III

Ce que sont, ce qu'étaient ces quatre obstacles, même sous la république

de Février, même sous la constitution de 1848, le mal qu'ils

produisaient, le bien qu'ils empêchaient, quel passé ils éternisaient,

quel excellent ordre social ils ajournaient, le publiciste

l'entrevoyait, le philosophe le savait, la nation l'ignorait.

Ces quatre institutions énormes, antiques, solides, arc-boutées les unes

sur les autres, mêlées à leur base et à leur sommet, croisant comme une

futaie de grands vieux arbres leurs racines sous nos pieds et leurs

branches sur nos têtes, étouffaient et écrasaient partout les germes

épars de la France nouvelle. Là où il y aurait eu la vie, le mouvement,

l'association, la liberté locale, la spontanéité communale, il y avait

le despotisme administratif; là où il y aurait eu la vigilance

intelligente, au besoin armée, du patriote et du citoyen, il y avait

l'obéissance passive du soldat; là où la vive foi chrétienne eût voulu

jaillir, il y avait le prêtre catholique; là où il y aurait eu la

justice, il y avait le juge. Et l'avenir était, là, sous les pieds des

générations souffrantes, qui ne pouvait sortir de terre et qui

attendait.

Savait-on cela dans le peuple? S'en doutait-on? Le devinait-on?

Non.

Loin de là. Aux yeux du plus grand nombre, et des classes moyennes en

particulier, ces quatre obstacles étaient quatre supports. Magistrature,

armée, administration, clergé, c'étaient les quatre vertus de l'ordre,

les quatre forces sociales, les quatre colonnes saintes de l'antique

formation française.

Attaquez cela, si vous l'osez!

Je n'hésite pas à le dire, dans l'état d'aveuglement des meilleurs

esprits, avec la marche méthodique du progrès normal, avec nos

assemblées, dont on ne me soupçonnera pas d'être le détracteur, mais

qui, lorsqu'elles sont à la fois honnêtes et timides, ce qui arrive

souvent, ne se laissent volontiers gouverner que par leur moyenne,

c'est-à-dire par la médiocrité; avec les commissions d'initiative, les

lenteurs et les scrutins, si le 2 décembre n'était pas venu apporter sa

démonstration foudroyante, si la providence ne s'en était pas mêlée, la

France restait condamnée indéfiniment à la magistrature inamovible, à la

centralisation administrative, à l'armée permanente et au clergé

fonctionnaire.

Certes, la puissance de la tribune et la puissance de la presse

combinées, ces deux grandes forces de la civilisation, ce n'est pas moi

qui cherche à les contester et à les amoindrir; mais, voyez pourtant,

combien eût-il fallu d'efforts de tout genre, en tout sens et sous

toutes les formes, par la tribune et par le journal, par le livre et par

la parole, pour en venir à ébranler seulement l'universel préjugé

favorable à ces quatre institutions fatales? Combien pour arriver à les

renverser? pour faire luire l'évidence à tous les yeux, pour vaincre les

résistances intéressées, passionnées ou inintelligentes, pour éclairer à

fond l'opinion publique, les consciences, les pouvoirs officiels, pour

faire pénétrer cette quadruple réforme d'abord dans les idées, puis dans

les lois? Comptez les discours, les écrits, les articles de journaux,

les projets de loi, les contre-projets, les amendements, les

sous-amendements, les rapports, les contre-rapports, les faits, les

incidents, les polémiques, les discussions, les affirmations, les

démentis, les orages, les pas en avant, les pas en arrière, les jours,

les semaines, les mois, les années, le quart de siècle, le demi-siècle!

Napoléon Le Petit · 第 111 / 123 题