Le souvenir de l'expédition d'Eustache et de sa mort s'est c

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ROMANS LAIS FABLIAUX CONTES

MORALITÉS ET MIRACLES

INÉDITS DES XII ET XIIIe SIÈCLES

II

Ce volume, publié aux frais de MM. Monmerqué, membre de l'Institut, de

la Société des Bibliophiles françois, etc., P. de Larenaudière,

Secrétaire de la Société de Géographie, etc., et Francisque Michel, a

été tiré à cent dix exemplaires, dont quinze sur papier de Hollande, et

trois sur papier de couleur.

TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES.

IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, Nº 24.

[Illustration]

ROMAN D'EUSTACHE LE MOINE

PIRATE FAMEUX DU XIIIe SIÈCLE PUBLIÉ

POUR LA PREMIÈRE FOIS D'APRÈS UN MANUSCRIT

DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE

PAR FRANCISQUE MICHEL

[Illustration]

PARIS CHEZ SILVESTRE

LONDRES PICKERING

MDCCCXXXIV

NOTICE

SUR LE ROMAN

D'EUSTACHE LE MOINE.

Ce poëme, dont aucun auteur n'a parlé jusqu'ici, à l'exception de M.

Barrois, qui a commis une méprise[1], est un des plus curieux et des

plus extraordinaires que la littérature françoise au XIIIe siècle ait

produits. Il roule sur les faits et gestes d'un voleur, d'un pirate,

fameux dans la première moitié du XIIIe siècle, espèce de Robin Hood

boulonnois que les chroniques se plaisent à flétrir et dont elles

rapportent la mort tragique dans les mêmes termes que le roman françois.

Et si nous nous servons du mot _roman_, l'on ne doit pas croire que nous

pensions que toutes les aventures qui y sont rapportées soient le fruit

de l'imagination d'un trouverre. Hormis quelques merveilles produites

par la magie dont Eustache passoit pour posséder les secrets les plus

rares, ces aventures, toutes singulières et plaisantes qu'elles sont, ne

présentent rien que de très vraisemblable, et dans les chroniques

contemporaines les plus dignes de foi, nous en rencontrons à chaque page

de plus incroyables. En outre, dans les ouvrages des historiens de la

même époque, nous retrouvons les noms d'Eustache, de ceux qui figurent

dans le roman que nous publions et quelques-uns des détails que le

trouverre a mis en rimes. Ainsi Lambert d'Ardres nous apprend, dans son

histoire des comtes de Guines, qu'à une certaine époque, Eustache le

Moine étoit sénéchal de Renaud comte de Boulogne[2]: c'est probablement

en raison de cette qualité qu'il est nommé comme témoin dans un diplôme

du 4 mai de l'an 1212[3]. Or cette dignité jointe au témoignage de notre

roman (p. 12, v. 305), prouveroit qu'Eustache étoit Boulonnois et non

Flamand, ainsi que le dit Lefebvre dans son _Histoire générale et

particuliere de Calais et du Calaisis_[4]: opinion qui se retrouve dans

une variante de la chronique de M. Paris[5]. Cette variante nous dit

encore qu'Eustache, qui d'abord s'étoit fait moine, avoit ensuite jeté

le froc aux orties pour jouir de l'héritage de ses frères qui étoient

décédés sans héritiers; mais cela est faux, car les frères d'Eustache

sont nommés après la mort de celui-ci dans l'acte de la paix qui

intervint entre le roi d'Angleterre Henry III, et Louis fils aîné du roi

Philippe-Auguste, en 1217[6].

Quoi qu'il en soit, les chroniques se taisent ensuite sur le compte

d'Eustache jusqu'à ce qu'elles aient à parler du combat dans lequel il

perdit la vie. Mais nous trouvons d'autres renseignements sur lui dans

des pièces dont l'autorité a encore plus de poids, et ces renseignements

nous instruisent de faits qu'on chercheroit vainement dans les

chroniques: nous voulons parler des _lettres closes_ des rois

d'Angleterre que vient de publier notre savant et excellent ami M.

Thomas Duffus Hardy, attaché aux archives de la Tour de Londres. Dans

cet ouvrage, auquel on ne sauroit accorder trop d'éloges, nous trouvons

les pièces suivantes relatives à Eustache:

I. «Le Roi (Jean), à Enguerrand de Sandwich, etc. Nous vous mandons

que les deniers qu'Eustache le Moyne et les hommes de justice ont

arrêtés et que vous avez en votre garde, vous les délivriez, pour

les garder, à notre cher W., archidiacre de Taunton, parce que nous

lui avons mandé qu'il les reçoive de vous. Témoin, moi-même, à

Gillingeham, le 13 novembre (1205). Par Philippe de Lucy.

II. «Il est ordonné à W., archidiacre de Taunton, que vous

(archidiacre) preniez d'Enguerrand de Sandwich, pour les garder

dans la main du Roi, les deniers qu'Eustache le Moyne et les hommes

de justice ont arrêtés et que le même Enguerrand a en sa garde,

parce qu'il a été mandé à ce dernier qu'il vous les délivre.

III. «Le Roi, au vicomte de Norfolk, etc. Sachez que nous avons

donné répit à Eustache le Moine pour le payement des vingt marcs

qu'il nous doit, jusqu'à la Saint-André, c'est pourquoi nous vous

mandons que vous mettiez en répit, jusqu'à la fête susdite, la

demande que vous lui en faites, et que vous le laissiez jouir en

paix, tant qu'il sera présent à notre service et tant qu'il nous

plaira, de deux _marquées_ de terre dont lui Eustache a été saisi

dans l'étendue de votre juridiction. Témoin, G., fils de Pierre, à

Westminster le 13 octobre (1212). Par le même, en présence des

barons de l'Échiquier.

IV. «Le Roi, au connétable du château de Porchester, salut. Nous

vous mandons que vous gardiez, sur votre responsabilité, dans le

château susdit, de la manière qu'il vous plaira et sans nuire à sa

sûreté, les chevaliers et frère Eustache le Moine que les hommes de

Philippe d'Aubigny ont conduit jusqu'à Porchester, et que vous leur

trouviez à manger à leurs frais autant qu'ils auront de quoi.

S'ils le désirent, vous aurez à leur trouver un messager pour aller

vers leurs amis, afin que ceux-ci procurent aux prisonniers ce qui

leur est nécessaire. Quant aux treize serviteurs qui, outre les

susdits, ont été amenés, vous les délivrerez au vicomte de

Southampton qui les fera conduire jusqu'à Winton, comme nous le lui

avons mandé. Témoin, moi-même, à Saint-Edmond, le 13 novembre

(1214).

