Quelques portraits de témoins dans le procès Bazaine

Le procès du maréchal Bazaine avance. Bientôt la parole sera à

l'accusation et à la défense, car la liste des témoins ne tardera pas à

être épuisée. Avant qu'elle le soit tout à fait, nous croyons être

agréables à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux les traits de

quelques-uns de ces témoins qui ont appelé le plus vivement sur eux

l'attention par le rôle qu'il ont joué dans le grand drame de la

capitulation de Metz et de l'armée du Rhin.

Les neuf personnages dont nous donnons aujourd'hui les portraits, pour

commencer, se rattachent à trois catégories de faits différents:

communications entre les maréchaux Bazaine et Mac-Mahon avant le

désastre de Sedan, communications entre le maréchal Bazaine et le

gouvernement du 4 septembre, enfin communications entre le maréchal

Bazaine et l'ennemi. Les témoins Flahaut, Marchal et M. le colonel

d'Abzac se rapportent à la première catégorie. Commençons par celle-ci.

Flahaut et Marchal sont deux agents de police qui servirent plusieurs

fois d'émissaires entre Metz et Thionville. Le 20 août, Flahaut se

trouvait à Metz lorsque le maréchal Bazaine le fit appeler et lui remit,

pour les porter à Thionville, les trois fameuses dépêches adressées,

après la bataille de Saint-Privat: 1º à l'empereur, 2º au ministre de la

guerre, 3º au maréchal de Mac-Mahon, dépêches dont les deux premières

différaient si essentiellement de la troisième.

Celle-ci, en effet, portait seule cette restriction: «Je suivrai

très-probablement pour vous rejoindre la ligne des places du Nord, et

_vous préviendrai de ma marche, si toutefois je puis l'entreprendre sans

compromettre l'armée._» Ajoutons que, seule aussi, cette dépêche qui

aurait sans doute arrêté la marche du maréchal de Mac-Mahon vers l'est,

ne parvint point à son destinataire. Cependant elle était parvenue en

double, comme les autres, au colonel Turnier, à Thionville, apportée

d'une part par Flahaut, et de l'autre par Mme Louise Imbert. Le colonel

Turnier le fit passer toutes les trois au colonel Massaroli, commandant

la place de Longwy, par l'intermédiaire du commissaire de police

cantonal à Longwy, Guyard. Le colonel Turnier remit en même temps une

expédition de ces dépêches à M. de Bazelaire, élève de l'École

polytechnique, qui allait à Paris, et qui les fit partir le 22 par la

station télégraphique de Givet. De son côté le colonel Massaroli expédia

la dépêche à l'empereur, et celle destinée au ministre. Quant à la

dépêche adressée au maréchal de Mac-Mahon, il la remit à deux agents de

la police de sûreté de Paris qui avaient été demandés à M. Piétri par le

colonel Stoffel, chef de la section des renseignements à l'état-major du

maréchal de Mac-Mahon, et qui devaient chercher à pénétrer jusqu'au

maréchal Bazaine et recevoir ses dépêchées. Ces agents, les sieurs

Rabasse et Miès, adressèrent télégraphiquement cette dépêche, le 22, au

colonel Stoffel, ils lui en remirent entre les mains, le 26, l'original;

le colonel avait dû également en recevoir l'expédition par M. de

Bazelaire, et cependant, comme il est dit ci-dessus, elle ne parvint pas

au maréchal de Mac-Mahon. Le colonel a nié l'avoir jamais reçue, ce qui

a amené à l'audience du conseil de guerre un incident émouvant. Le

commissaire du gouvernement, le général Pourcet, à la suite de ces

dénégations, se leva et prit des conclusions contre le colonel, à

l'effet de le poursuivre pour soustraction de dépêche. Revenons à

Flahaut.

Après avoir heureusement accompli la mission dont nous avons parlé plus

haut, il fut renvoyé à Metz par le colonel Turnier, avec une dépêche

chiffrée.

