc des
ducs, le duc électif, à la place du roi héréditaire, et de changer la
dynastie. Ce n'était point une révolution, c'était au contraire une
conséquence du système établi par la nation, et de l'inclination
naturelle qui la portait constamment à reconnaître pour chef son duc
plutôt que son roi ou régisseur. Cette inclination devint une volonté,
dès que l'indolence des rois eut laissé à d'autres le commandement des
armées.
NOTE.
Tous les offices de cour et autres furent dans l'origine donnés pour un
an; mais dès l'origine aussi se fit sentir la force de la possession, sa
tendance à l'_appropriation_, je veux dire à sa conversion, à sa
transformation en droit de propriété incommutable. La possession tire sa
force de l'habitude qui souffre impatiemment la contrariété et y
résiste. L'habitude de posséder un grand pouvoir ou une grande fortune
embrasse une foule d'autres habitudes qui constituent l'existence. Les
hommes, qui ont vécu quelque temps dans le pouvoir ou la richesse, ne
peuvent être subitement privés des douceurs que ces avantages mêlent à
tous les détails de leur vie, sans éprouver un sentiment pénible. Les
enfants élevés dans les jouissances des pères ne sont pas moins
malheureux, si sa mort vient à les leur ravir toutes à la fois. De là
est venue la prescription dans le droit; de là est venue la perpétuité
de fait et l'hérédité des emplois. «D'abord, dit Montesquieu[13], les
comtes n'étaient envoyés dans leurs districts que pour un an. Bientôt
ils achetèrent la continuation de leurs offices; on en trouve un exemple
dès le règne des petits-enfants de Clovis. Un certain Peonius était
comte dans la ville d'Auxerre; il envoya son fils Mummolus porter de
l'argent à Gontran pour être continué dans son emploi. Le fils donna
l'argent pour lui-même, et obtint la place du père. Les rois avaient
déjà commencé à corrompre leurs propres grâces.»
[Note 13: Esprit des Lois, liv. XXXI, chap. 1.]
La même chose arriva pour la possession des bénéfices territoriaux ou
_fiefs_. «On en continua la possession pour de l'argent[14]....
Lorsqu'une révocation ou une réversion avait lieu, on se plaignait de ce
qu'on était privé, par caprice ou par de mauvaises voies, de choses que
souvent on avait acquises de même[15]. Les cruautés inouïes qui furent
exercées par l'armée sur Brunehaud n'eurent d'autre motif que les
atteintes portées aux possessions des leudes et grands officiers, et son
consentement à ce que Protaire, son favori ou son ministre, réunît au
fisc et au domaine les bénéfices et les offices qui devaient y rentrer.
«Les seigneurs, dit Montesquieu, se crurent perdus, et ils la
perdirent.»
[Note 14: Esprit des Lois, liv. XXXI, chap. I.]
[Note 15: _Ibidem._]
Warnachaire, maire du palais de Bourgogne, qui avait conjuré avec
Clotaire contre Brunehaud, exigea pour récompense que ce prince lui fît
le serment de le laisser dans sa place _toute sa vie_. Quelque temps
après le supplice de Brunehaud, ce prince confirma par une constitution
tous les _dons_ faits ou confirmés par les rois ses prédécesseurs, et
ordonna que tout ce qui avait été ôté à ses leudes ou fidèles leur fut
rendu[16].
[Note 16: _Ibidem._]
Le maire du palais avait le commandement de l'armée; s'il ne l'avait pas
eu de droit, il l'aurait tenu implicitement de la nature même de ses
fonctions de surintendant du palais, de préposé au gouvernement
économique des maisons royales. Bornés d'abord au gouvernement
économique des domaines, les maires du palais parvinrent à faire la
distribution des fiefs: alors l'armée fut à eux: eux seuls pouvant
donner ou faire espérer, eux seuls pouvant rassembler les guerriers et
les tenir sous les armes, chose alors plus difficile que de les
commander.