V. «Il est mandé au vicomte de Norfolk qu'il fasse avoir à William

de Cuntes la terre que possédoit Eustache le Moine dans Swafham,

qui est de l'_honneur_ de Bretagne, car le Roi la lui a accordée.

Témoin, moi-même, le 23 février (1216)[7].»

Comme nous l'avons déjà dit, les chroniques ne parlent plus d'Eustache

qu'à propos du combat où il périt, cependant l'une d'elles rapporte que,

quelque temps auparavant. Philippe-Auguste disoit à Walo, légat du pape,

qui lui demandoit un sauf-conduit jusqu'à la mer, pour aller en

Angleterre: «Nous vous en donnerons un volontiers pour tout notre propre

royaume; mais si par hasard vous tombez entre les mains d'Eustache le

Moine, ou des autres hommes de Louis qui gardent les bords de la mer, et

que quelque malheur vous arrive, ne nous l'imputez pas[8].»

En 1215, Philippe-Auguste envoya aux barons anglois révoltés contre le

roi Jean des machines de guerre par Eustache le Moine[9].

C'est encore par Eustache que fut rassemblée à Calais la flotte qui

porta en Angleterre les vengeurs d'Arthur de Bretagne[10].

Nous ne ferons pas ici le récit de la guerre que la mort de ce jeune et

malheureux prince suscita contre le roi Jean; l'histoire en est trop

connue, nous nous bornerons à rapporter le passage de Mathieu Paris, ou

plutôt de Roger de Wendower, dont il a presque partout copié mot pour

mot l'ouvrage, et ceux des autres chroniqueurs qui concernent le combat

naval où Eustache perdit la vie:

«Le jour de l'apôtre saint Barthélemy (le 24 août 1217), dit le moine de

Saint-Alban, la flotte Françoise fut confiée à Eustache le Moine, homme

couvert de crimes, afin qu'il la conduisît sans male encontre à la ville

de Londres, et la remît en bon état au prince Louis. Les soldats susdits

s'étant en conséquence mis en mer eurent un vent arrière qui les

poussoit violemment vers l'Angleterre; mais ils n'avoient aucune

connoissance des embûches qu'on leur avoit dressées. Ils avoient donc

parcouru une grande partie de leur route lorsqu'ils rencontrèrent les

corsaires du roi d'Angleterre qui venoient obliquement. Ceux-ci voyant

que leurs adversaires avoient quatre grands navires et un nombre plus

considérable de petits et de barques armées, redoutèrent d'engager un

combat naval avec le peu qu'ils en avoient; car, tant barques que

vaisseaux d'autre espèce, la totalité des leurs, bien comptée,

n'excédoit pas quarante; mais enfin, animés par le souvenir de ce qui

étoit arrivé à Lincoln, où un petit nombre avoit triomphé d'un plus

grand[11], ils s'élancèrent hardiment sur les derrières de l'ennemi. Les

François à leur aspect coururent aux armes et résistèrent à leurs

adversaires sinon avec avantage tout au moins avec valeur. Philippe

d'Aubigny et les frondeurs avec les archers, lançant au travers des

François des traits mortels, firent en très peu de temps un grand

carnage de ceux qui leur résistoient. Les Anglois avoient en outre des

barques armées d'un éperon de fer avec lequel ils perforoient les

navires de leurs adversaires; de cette manière ils en coulèrent bas un

grand nombre en un moment. Ils avoient aussi de la chaux vive réduite

en poudre subtile qu'ils lançoient en l'air et que le vent portoit dans

les yeux des François qu'elle aveugloit. La mêlée devint très chaude;

mais ceux des François qui n'avoient point l'habitude de se battre en

mer furent bientôt mis hors de combat, car les Anglois, guerriers et

exercés dans les combats de mer comme ils le sont, les perçoient de

traits et de flêches, les perforoient à coups de lance, les égorgeoient

avec leurs poignards et leurs épées, ou crevoient les nefs ennemies, et

submergeoient ceux qu'elles portoient. Ces malheureux étoient en outre

aveuglés par la chaux et n'avoient ni l'espoir d'être secourus ni la

possibilité de fuir. C'est ce qui fit que plusieurs, craignant d'être

pris vivans par leurs ennemis se précipitèrent de leur propre mouvement

dans les flots de la mer, aimant mieux mourir que d'être en proie au

caprice et à la volonté de leurs adversaires, selon cette maxime de

Sénèque: mourir par la volonté d'un ennemi, c'est mourir deux fois. Tous

ceux qui étoient restés vivans parmi les François les plus nobles ayant

été pris, les Anglois victorieux attachèrent tous les vaisseaux conquis

avec des câbles et revinrent à Douvres pleins de joie et louant Dieu

dans ses oeuvres. Les soldats du château voyant un effet imprévu de la

Providence sortirent à la rencontre des Anglois et serrèrent de liens

plus étroits les malheureux François. Parmi les autres l'on trouva à

fond de cale et dans la sentine d'un navire Eustache le Moine, traître

au roi d'Angleterre et pirate très-méchant, qui avoit été long-temps

cherché et que l'on désiroit beaucoup trouver. Quand celui-ci se sentit

pris, il offrit pour avoir saufs sa vie et ses membres une somme

d'argent inestimable, et promit une fidélité inviolable au roi

d'Angleterre; mais Richard, bâtard du roi Jean, le saisit et lui dit:

«Jamais, traître pervers, tu ne séduiras dorénavant qui que ce soit par

tes promesses mensongères.» Après ces mots, il tira son glaive et coupa

la tête à Eustache[12].»