Cette fois il voyagea de compagnie avec un de ses collègues, Marchal,

qui avait été chargé, de la même dépêche. L'odyssée de ces deux agents

abonde en détails dramatiques. Ils sont arrêtés trois fois par les

Prussiens et autant de fois repoussés, sous peine d'être fusillés.

Arrivés à Augny, dans une quatrième tentative, ils se cachent d'abord

dans la cave du maître d'école, puis chez le curé, qui leur donne à

souper et à coucher. Enfin, le lendemain ils réussissent en ayant

recours à la ruse. Arrêtés aux avant-postes ennemis et interrogés par un

officier:

--Nous venions voir, répondent-ils, si vous avez des pommes de terre;

voici l'hiver, et si vous n'en avez pas nous pourrons vous en vendre.

L'ennemi les croit et les laisse libres de circuler aux avant-postes.

Une occasion favorable se présente et ils filent. La dépêche avait passé

avec eux. Bien malin eût été le Prussien qui l'eût découverte. Chacun

d'eux avait avalé la sienne, après avoir eu soin de l'envelopper

préalablement de caoutchouc. Plus tard, le 5 et le 15 septembre, puis

dans le courant d'octobre, Marchal et Flahaut essayèrent de retourner à

Thionville, mais ils n'y purent parvenir.

Disons, pour en finir avec cet ordre de faits, que le colonel d'Abzac,

dont il a été question plus haut, était attaché au cabinet du maréchal

de Mac-Mahon. Il a déclaré n'avoir pas eu connaissance de la dépêche du

20 août rapportée à Rhetel par les témoins Miès et Rabasse, et remise

par eux, selon leur dire, au colonel Stoffel.

Les témoignages de Cruzem, de Camus, de Quatreboeuf et de Donzella se

rapportent aux communications entre le maréchal Bazaine et le

gouvernement du 4 septembre. Le maréchal prétend que ces communications

étaient alors devenues pour ainsi dire impossibles. Cependant le témoin

Crusem est sorti trois fois de Metz, passant à travers les lignes

prussiennes, d'abord dans la direction de Corny, puis par le bois de

Grigy, enfin par Saint-Remy: et, dans ces diverses excursions, il a

parcouru, dit-il, les environs de Metz et poussé, dans la dernière,

jusqu'à Luxembourg. Les trois témoins qui suivent, MM. Camus,

Quatreboeuf et Donzella étaient des émissaires du gouvernement du 4

septembre qui, préoccupé de la situation de l'armée de Metz, avait fait

arriver à Longwy et à Thionville plusieurs convois de vivres pour la

ravitailler. C'est cette nouvelle qu'il s'agissait de porter à la

connaissance du maréchal Bazaine. M. Camus est un homme de quarante-huit

ans, garde-forestier, connaissant bien le pays. Il fit plusieurs

tentatives infructueuses pour passer et rentra à Longwy. M. Quatreboeuf,

sergent-fourrier des équipages de la flotte, paraît avoir mieux réussi.

C'est un jeune homme de trente-deux ans, alerte et énergique. Enfin M.

Donzella, autre marin, du même âge que le dernier et non moins

déterminé, envoyé par la délégation de Tours dans le même but, parvint à

entrer dans Thionville, qui était alors investi, et à remettre au

colonel Turnier, chargé de la faire parvenir, la dépêche dont il était

porteur. Donzella, pour passer, avait été obligé de se déguiser en

marchand d'osier. Il a raconté avec beaucoup de verve son entrevue avec

le colonel: «Il me chargea de dire bien des choses à sa famille et

voulait me donner une lettre pour elle, mais je refusai de la recevoir

en disant:

«--Je veux bien me charger de nouvelles orales, mais je ne veux pas

m'exposer à me faire fusiller par les Prussiens uniquement pour dire à

votre famille comment vous vous portez.»