Les maires du palais, aidés de l'exemple de Warnachaire, étant parvenus
à l'inamovibilité durant leur vie, n'eurent garde de rétablir
l'amovibilité des autres charges et offices. Vers la fin de la première
race les grands offices furent donnés pour la vie, et cet usage se
confirma de plus en plus[17]. Il est manifeste que ce qui arriva pour
les fiefs corporels et pour les offices de la couronne exercés dans les
provinces et pour l'office de maire du palais, arriva de même pour tous
les offices du palais qui étaient aussi donnés en fiefs incorporels.
[Note 17: Esprit des Lois, liv. III, chap. VI et VII.]
ÉTAT DE LA COUR DE FRANCE SOUS LA DEUXIÈME RACE.
La cour changea une seconde fois sous Charlemagne, fils et héritier de
Pépin.
Pépin avait hérité de son père et de son aïeul le duché ou royaume
d'Austrasie, où ils avaient souverainement régné, _sous le titre de
ducs_, depuis quatre-vingts ans ou environ. Il avait aussi hérité de ses
pères la qualité de _maire du palais_ du royaume de Neustrie, et s'était
mis ou plutôt avait été mis à la place du roi, non seulement par les
grands de la Neustrie même, d'accord avec ceux d'Austrasie, mais en
outre, et c'est une circonstance bien importante, à la sollicitation des
grands de la capitale de l'Italie, et du souverain pontife de la
chrétienté, pressés du besoin d'assurer la religion menacée par le
schisme de Constantinople, de soustraire l'Italie à la domination et
aux persécutions de l'empereur d'Orient, et de contenir l'ambition des
Lombards, ce qui ne pouvait se faire qu'en unissant l'Italie au système
politique de l'Occident, et en la comprenant dans la société européenne
sous l'influence française[18].
[Note 18: Que ces écrivains sont peu éclairés qui travaillent de
toutes leurs facultés pour montrer, dans l'élévation de Pépin au
trône de France, le résultat criminel des manoeuvres d'un
ambitieux et d'un usurpateur! Le sort de la religion chrétienne,
le sort de la France, celui de l'Italie, celui de l'Europe
entière, et non l'ambition d'un homme, furent les grands intérêts
qui déterminèrent les peuples de l'Austrasie, de la Neustrie, de
la capitale de l'Italie et du monde chrétien, à déclarer de leur
propre autorité _roi de France_, le prince qui, sous le titre de
duc, tenait de ses pères la souveraineté de la partie la plus
étendue, la plus peuplée et la plus guerrière des Gaules.]
Charlemagne, en devenant roi et directeur des Français (_rex et rector
Francorum_), ce fut le titre sous lequel il régna jusqu'à ce qu'il eût
pris la couronne impériale[19], se dispensa et fut dispensé de recevoir
un maire du palais; il se sentait et on le reconnaissait capable de
remplir lui-même l'office de duc des ducs, qui était, pour ainsi dire,
l'élément de son autorité. Du reste sa maison continua quelque temps sur
le pied où il l'avait trouvée. Devenu empereur, il se laissa aller à
l'exemple des empereurs romains qu'il remplaçait dans l'Occident, à
celui des empereurs d'Orient qu'il fallait représenter aux yeux des
Romains, et à l'influence de la cour de Rome qui en tout avait besoin de
l'opposer à l'empereur d'Orient.
[Note 19: Capitulaires, de Baluze.]
