Si la capitale politique de la France parlementaire était Tours et
surtout Bordeaux, jamais la _Liberté_ n'aurait imaginé d'employer des
pigeons au service de la dernière heure. Mais Versailles est si
rapproché de Paris que l'électricité, à cause des formalités qu'exige
son emploi, ne peut lutter contre l'aile du pigeon, qui est, lui,
toujours prêt à partir dès qu'on ouvre la porte de son panier.
L'intelligente initiative prise par la _Liberté_ ne pouvait tarder à
être imitée. Quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis l'ouverture
de la session d'hiver qu'une industrie nouvelle était créée.
Un colombophile imaginait de mettre au service des divers journaux
politiques de Paris des pigeons parfaitement dressés. Il faisait de son
colombier le centre des nouvelles les plus fraîches du maréchal Bazaine
et de l'Assemblée nationale. Le _Temps_, la _Presse_, l'_Opinion_, la
_Patrie_, etc., etc., et même l'Agence Havas sont devenus l'un après
l'autre tributaires de ce service de dépêches. Le directeur de la poste
aérienne loue ses oiseaux à peu près aussi cher que l'on eût fait payer
un cheval au temps du grand roi pour revenir de l'OEil de Boeuf à Paris.
Il est vrai que les pigeons n'ont pas besoin de postillons qui les
ramènent à l'écurie.
Ce commerce va si bien qu'on lâche quelquefois trente ou quarante
pigeons dans la même journée, surtout si le temps est clair et si les
événements politiques sont assez palpitants.
[Illustration: Aveugles à la porte de la cathédrale de Valence.]
[Illustration: La ligature des palmiers.]
[Illustration: Laboureurs Valençais.]
[Illustration: Le pesage du charbon à Madrid.]
[Illustration: Pose de banderillas.]
[Illustration: La navaja.]
[Illustration: Un enterrement à Barcelone.]
[Illustration: Contrebandiers de la Serriana de Ronda.]
--Gravures extraites de l'_Espagne_, par le baron Ch.
Daviller.--Illustrations de Gustave Doré. (Hachette et Cie, éditeurs.)
Le lancer a lieu au fur et à mesure des demandes qui affluent
principalement de deux heures et demie à trois heures, moment du coup de
feu et de la clôture définitive du bureau. Car il n'y a pigeon qui
tienne, il faut que le journal paraisse, et paraisse de bonne heure, s
il ne veut pas qu'un rival plus diligent le prévienne et tire profit de
ses retards.
L'opérateur qui lance les pigeons se place sur la porte d'un petit
cabaret borgne placé en face de la cour du Maroc. Les reporters n'ont
qu'un saut à faire pour franchir la rue et y apporter les nouvelles
écrites au vol, apportées au galop.
C'est un homme de haute taille, à longue barbe et à larges épaules; nous
l'avons représenté au moment où il jette en l'air, l'un après l'autre,
un couple d'oiseaux. Pour éviter les pertes de temps, il en tient un
dans chaque main. Les pigeons, profitant de l'élan qu'ils ont reçu,
fuient rapidement dans la direction de Paris. Une foule très-mélangée et
à laquelle quelques représentants ne dédaignent point de se mêler,
assiste à ce spectacle, qui n'est pas un des moins curieux ni des moins
instructifs que Versailles offre en ce moment.
Cette entreprise publique n'est pas la seule; il existe en outre une
organisation particulière établie par le _National_ pour les besoins de
sa publicité. Son lanceur opère également dans le cabaret de la rue des
Réservoirs, que nous avons représenté encombré de cages à pigeons. Le
colombophile du _National_ est occupé à enfiler le petit tube des
dépêches autour d'une des rectrices de la queue. L'opération demande
beaucoup d'habitude et de dextérité. L'oiseau, quand on le prend
convenablement, se laisse faire avec beaucoup de docilité; mais il ne
faut pas croire qu'il ne s'aperçoive pas de ce qui vient de se passer.
Non-seulement ce corps étranger gêne la manoeuvre de son gouvernail,
mais il l'agace et l'inquiète; de sorte que, finalement, son vol se
trouve notablement diminué de rapidité.
La preuve, c'est que, si les nouvelles faisant défaut, quelques-uns des
dix pigeons du _National_ sont lancés et reviennent sans dépêches, bien
que partis les derniers, presque toujours ils arrivent les premiers à
Paris.
Comme l'oiseau se guide uniquement par la vue, il faut que le ciel soit
assez pur, surtout au déclin du soleil, pour que les pigeons de la
Presse de Paris puissent trouver leur chemin. La saison difficile va
commencer, car les jours deviennent de plus en plus courts et nos petits
courriers politiques ont à percer des brumes qui vont singulièrement en
s'épaississant.
Quant aux pigeons de nuit, ils sont encore à inventer. C'est à peine si,
par un beau clair de lune, quelques lauréats des grands concours partant
à faible distance pourraient regagner leur colombier.
W. de Fonvielle.