Selon toute vraisemblance, la nouvelle de ce qu'avait fait le

gouvernement pour ravitailler l'armée de Metz est donc parvenue au

maréchal Bazaine, qui cependant affirme le contraire. Mais il affirme

également n'avoir pas reçu une dépêche postérieure, contenant les mêmes

détail et à lui apportée et remise par le garde mobile Risse. Cependant

l'entrée à Metz de Risse ne peut être contestée, puisqu'il s'y est

engagé dans le 44e de ligne. Sa déposition est très-précise. Elle est

d'ailleurs confirmée par les deux témoins Marchal et Flahaut, dont il a

été déjà parlé.

Avec M. Arnous-Rivière, nous passons aux communications avec l'ennemi,

dont il a été le principal ouvrier.

M. Arnous-Rivière, âgé de quarante-sept ans, est un ancien officier

démissionnaire, qui avait été chargé par le maréchal Bazaine d'organiser

une compagnie d'éclaireurs. Il avait été d'abord attaché au grand

quartier général, puis il fut investi à la fin d'août du commandement

des avant-postes à Moulins. C'est par son intermédiaire que se faisait

l'échange des correspondances entre les généraux en chef,

correspondances, qui, pour la plupart, n'ont pas laissé de traces dans

le dossier; c'est lui qui recevait les parlementaires et les conduisait

en voiture de Moulins au grand quartier général. C'est ainsi que, le 23

septembre, il amena Régnier, à la tombée de la nuit, d'abord à

Longeville, au quartier général du général Cissey, puis au ban

Saint-Martin chez le maréchal. «Vous annoncerez l'envoyé d'Hastings»,

lui dit Régnier; parole faite pour surprendre, car alors on ignorait

absolument à Metz que l'impératrice eut choisi cette résidence.

Terminons par ce triste personnage.

Régnier est un homme d'une cinquantaine d'années. C'est, d'après le

rapport du général Rivière, un homme fin et audacieux, aux manières

vulgaires, très-vaniteux et se croyant un profond politique. Il a reçu

quelque instruction et joué, en 1848, un certain rôle dans les

événements du temps. Puis il se lança dans l'industrie, et épousa en

Angleterre une femme qui lui apporta une certaine aisance. Après le 4

septembre, on le retrouve dans ce pays, où il cherche à se faufiler chez

l'impératrice, qui s'était retirée à Hastings. Il finit par y obtenir, à

force d'importunités, une photographie portant la signature du prince

impérial, sorte de passe qui va lui servir, ainsi qu'une vue de

Wilhemshoe, où était détenu l'empereur, et qu'il s'était procurée je ne

sais comment, à accréditer ses menées. Ainsi nanti, il se rend à

Ferrières auprès du prince de Bismarck, à la solde duquel il semble se

mettre et qui l'emploie sous prétexte d'armistice à tromper le maréchal

Bazaine, en faisant miroiter à ses yeux on sait quelles espérances

ambitieuses, et à lui tirer l'état exact de la situation de son armée

sous Metz et de ses ressources en vivres. En quittant le maréchal, il

emmenait avec lui le général Bourbaki qui devait se rendre à Londres

auprès de l'impératrice, et qui en y arrivant, fut fort surpris

d'apprendre que celle-ci ne savait pas le premier mot de l'intrigue qui

l'avait fait sortir de Metz. Mais le tour était joué, M. de Bismarck

savait à huit jours près combien de temps le maréchal pouvait tenir,

c'est tout ce qu'on voulait, et Régnier ne reparut plus.

On sait qu'il ne s'est pas présenté à l'appel de son nom à l'audience du

conseil de guerre où il devait faire sa déposition. On s'y attendait,

car il avait déjà déclaré, dans une lettre rendue publique, qu'il ne

comparaîtrait pas, si M. le président du conseil refusait de lui

accorder certaines garanties pour sa sûreté. Aussi, a-t-il été condamné

à 100 francs d'amende comme défaillant, à la requête du commissaire du

gouvernement, qui a également demandé au conseil l'autorisation de le

poursuivre comme ayant entretenu des intelligences avec l'ennemi et lui

ayant procuré des renseignements pouvant compromettre la sûreté de la

place de Metz et de l'armée française.

Louis Clodion.

L'Illustration, No. 1605, 29 novembre 1873 · 第 15 / 25 题