Un manuscrit de la Bibliothèque Cottonienne qui a été brûlé contenoit le

même récit, mais avec plus de détails. Le voici:

«Hubert de Burgh ayant reçu quelques chevaliers choisis d'avance comme

Henry de Turbeville et Richard Suard avec quelques autres, mais en

petit nombre, monta sur le meilleur navire, suivi de quelques habiles

marins des Cinq-Ports. Il avoit sous ses ordres environ seize navires

bien armés, sans compter les barques qui les accompagnoient et dont le

nombre montoit à vingt. Ils s'avancèrent hardiment en gouvernant

obliquement comme s'ils vouloient aborder à Calais. Eustache le Moine,

chef des François, voyant ceci se prit à dire: «Je sais que ces

malheureux veulent s'emparer de Calais ainsi que des filoux; mais c'est

en vain; car cette ville a été bien fortifiée.» Et voici que tout-à-coup

les Anglois reconnoissant que le vent étoit tombé, tournèrent l'avant du

navire, c'est-à-dire le _lof_, et comme le vent, de contraire, leur

étoit devenu propice, ils se jetèrent sur l'ennemi avec ardeur. Ayant

atteint les poupes de leurs adversaires, ils les tirèrent à eux avec des

grapins qu'ils y lancèrent, et ils y entrèrent dans le plus grand nombre

qu'ils purent. Là, armés de haches acérées, ils coupèrent les câbles et

les antennes qui tenoient le mât, et la voile tomba étendue sur les

François, comme un filet sur des petits oiseaux. Alors il épargnèrent

les plus nobles pour les garder en prison, et ils taillèrent les autres

en pièces: parmi ces derniers, ils trouvèrent Eustache, qui avoit

déguisé sa figure et s'étoit aussi caché dans une sentine. Ils l'en

tirèrent et lui coupèrent la tête[13]. Lorsque Hubert, vainqueur par

miracle, revint joyeux au rivage, il vit venir au-devant de lui tous les

évêques accompagnés de l'armée et du peuple, et vêtus de leurs habits

sacerdotaux, qui portoient des croix et des étendards, chantoient des

hymnes solennels et louoient Dieu[14].»

La chronique du chanoine anonyme de Laon, Nicolas Trivet, et, d'après

lui, Thomas de Walsingham rapportant brièvement ces faits, ajoutent: «La

tête d'Eustache fut portée sur une pique (ou un pieu) par toute

l'Angleterre[15].»

Les Annales du monastère de Waverley portent que quinze navires

seulement de la flotte françoise parvinrent à s'échapper par la fuite.

«Les auteurs de ce fait d'armes, ajoutent-elles, furent Richard fils du

roi Jean et Hubert de Burgh, ainsi que les marins des Cinq-Ports qui

n'avoient que dix-huit navires[16].»

Dans les _Gestes de Philippe-Auguste_, par Guillaume le Breton,

chapelain de ce prince, l'on trouve des détails qui diffèrent de ceux

donnés par les autres historiens. On y lit ce qui suit: «Robert de

Courtenai, cousin du roi, et plusieurs autres grands personnages

rassemblèrent une armée, et s'embarquèrent pour secourir Louis. Pendant

qu'ils étoient en pleine mer, ils aperçurent quelques navires en petit

nombre qui venoient d'Angleterre et marchoient rapidement. Les ayant

reconnus. Robert de Courtenai fit diriger sur eux le navire dans lequel

il étoit, croyant qu'il pourroit s'en emparer facilement; mais il ne fut

point suivi des vaisseaux de ses compagnons. Donc ce navire ayant

attaqué seul quatre vaisseaux anglois, fut, dans un court espace de

temps, vaincu et pris. Eustache surnommé le Moine, chevalier qui avoit

fait ses preuves tant sur mer que sur terre, Drocon le clerc, qui

revenoit à Rome, et une multitude d'autres qui furent pris dans le même

navire, eurent la tête coupée[17].»

Dans la chronique inédite du chanoine de Lanercost, dont le seul

manuscrit qui me soit connu existe dans la bibliothèque Cottonienne, on

lit après le récit de la bataille que Eustache _archipirate_ des

François, qui y fut tué avec une multitude innombrable d'autres, étoit

un chevalier surnommé Mathieu[18].

Mais la relation la plus curieuse de la dernière expédition d'Eustache

et de sa mort est sans contredit celle qui se trouve dans un manuscrit

de la bibliothèque Harléienne. La voici en entier:

_«Arrivé d'Eustache le Moine avec plusieurs barons de France

armés._

«Cette même année, le jour de l'apôtre saint Barthélemy, vint sur

l'Angleterre, avec une grande flotte, vers la côte de Sandwich, un

moine nommé Eustache, accompagné de plusieurs grands seigneurs

françois qui espéroient fermement conquérir ce royaume, et pour

cela ils se fioient plus en la malice de ce moine apostat qu'en

leur propre force; car il étoit très-versé dans la magie. Et ils

avoient une telle confiance dans ses promesses, d'après les

prodiges qu'il leur avoit montrés dans leur pays, qu'ils amenèrent

avec eux des femmes et des enfants, dont plusieurs au berceau, pour

habiter l'Angleterre sur-le-champ. Et quand plusieurs de ces

navires entrèrent dans le hâvre de Sandwich, on put les voir

clairement tous excepté celui sur lequel étoit Eustache; car il

avoit fait une telle conjuration qu'il ne pouvoit être vu de

personne. Il n'apparut donc rien à l'endroit où ce vaisseau

flottoit sinon de l'eau semblable au reste de la mer. Les gens de

la ville furent excessivement effrayés de l'arrivée aussi imprévue

de cette armée. Hors d'état de résister aux ennemis, ils mirent

leur espoir en Dieu, et pleurant amèrement, ils le prièrent avec

dévotion que pour l'amour de son apôtre saint Barthélemy, dont en

ce jour la fête étoit célébrée solennellement dans sainte Église,

il eût pitié d'eux et sauvât la terre des mains de l'ennemi qui

survenoit. A ce propos ils firent voeu qu'ils élèveroient en

l'honneur de saint Barthélemy une chapelle dans laquelle ils

fonderoient à perpétuité une _chaunterye_, s'ils pouvoient

remporter la victoire sur leurs ennemis. Il y avoit alors dans la

ville un homme nommé Étienne Crabbe, qui autrefois avoit été

très-intime avec le moine Eustache susnommé; et celui-ci l'aimoit

tant qu'il lui avoit enseigné plusieurs pratiques de la magie qu'il

connoissoit trop bien. Crabbe étant dans la ville parmi plusieurs

autres personnes en armes, et entendant les cris lamentables du

peuple, dit aux principaux de la commune: «Si maintenant Dieu n'a

pitié de nous, le port de Sandwich si renommé jusqu'à ce jour, sera

envahi et la terre perdue; mais pour qu'on ne puisse pas dans

l'avenir reprocher à notre postérité qu'un tel déshonneur soit

arrivé au royaume par l'entrée de cette ville, je donnerai

volontiers ma vie pour sauver l'honneur du pays; car Eustache, ce

capitaine ennemi qui vient de survenir, ne pourra être vu de

personne sinon de celui qui connoît la magie, et j'ai appris de lui

cet enchantement. Je donnerai donc aujourd'hui ma vie pour le salut

de cette terre; car, aussitôt entré dans son navire, je ne pourrai

éviter la mort, à cause du nombre de personnes qui sont avec lui.»