La maison de Charlemagne empereur s'appela le _sacré palais_. On vit
paraître une espèce de constitution pour ce sacré palais (_ordo sacre
palatii_). Les anciens offices de la couronne et maison furent conservés
avec leurs attributs féodaux, tels que l'inamovibilité pendant la vie du
titulaire et la juridiction sur les ouvriers des professions
correspondantes à leurs fonctions, juridiction qui de ces ouvriers
faisait de véritables sujets. Mais d'abord ils se trouvèrent mêlés avec
des officiers nouveaux que l'empereur créa simples officiers de sa
_maison_, qu'il nommait et révoquait à volonté. On confondit les grands
officiers de la maison seulement, avec ceux de la maison et couronne. En
second lieu ceux-ci se trouvèrent subordonnés à un de ces officiers
nouveaux de la maison, dont l'autorité impériale avait beaucoup à
espérer et rien à craindre. Enfin ils étaient aussi ramenés, par
l'ascendant des nouvelles pompes de la cour, et plus encore par celui du
monarque, à la condition d'officiers de la _maison_, qu'ils avaient
méprisée sous la première race, en devenant _officiers de la maison et
couronne_.
Voici la liste des grands officiers de la _maison_, et des grands
officiers de la _maison_ et _couronne_ de Charlemagne, comme Adalhar,
abbé de Corbie, la consigna par l'ordre du monarque dans le livre
intitulé _Ordo sacri palatii_:
Apocrisiarius, Apocrisiaire, chef de la maison
ecclésiastique.
Cancellarius summus, Grand chancelier.
Camerarius, Grand chambrier.
Comes palatii, Comte du palais.
Senescalcus, Sénéchal.
Buticularius, Boutillier, grand échanson.
Comes stabuli, Comte de l'étable.
Mansionarius, Maréchal des logis.
Venatores principales, Veneurs principaux.
Falconarius, Grand fauconnier.
On compta donc au moins dix grands officiers dans le sacré palais, au
lieu de cinq qu'avait réunis la cour des rois de la première race.
L'apocrisiaire (_apocrisiarius_) était ce principal officier de la
maison auquel le roi subordonna et les nouveaux officiers de la maison,
et tous les officiers de la maison et couronne.
Les rois de la première race depuis Clovis avaient eu un oratoire ou
chapelle dans le palais: les desservants s'appelaient _chapelains_, et
l'un d'eux au-dessus des autres _archichapelain_. Ce fut
l'archichapelain que Charlemagne fit _premier officier du sacré palais_,
sous le titre d'apocrisiaire, et en ajoutant à ses fonctions anciennes
celles que le titre d'apocrisiaire indique, c'est-à-dire de répondre à
toutes les questions qui pouvaient lui être faites pour la direction des
consciences. L'apocrisiaire servait de conseil à tous les officiers du
palais; tous étaient obligés de le consulter dans les cas douteux. Il
avait la connaissance de toutes les affaires bénéficiales du royaume, et
juridiction sur le clergé, à la charge de référer au roi dans les
grandes occasions. Il était d'ailleurs un intermédiaire utile entre le
souverain pontife qui venait de consacrer la nouvelle dynastie en
France, qui la reconnaissait comme souveraine en Italie, et en avait
besoin contre les prétentions légitimes de l'empereur d'Orient. Enfin
c'était aussi un chef national donné à une religion qui commençait à
unir étroitement les Francs et les Gaulois, et à former des uns et des
autres ce corps de nation appelé depuis la nation française. Cet
officier ecclésiastique, qui primait dans la maison du roi, en
soumettait tous les officiers à une autorité purement spirituelle, sans
avoir, comme un maire, chef de l'armée, la faculté de faire servir leur
soumission à son ambition et à la ruine du trône.
Le grand chancelier (_cancellarius summus_) était chargé de certifier la
signature des grands officiers de la maison et couronne au bas des actes
royaux, et d'écrire le nom de chaque signataire, parce que leur seing
n'était d'ordinaire qu'un chiffre, quelquefois un trait informe. Le
chancelier écrivait à côté: signature d'un tel[20], et ensuite le nom en
toutes lettres. Il était le chef des notaires et secrétaires du roi.
C'était une partie du service de la couronne, une fonction publique et
non domestique.
[Note 20: Favin: Des officiers de la couronne de France, liv. II,
chap. IV, pag. 103 et 104.]