Je suppose sur les bancs d'une assemblée le plus intrépide des penseurs,
un éclatant esprit, un de ces hommes qui, lorsqu'ils se dressent debout
sur la tribune, la sentent sous eux trépied, y grandissent brusquement,
y deviennent colosses, dépassent de toute la tête les apparences
massives qui masquent les réalités, et voient distinctement l'avenir
par-dessus la haute et sombre muraille du présent. Cet homme, cet
orateur, ce voyant veut avertir son pays; ce prophète veut éclairer les
hommes d'état; il sait où sont les écueils; il sait que la société
croulera précisément par ces quatre faux points d'appui, la
centralisation administrative, l'armée permanente, le juge inamovible,
le prêtre salarié; il le sait, il veut que tous le sachent, il monte à
la tribune, il dit:
--Je vous dénonce quatre grands périls publics. Votre ordre politique
porte en lui-même ce qui le tuera. Il faut transformer de fond en comble
l'administration, l'armée, le clergé et la magistrature; supprimer ici,
retrancher là, refaire tout, ou périr par ces quatre institutions que
vous prenez pour des éléments de durée et qui sont des éléments de
dissolution.
On murmure. Il s'écrie:
--Votre administration centralisée, savez-vous ce qu'elle peut devenir
aux mains d'un pouvoir exécutif parjure? Une immense trahison exécutée à
la fois sur toute la surface de la France par tous les fonctionnaires
sans exception.
Les murmures éclatent de nouveau et avec plus de violence; on crie: à
l'ordre! l'orateur continue:--Savez-vous ce que peut devenir à un jour
donné votre armée permanente? Un instrument de crime. L'obéissance
passive, c'est la bayonnette éternellement posée sur le coeur de la loi.
Oui, ici même, dans cette France qui est l'initiatrice du monde, dans
cette terre de la tribune et de la presse, dans cette patrie de la
pensée humaine, oui, telle heure peut sonner où le sabre régnera, où
vous, législateurs inviolables, vous serez saisis au collet par des
caporaux, où nos glorieux régiments se transformeront, pour le profit
d'un homme et la honte d'un peuple, en hordes dorées et en bandes
prétoriennes, où l'épée de la France sera quelque chose qui frappe par
derrière comme, le poignard d'un sbire, où le sang de la première ville
du monde assassinée éclaboussera l'épaulette d'or de vos généraux!
La rumeur devient tumulte; on crie: à l'ordre! de toutes parts.--On
interpelle l'orateur:--Vous venez d'insulter l'administration,
maintenant vous outragez l'armée!--Le président rappelle l'orateur à
l'ordre.
L'orateur reprend:
--Et s'il arrivait un jour qu'un homme ayant dans sa main les cinq cent
mille fonctionnaires qui constituent l'administration et les quatre cent
mille soldats qui composent l'armée, s'il arrivait que cet homme
déchirât la constitution, violât toutes les lois, enfreignît tous les
serments, brisât tous les droits, commît tous les crimes, savez-vous ce
que ferait votre magistrature inamovible, tutrice du droit, gardienne
des lois; savez-vous ce qu'elle ferait? Elle se tairait!
Les clameurs empêchent l'orateur d'achever sa phrase. Le tumulte devient
tempête.--Cet homme ne respecte rien! Après l'administration et l'armée,
il traîne dans la boue la magistrature! La censure! la
censure!--L'orateur est censuré avec inscription au procès-verbal. Le
président lui déclare que s'il continue, l'assemblée sera consultée et
la parole lui sera retirée.
L'orateur poursuit:
--Et votre clergé salarié! et vos évêques fonctionnaires! Le jour où un
prétendant quelconque aura employé à tous ces attentats
l'administration, la magistrature et l'armée, le jour où toutes ces
institutions dégoutteront du sang versé par le traître et pour le
traître, placés entre l'homme qui aura commis les crimes et le Dieu qui
ordonne de jeter l'anathème au criminel, savez-vous ce qu'ils feront,
vos évêques? Ils se prosterneront, non devant le Dieu, mais devant
l'homme!
Se figure-t-on la furie des huées, la mêlée d'imprécations qui
accueilleraient de telles paroles! Se figure-t-on les cris, les
apostrophes, les menaces, l'assemblée entière se levant en masse, la
tribune escaladée et à peine protégée par les huissiers!--L'orateur a
successivement profané toutes les arches saintes, et il a fini par
toucher au saint des saints, au clergé! Et puis que suppose-t-il là?
Quel amas d'hypothèses impossibles et infâmes?--Entend-on d'ici gronder
le Baroche et tonner le Dupin? L'orateur serait rappelé à l'ordre,
censuré, mis à l'amende, exclu de la chambre pour trois jours comme
Pierre Leroux et Émile de Girardin; qui sait même? peut-être expulsé
comme Manuel.
Et le lendemain le bourgeois indigné dirait: c'est bien fait!--Et de
toutes parts les journaux de l'ordre montreraient le poing au
calomniateur. Et dans son propre parti, sur son propre banc à
l'assemblée, ses meilleurs amis l'abandonneraient et diraient: c'est sa
faute; il a été trop loin; il a supposé des chimères et des absurdités!
Et après ce généreux et héroïque effort, il se trouverait que les quatre
institutions attaquées seraient choses plus vénérables et plus
impeccables que jamais, et que la question, au lieu d'avancer, aurait
reculé.
V
Mais la providence, elle, s'y prend autrement. Elle met splendidement la
chose sous vos yeux et vous dit: Voyez.
Un homme vient un beau matin,--et quel homme! le premier venu, le
dernier venu, sans passé, sans avenir, sans génie, sans gloire, sans
prestige; est-ce un aventurier? est-ce un prince? cet homme a tout
bonnement les mains pleines d'argent, de billets de banque, d'actions de
chemins de fer, de places, de décorations, de sinécures; cet homme se
baisse vers les fonctionnaires et leur dit: Fonctionnaires, trahissez.
Les fonctionnaires trahissent.
Tous? Sans exception?
Oui, tous.
Il s'adresse aux généraux et leur dit: Généraux, massacrez.
Les généraux massacrent.
Il se tourne vers les juges inamovibles, et leur dit:
--Magistrature, je brise la constitution, je me parjure, je dissous
l'assemblée souveraine, j'arrête les représentants sentants inviolables,
je pille les caisses publiques, je séquestre, je confisque, je bannis
qui me déplaît, je déporte à ma fantaisie, je mitraille sans sommation,
je fusille sans jugement, je commets tout ce qu'on est convenu d'appeler
crime, je viole tout ce qu'on est convenu d'appeler droit; regardez les
lois, elles sont sous mes pieds.
--Nous ferons semblant de ne pas voir, disent les magistrats.
--Vous êtes des insolents, réplique l'homme providentiel. Détourner les
yeux, c'est m'outrager. J'entends que vous m'aidiez. Juges, vous allez
aujourd'hui me féliciter, moi qui suis la force et le crime, et demain
ceux qui m'ont résisté, ceux qui sont l'honneur, le droit, la loi, vous
les jugerez--et vous les condamnerez.
Les juges inamovibles baisent sa botte et se mettent à instruire
_l'affaire des troubles_.
Par-dessus le marché, ils lui prêtent serment.
Alors il aperçoit dans un coin le clergé doté, doré, crossé, chapé,
mitré, et il lui dit:--Ah! tu es là, toi, archevêque! Viens ici. Tu vas
me bénir tout cela.
Et l'archevêque entonne son magnificat.