Sur ce, Étienne s'embarqua dans un des trois vaisseaux qui, seuls,

s'apprêtèrent à défendre la ville contre la grande flotte, et

lorsqu'il approcha du navire à bord duquel étoit Eustache, il

sauta hors du sien et entra dans celui du Moine; mais tous ceux

qui le virent se tenir et combattre sur l'eau, sans savoir avec

qui, pensoient et disoient qu'il avoit perdu le sens ou que

l'esprit malin leur apparoissoit sous sa forme. Là il coupa la tête

à Eustache, et alors tout le monde vit clairement le navire, qui,

pendant la vie de ce Moine apostat, étoit tout invisible. Et cet

Étienne fut tout de suite tué, horriblement mutilé et jeté par

petits morceaux hors du bord. Alors vint de terre une raffale qui,

en plusieurs endroits, arracha les arbres et renversa les maisons.

Elle entra dans le hâvre et, à l'instant même, elle fit sombrer les

vaisseaux ennemis; mais elle ne causa aucun mal ni incommodité à

ceux de la ville qui défendoient le pays, si ce n'est une grande

frayeur à ceux qui les montoient. Les Anglois disoient que tous les

ennemis périrent par le signe d'un homme qui leur apparut en l'air

revêtu d'habits vermeils; et ceux qui le virent commencèrent à

s'écrier: «Saint Barthélemy, ayez pitié de nous et secourez-nous

contre les ennemis qui sont survenus.» Alors ils entendirent une

voix qui ne prononçoit que ces paroles: «Je m'appelle Barthélemy,

je suis mandé pour vous aider. Vous n'avez rien à craindre des

ennemis.» A ces mots il disparut, on ne le vit plus, et l'on

n'entendit plus la voix. Celui qui se fie sur la malice peut, pour

savoir définitivement ce qu'elle vaut, prendre exemple sur ce grand

magicien.»

_De l'hôpital de Saint-Barthélemy, fondé près de Sandwich._

«Après que ceux de Sandwich eurent ainsi remporté la victoire sur

Eustache et les ennemis, ils achetèrent, aux frais de la commune,

un emplacement non loin de la ville, et ils y firent construire une

chapelle dédiée à saint Barthélemy. Ils élevèrent des maisons

contiguës pour les vieillards de l'un et de l'autre sexe de la

ville auxquels il arriveroit de tomber dans la pauvreté, et ils

achetèrent des terres et des rentes à cet hôpital pour sustenter

perpétuellement les pauvres âgés qui y demeuroient, et entretenir

dévotement la _chaunterye_. En outre, ils arrêtèrent entre eux que,

chaque année, la commune s'assembleroit dans la ville de Sandwich,

le jour de la Saint-Barthélemy, et qu'ils feroient une procession

solennelle à l'hôpital susdit, chacun un cierge à la main[19].»

Tous ces passages et une foule d'autres que nous ne consignons pas ici

vu qu'ils répètent ceux que nous avons cru devoir donner[20], prouvent

que c'est à Eustache le Moine que nous devons rapporter un passage qui

se trouve dans les chroniques de Walter d'Hemingford:

«Dans les premiers temps du règne d'Henry III, dit cet historien, il y

avoit un certain _tyran_ d'Espagne surnommé le Moine. Ayant déjà conquis

beaucoup de butin, et réduit sous son obéissance une foule de lieux, il

aspira enfin à la conquête du royaume d'Angleterre. Il demanda aux siens

quelle terre c'étoit, et quel roi elle avoit, et ceux-ci lui ayant

répondu que cette terre étoit excellente et que son roi étoit un petit

enfant, il répliqua à l'instant: «Il est plus convenable qu'un enfant

soit gouverné que de gouverner. Comment peut gouverner celui qui a

besoin d'être gouverné lui-même? marchons donc et déposons-le.» Aussitôt

ayant rassemblé une grande flotte, une armée nombreuse et une quantité

immense de munitions, il se dirigea vers l'Angleterre; et voilà que,

comme il étoit en mer encore loin du rivage anglois, les mariniers des

ports sachant qu'il devoit arriver, et épouvantés par le mal qu'ils

avoient entendu dire au sujet de cet homme, se tinrent en eux cette

conversation: «Si ce _tyran_ débarque, il dévastera tout, parce que le

pays n'a pas été fortifié d'avance, et que le roi avec son armée est

loin d'ici. Plaçons donc nos destinées entre nos mains, et attaquons les

ennemis pendant qu'ils sont encore en mer: leur courage est petit et le

secours nous viendra d'en haut.» L'un d'eux dont la parole avoit du

crédit sur les autres reprit et dit: «Y a-t-il quelqu'un de vous qui

soit prêt à mourir pour l'Angleterre?--Me voici! s'écria l'un d'eux.

Prends une hache, reprit le premier, et si tu nous vois aborder le

navire du _tyran_, monte aussitôt au mât de son navire, et abats

l'étendard qui flotte à son extrémité: de cette manière, les autres

vaisseaux n'ayant plus de chef qui les précède seront dispersés et

périront.» C'est pourquoi ils s'embarquèrent en toute hâte, et, ayant

déployé leurs voiles au vent, ils s'élancèrent avec une impétuosité

indicible sur leurs ennemis, et le Seigneur les leur livra. Puis après

en avoir submergé et massacré un grand nombre, ils revinrent pleins de

joie et chargés d'un butin considérable[21].»

Nous le répétons, le _tyrannus ex Hispania_ nommé dans ce passage nous

paroît devoir être incontestablement le même qu'Eustache le Moine qui

n'étoit point Espagnol, mais qui, selon notre roman où l'opinion

populaire de l'époque est probablement exprimée, étoit allé en Espagne

pour apprendre la magie.

Il falloit que la terreur inspirée par Eustache fût bien grande; car il

est peu d'hommes qui ait été désigné par des épithètes aussi

flétrissantes que celle que lui donnent les chroniqueurs contemporains.

Sans parler de celles qu'on a déjà pu voir dans les passages cités, nous

ferons remarquer qu'il est appelé _vir flagitiosissimus, proditor regis

Angliæ et pirata nequissimus, prædo_, par Barthélemy Cotton. Roger de

Hoveden dit que Eustache _nunc ad hos, nunc ad illos, ut fortuna

ferebat, divertens a multis retro diebus mare illud et littora tam

cismarina quam transmarina plurimum turbaverat, insulas etiam nonnullas

plerumque occupaverat_; enfin Nicolas Trivet et Thomas de Walsingham le

désignent ainsi: _Eustachius quondam, ut fertur, monachus, qui, ut

decebat apostatam, suam ostendens inconstantiam, sæpe de uno rege

transiit ad alium et tanquam de monacho factus dæmoniacus, dolo et

perfidia plenus fuit_.

Le souvenir de l'expédition d'Eustache et de sa mort s'est conservé

long-temps en Angleterre; en effet, il y est fait allusion par un

anonyme dans une pièce de vers sur la trahison et le supplice de Thomas

de Turbeville, qui paroît avoir été composée dans les cinq dernières

années du 13e siècle[22].

Maintenant laissons Eustache le Moine pour nous occuper de l'ouvrage qui

retrace ses aventures vraies ou supposées. Il ne se trouve que dans le

manuscrit de la Bibliothèque Royale, nº 7595, folio CCCXXIII, vº, col.

1[23]. Il est anonyme, mais la connoissance des localités et des

familles du Boulonnois ainsi qu'une foule d'autres circonstances nous

donnent à penser que si son auteur n'étoit pas né dans cette province,

tout au moins, il y habitoit ou en étoit voisin. Cette dernière

supposition jointe au renseignement incomplet que nous fournit le vers

2257, à l'élégante versification du poëme et au talent narratif qui y

est déployé nous induit à croire que son auteur est le roi Adam ou

Adenès à qui nous devons tant de beaux poëmes. Dans tous les cas, le

_Roman d'Eustache le Moine_ ne seroit pas son moindre titre de gloire.

Quant à sa composition, il résulte évidemment des vers 1297 et 2253

d'une part, et de l'autre, de la date marquée à la fin du _Roman de la

Violette_, contenu dans le Ms. 7595, que l'époque en doit être placée

entre 1223, année de l'avénement de Louis VIII au trône de France, et

1284. Or, cet intervalle est précisément celui pendant lequel florit le

menestrel d'Henri III, duc de Brabant. Adam-le-Roi.

NOTES

DE LA NOTICE.

Note 1: «Witasse-le-Moyne...., peut-être Robert Wace, qui mit en

rimes françoises le Brut d'Angleterre, etc.» (_Bibliothèque

Protypographique_, Paris, Treuttel et Würtz, 1830, in-4º, index

alphabétique, p. 44, col. 1.)

Note 2: Ad præceptum ejusdem comitis Boloniæ Reinaldi, in

expeditione regis Franciæ Philippi contra Joannem Anglorum regem in

Normannia apud Radepontem commorantis. Eustacius Monachus de cohorte

sive de cursu Boloniæ tunc senescallus populum Mercuritici territorii,

tam equites quam pedites, convocavit, etc.--_Recueil des Historiens des

Gaules et de la France_, tome XVIII, p. 587, D. Comparez ce passage avec

le vers 374, page 14 du présent volume.

Note 3: _Literæ de homagio per Reginaldum Boloniæ comitem Joanni

Angliæ regi præstando contra Philippum Francorum regem_. Recueil de

Rymer, 2e édition, tome I, p. 50; et _Recueil des Historiens des Gaules

et de la France_, tome XVII, p. 88. Il y est appelé Eustache _de

Moines_. Dans la dernière édition du Recueil de Rymer, édition, nous

avons honte de le dire, moins correcte que les précédentes, cette charte

se trouve dans le vol. I, part. 1, Londini, 1816, in-fol., p. 105, et

Eustache y est surnommé _de Moine_; mais ce dernier nom a été mal écrit.

L'original, que nous sommes allé voir exprès à la Tour de Londres, où il

est coté ROT. CART. (et non _claus._) 14. JOH. M. 7, porte _Eustach' Le

Moine_. La faute commise par les éditeurs de Rymer a été répétée par M.

Richard Thomson, qui rapporte le combat où Eustache fut tué, et

l'appelle _Lord Eustace de Moyne_. Voyez _an Historical Essay on the

Magna Charta of King John_: etc. London: printed for John Major, etc. M.

DCCCXXIX, in-8º, p. 523.

Note 4: Paris, Debure, M. DCC. LXVI, in-4º, tome I, p. 633, note

(_a_). L'auteur y rapporte la mort d'Eustache, et cite l'_Hist. nav.

d'Anglet._, tome I, p. 59, _ex notis._

Note 5: Erat autem ille (Eustachius) natione Flandrensis[5a], qui

pro hæreditate prosequenda, fratribus suis sine liberis præmortuis[5b],

relicto habitu et ordine suo apostataverat; et existens pirata et

piratarum magister, multis damnosus fuit et cruentus[5c]: sed tandem,

prædo præda factus, fructus collegit viarum suarum.--_Recueil des

Historiens des Gaules et de la France_, tome XVII, p. 741, note (_a_),

col. 2.

Note 5a: Le Ms. du Musée Britannique, Bibliothèque Royale, nº 14.

c. VII, ajoute: _Et aliquandiu habitum religionis portavit, sed pro_,

etc.

Note 5b: Le Ms. Cottonien, Claudius D. VI, porte: _Fratre suo sine

liberis premortuo_.

Note 5c: Le Ms. Cotton., Claudius, D. VI, et celui de la

Bibliothèque Royale (Musée Britannique) ajoutent: _Predis indulsit et

rapinis_.

Note 6: Item de insulis sic fiet: dominus Ludovicus mittet litteras

suas patentes fratribus Eustachii Monachi, præcipiens quod illas reddant

domino Henrico regi Angliæ, et nisi illas reddiderint, distringet illos

dominus Ludovicus, pro legale posse suo, per feoda, et per terras eorum,

quæ de feodo suo movent, ad illas reddendas; et, si hæc facere

noluerint, sint extrâ pacem istam.--_Fædera, conventiones, litteræ et

cujuscunque generis acta publica_, vol. I, part 1. Londini, 1816,

in-fol., p. 148, col. 1; et _Recueil des Historiens des Gaules et de la

France_, tome XVII, p. 111, E.

Note 7: Rex, Angero de Sandwico, etc. Mandamus tibi quod denarios

quos Eustachius le Moyne et homines justicie arestaverunt, quos habes in

custodia, liberes dilecto nostro W. archidiacono Tantoniensi,

custodiendos, quia mandavimus ei quod illos a te recipiat. Teste me

ipso, apud Gillingeham xiij. die novembris. Per Philippum de Lucy (A. D.

1205, anno 7º Joannis).--_Rotuli litterarum clausarum in Turri

Londinensi asservati_, accurante Thomas Duffus Hardy. vol. I, ab anno

MCCIV. ad annum MCCXXIV. printed by command of his Majesty William IV.

Under the direction of _the commissioners on the public records of the

kingdom_. (Londini) MDCCCXXXIII, in-fol., p. 57.

Mandatum est W. archidiacono Tottoniensi quod denarios quos Eustachius

le Moyne et homines justicie arrestaverunt, quos Angerus de Sandwico

habet in custodia, capiatis ab eodem Angero custodiendos, in manu domini

regis, quia mandatum est ipsi Angero quod illos eidem W, l iberet.--(A

la suite de la précédente, au bas de la col. 1.)

Rex, vicecomiti Norfolcie, etc. Scias quod dedimus respectum Eustachio

Monacho de XXti marcas quas nobis debet usque ad festum sancti

Andree, et ideo tibi mandamus quod demandam quam ei inde facis ponas in

respectum usque ad predictum festum; duas autem marcatas[7a] terre unde

idem Eustachius saisitus fuit in balliva tua et quam cepisti in manum

nostram ipsum in pace habere permittas quamdiu fuerit ad presens in

servicio nostro, et quamdiu nobis placuerit. T. G. filio Petri, apud

Westmonasterium .xiij. die octobris, per eundem coram barones de

Scaccario. (A. D. 1212, an. 14º Johann.) _Close Rolls_, t. I, p. 126,

col. 1.

Rex, constabulario castri Porcestrie, salutem. Mandamus tibi quod

milites et fratrem Eustachium Monachum, quos homines Philippi de

Albiniaco duxerunt usque Porecestriam, salvo custodias in castro

predicto, eodem modo videlicet quod inde velis et debeas respondere, et

invenias eis ad commedendum de suo quamdiu habuerunt unde hoc fieri

possit. Et si voluerunt, invenias eis nuncium unum ad eundum ad amicos

suos qui eis necessaria inveniant. Servientes autem .xiij. qui præter

predictos adducti sunt liberes vicecomiti Sudhamptoniensi ducendos usque

Wintoniam, sicut ei mandavimus. Teste, me ipso, apud Sanctum-Edmundum

.iiij. die novembris. (A. D. 1214, an. 16º Johann.) _Close Rolls_, t. I,

p. 177, col. 1.

Mandatum est vicecomiti Norfolcie quod faciat habere Willelmo de Cuntes

terram que fuit Eustachio Monacho in Swafham, que est de honore

Britannie, quam dominus Rex ei concessit. Teste, me ipso, apud

Lincolniam .xxiij. die februarii. (A. D. 1216, an. 17º Johann.) _Close

Rolls_, vol. I, p. 248, col. 2.

On ne trouve aucune mention d'Eustache dans le _Registrum honoris de

Richmond_ (a Rogerio Gale). Londini: impensis R. Gosling, MDCCXXII,

in-fol., ni dans la notice sur Swaffham, qu'on lit dans an _Essay

towards a topographical history of the county of Norfolk_, by Francis

Blomefield and Charles Parkin, etc., volume III, Lynn: printed and sold

by W. Whittingham... 1769, in-fol., p. 496.

Note 7a: _Marquée_, étendue de terre du revenu d'un marc d'or ou

d'argent. Voyez le Glossaire de Du Cange aux mots MARCATA TERRÆ,

MARCHATA TERRÆ, MARCATA; et le Supplément de D. Carpentier, aux mots

MARCATA et MERCHATA.

Note 8: «Per terram nostram propriam conductum libenter præstabo;

sed si forte incideris in manus Eustachii Monachi, vel aliorum hominum

Ludovici, qui custodiunt semitas maris; non mihi imputes, si quid

sinistri tibi contingat.»--_Matthæi Paris Historia major_, ed. Guil.

Wats. Lond., Richard Hodgkinson, 1640, in-fol., tome I, p. 281, ligne

41; et _Recueil des Historiens des Gaules et de la France_, tome XVII,

p. 721, E.

Note 9: His ita se habentibus, rex Francorum per literas de

constantia hortatur et unanimi concordia et virili instantia, promittens

eis suppetias quantùm, salvis treugis quæ inter ipsum et regem Johannem

erant, eis subministrare poterat. Spondet quoque quod neminem de omni

potestate sua permittet venire in auxilium regis contra barones;

machinas etiam suas bellicas per Eustachium Monachum eis transmisit,

etc.--Ex Radulphi Coggeshale abbatis Chronico Anglicano. (_Recueil des

Historiens des Gaules et de la France_, vol. XVIII, p. 108, ligne 9.)

Note 10: Venientes igitur universi (_Ludovicus ac sui_) ad _Caleis_

portum, invenerunt ibi sexcentas naves, et quater viginti coggas bene

paratas; quas Eustachius Monachus contra adventum Ludovici ibidem

congregaverat.--_Recueil des Hist. des Gaules_, etc., tome XVII, p. 722,

B.

Ludovicus, filius Philippi regis Franciæ, transmisit a Calesia, ubi in

ejus adventum dictus Monachus 600 naves et 80 coggas bene paraverat, ad

Thanet in Cantia.--Ex historia Gervasii monachi ecclesiæ Christi

Cantuariæ. (_Johannis Lelandi Collectanea_, tome I, part. 1, p. 265.)

Note 11: Combat où les barons rebelles et les François ligués avec

eux furent vaincus. Il eut lieu dans la semaine de la Pentecôte de l'an

1217. Il y a dans l'_Archæologia_, vol. VIII, p. 195-208, un mémoire

curieux par le Rev. Samuel Pegge, intitulé _a circumstantial Detail of

the Battle of Lincoln, A. D. 1217, Henry III_. Dans le volume XXII, p.

426-428 de la même collection, on trouve la gravure du sceau de Louis et

une charte latine de ce prince, datée du siége d'Hertford, le 21

novembre 1216, par laquelle il donne à William de Huntingfeld, pour son

hommage et service, la ville de Grimesby, etc.

Note 12: Igitur in die apostoli sancti Bartholomæi, classis

Francorum Eustachio Monacho viro flagitiosissimo commissa est: ut eam

sub salvo conductu ad urbem Londoniarum conduceret et integram Ludovico

præsentaret. Ingressi itaque mare milites supradicti, habuerunt a tergo

flatum turgidum, qui eos versùs Angliam vehementer urgebat; sed insidias

paratas sibi penitùs ignorabant. Cum itaque rapido volatu multam maris

viam emensi fuissent, piratæ regis Angliæ ex obliquo venientes,

recensentes in parte adversa naves quater-viginti magnas, et plures de

minoribus et galeis armatis bene timuerunt bellum conserere navale cum

navibus paucis, quæ inter galeias et naves alias numerum quadragenarium

non excesserunt, computatis omnibus: sed tandem de casu, qui apud

Lincolniam acciderat, in quo pauci de multis triumpharunt, animati,

audacter a tergo irruerunt in hostes. Quod cum Francigenæ cognoverunt,

ad arma prosiliunt: et hostibus viriliter, licet non utiliter,

restiterunt. Philippus quoque de Albeneio et balistarii cum sagittariis,

inter Francos tela mortifera dirigentes innumeram ex obstantibus in

brevi stragem fecerunt. Habuerunt præterea galeias ferro rostratas,

quibus naves adversariorum perforantes, multos in momento submerserunt.

Calcem quoque vivam et in pulverem subtilem redactam, in altum

projicientes, vento illam ferente. Francorum oculos excæcaverunt. Fit

gravissimus inter partes conflictus: sed pars Francorum quorum usus non

fuerat prælium navale conserere in brevi erat funditus infirmata. Nam ab

Anglis bellatoribus et in marino prælio eruditis, telis confodiebantur

et sagittis, lanceis perfodiebantur, cultellis jugulabantur, gladiis

trucidabantur, navibus perforatis mergebantur, calce cæcabantur, spes

auxilii et succursus penitus evacuabatur, fuga non patebat: unde multi,

ne caperentur ab hostibus vivi, sese sponte in maris fluctibus

projecerunt, eligentes potius mori, quam arbitrio et voluntate

adversariorum tractari, secundum illud Senecæ: _Arbitrio inimici mori,

est bis mori_. Omnibus igitur subjugatis, qui vivi remanserant ex

nobilioribus Francigenis, victores Angli naves omnibus viribus obtentas,

funibus colligabant atque cum lætissima victoria versus Doveram æquora

sulcantes, Deum in suis operibus collaudabant. Videntes ergo milites

castelli inopinatam Dei virtutem, exierunt obviam venientibus Anglis:

atque Gallos infelices vinculis arctioribus constrinxerunt. Inter

cæteros autem, de fundo et sentina cujusdam navis extractus est, diu

quæsitus, et multum desideratas Eustachius Monachus, proditor regis

Angliæ et pirata nequissimus. Qui cum se deprehensum cognovisset,

obtulit pro vita sua et membris inestimabilem pecuniæ quantitatem: et

quod de cætero sub rege Anglorum fideliter militaret. Quem arripiens

Richardus, filius regis Johannis nothus[12a], ait: «Nunquam de cætero

falsis tuis promissionibus quemquam in hoc sæculo seduces, proditor

nequissime;» et sic educto gladio caput ejus amputavit.--Matthæi Paris

_Historia major_, ed. cit., p. 298, ligne 15, ou édit. de Paris, M. DC.

XLIV, in-fol., p. 206, col. 1, F; et _Recueil des Historiens des Gaules

et de la France_, tome XVII, p. 740, B, et suiv. Au bas de la page qui

contient ce récit, on trouve dans le Ms. Cotton., Nero, D. V., fol. 214,

une représentation au trait de ce combat naval: notre ami M. Dudley

Costello l'a reproduite avec une fidélité étonnante dans l'eau-forte qui

est en regard du frontispice de ce volume. Il existe aussi dans un

manuscrit de l'_Historia major_, conservé dans la bibliothèque du

_Corpus Christi College_, à Cambridge, sous le nº C. V. XVI, une

_illustration_ presque semblable: elle est gravée dans le _Horda

Angel-Cynnan_, etc., de Joseph Strutt. _London_: printed for the author.

MDCCLXXIV-VI, 3 vol. in-4º, planche XXXI[12b]. Ce dernier ouvrage, comme

on le sait, a été traduit en français par M. B*** (Boulard), et publié

sous le titre d'_Angleterre ancienne_, etc. A Paris, chez Maradan, M.

DCC. LXXXIX, 2 vol. in-4º, dont le second contient les planches de

l'édition angloise.

Note 12a: Le Ms. Royal, marqué 14. C. VII, dans lequel, en cet

endroit, le texte est combiné avec la variante rapportée dans la note

14, porte: _Quem quidam ex Anglis truculenter arripiens ait_, etc.--Fol.

103, vº, col. 1, ligne 5.

Note 12b: Dans cette planche, on aperçoit sur le vaisseau

d'Eustache quatre étendards dont nous n'avons pu blasonner les

armoiries, au reste, fort simples, et qui ne sont probablement que le

fruit de l'imagination du vieil artiste. L'un d'eux, le premier vers la

proue, porte trois croissants: seroit-ce à croire que l'auteur de ce

dessin a voulu faire allusion au séjour d'Eustache parmi les Maures de

Tolède, et a pensé qu'il avoit embrassé le mahométisme? Cependant, cette

dernière imputation n'a point été élevée sur le compte de notre héro;

et si, dans les chroniques, il est appelé apostat, c'est uniquement pour

être entré en commerce avec le diable et avoir déserté le cloître.

Note 13: Ici se trouve un passage que nous avons rapporté plus

haut, note 5.

Note 14: Acceptis igitur secum præelectis militibus, videlicet

Henrico de Turbevilla et Richardo Suard cum quibusdam aliis, sed paucis,

optimam navem intravit habens secum quosdam de Quinque-Portubus maris

peritos. Erant autem nutui suo circiter XVI naves benè communitæ, sine

naviculis commitantibus, quæ ad XX sunt recensitæ. Perrexerunt igitur

audacter, obliquando tamen dracenam, id est, _loof_[14a], ac si vellent

adire Calesiam. Quod cùm vidisset Eustachius Monachus dux Francorum,

ait: «Scio quod hi miseri cogitant Calesiam quasi latrunculi invadere,

sed frustrà; benè enim præmuniuntur.» Et ecce Angli subitò, cùm

comperissent ventum exhausisse, versâ dracenâ ex transverso vento jàm

eis secundo, irruerunt in hostes alacriter, et cùm attigissent puppes

adversariorum, uncis[14b] injectis, attraxerunt eas ad se, et intrantes

quantociùs, securibus præacutis præciderunt rudentes et antennas malum

supportantes, et cecidit velum expansum super Francos ad instar retis

super aviculas irretitas, et nobilioribus parcendo incarcerandis, in

frusta cæteros detruncabant: inter quos Eustachium, qui se

defiguraverat, quem etiam in sentina invenerunt latitantem, extraxerunt

et decollaverunt.... Cum autem Hubertus victor miraculosus ad littus

lætus pervenisset, perrexerunt ei obviam omnes episcopi qui erant cum

militia et populo, sacris induti vestibus, cum crucibus et vexillis,

cantantes solemniter et Deum collaudantes.--_Recueil des Historiens des

Gaules et de la France_, tome XVII, p. 741, note (_a_), _et variantes

lectiones_ à la fin des deux éditions citées de l'_Historia major_.

Note 14a: Le Ms. Cotton., Claudius, D. VI, qui contient ce même

passage avec quelques variantes uniquement de mots, porte _dracenam que

vulgariter dicitur_ lofa.--Fol. 49, vº, col. 2, ligne 7.

E issi ke la terre unt veue

Balt sunt e siglent leement.

Del seust lur salt unt vent

E fert devan en mi cel tref.

Refrener fait tut la nef

Curent al _lof_, le sigle turneut.

Quel talent qu'aient s'en returnent.

(Fragment d'un _Roman de Tristan_, appartenant à feu M. Francis Douce,

fol. 11, rº, col. 1, v. 1583.)

Vien du _lo_.--_Pantagruel_, chap. XXII, liv. IV, _fin de la tempeste_.

Ce mot n'a pas été expliqué par le Duchat.

«Loof (_partie de l'avant du vaisseau_, appelée aussi en françois le lof

du vaisseau, Fr.), the after part of a ship's bow; or that part of her

side forward where the planks begin to be incurvated as they approach

the _stem_: hence, the guns which lie here are called loof-pieces.» (_A

new universal dictionary of the Marine_; etc., by W. Falconer. W.

Burney's edition, London, printed for T. Cadel and W. Davies, 1815,

in-4º, p. 245, col. 2.)

Note 14b: Le Ms. Royal, 14. c. VII ajoute _et anchoris_; ce qui se

rapporte davantage avec la gravure que nous donnons en tête de ce

volume.

Note 15: _Recueil des Historiens des Gaules_, etc., tome XVIII, p.

719, E; Annales de Trivet, Oxford, 1719, in-8º, tome I, p. 169. Le

passage de Trivet a été copié mot pour mot par Thomas de Walsingham,

_Ypodigma Neustriæ_, etc. Londini, in ædibus Joannis Daij, 1574,

in-fol., p. 57, ligne 13.

Note 16: Vigilia sancti Bartholomæi apostoli, x kal. septembris.

Eustachius cognomento Monachus, cum multis aliis in mari decapitatus

est, et decem magnates cum pluribus nobilibus capti sunt, et omnes naves

hostium ferè centum quæ ibi erant, aut captæ sunt, aut submersæ,

quindecim tantum de omni navigio fuga elapsis. Auctores hujus facti

fuerunt Richardus, filius Johannis regis et Hubertus de Burgo, et nautæ

Quinque-Portuum cum XVIII navibus tantum.--_Recueil des Historiens des

Gaules_, etc., t. XVIII, p. 205, E.

Note 17: Robertus de Corteneïo, cognatus regis, et multi alii magni

viri, collecto exercitu, mare ingressi sunt ut succurerent Ludovico. Dum

autem essent in medio mari, compererunt paucas naves levi cursu de

Anglia venientes; quibus compertis, fecit Robertus de Corteneïo navem in

qua erat, dirigi ad eas, credens de facili eas occupare posse. Naves

autem aliorum sociorum ipsius non sunt secutæ eum. Sola ergo navis,

congressa quatuor navibus anglicis, in brevi superata et capta est, et

Eustachius cognomento Monachus, miles tam mari quàm terrâ probatissimus,

et Droco Romam rediens clericus, et multi alii qui in eadem navi capti

fuerunt, decollati sunt, etc.--_Recueil des Historiens des Gaules_,

etc., tome XVII, p. 111, B.

C'est aussi ce que dit l'auteur de la chronique du monastère de

Mortemer, qui rapporte ce combat en quelques lignes. La chronique de

Rouen se contente de dire que Robert de Courtenai fut pris avec

Guillaume de Barres et une foule d'autres, ajoutant qu'Eustache le Moine

fut décapité. Voyez le _Recueil des Historiens des Gaules_, etc., tome

XVIII, p. 356, B, et p. 361, D.

Note 18: Franci verò in manu valida et navium multitudine copiosa

venientes vice prima in medio maris victoriam adepti optatum litus

possederunt; sed vice versâ a domino disponente congregatis undique

nautis iterum in medio maris ad invicem obviantes congressione facta

Angli victoriam obtinuerunt et archipiratam Francorum Eustachium

Monachum[18a] militem quemdam cognomine Matheum appellatum cum aliis

innumeris occiderunt. (Cod. Cott. Claudius. D. vii, fol. 176, vº, col.

1, ligne 36[18b].)

Note 18a: Dans le Ms. ce mot est biffé, et chaque lettre a sous

elle un ou plusieurs points; ce qui, dans les Mss., indique nullité.

Note 18b: Quand nous avons dit qu'il n'existoit qu'un seul Ms. de

cette chronique, nous n'avons pas entendu parler de la copie faite sur

papier dans le XVIIIe siècle, d'après ce même Ms., laquelle copie se

conserve dans la Bibliothèque Harléienne, nos 3424 et 3425; ni de

l'extrait écrit sur papier aussi par une main moderne, lequel se trouve

dans le Ms. Harl., nº 96, fol. 121-180.

Note 19: _Adventus Eustachii Monachi cum multis armatis de Francia

proceribus._

Roman d'Eustache le moine, pirate fameux du XIIIe siècle publié pour la première fois d'après un manuscrit de la bibliothèque royale · 第 1 / 8 段