Ce que sont, ce qu'étaient ces quatre obstacles, même sous la république
de Février, même sous la constitution de 1848, le mal qu'ils
produisaient, le bien qu'ils empêchaient, quel passé ils éternisaient,
quel excellent ordre social ils ajournaient, le publiciste
l'entrevoyait, le philosophe le savait, la nation l'ignorait.
Ces quatre institutions énormes, antiques, solides, arc-boutées les unes
sur les autres, mêlées à leur base et à leur sommet, croisant comme une
futaie de grands vieux arbres leurs racines sous nos pieds et leurs
branches sur nos têtes, étouffaient et écrasaient partout les germes
épars de la France nouvelle. Là où il y aurait eu la vie, le mouvement,
l'association, la liberté locale, la spontanéité communale, il y avait
le despotisme administratif; là où il y aurait eu la vigilance
intelligente, au besoin armée, du patriote et du citoyen, il y avait
l'obéissance passive du soldat; là où la vive foi chrétienne eût voulu
jaillir, il y avait le prêtre catholique; là où il y aurait eu la
justice, il y avait le juge. Et l'avenir était, là, sous les pieds des
générations souffrantes, qui ne pouvait sortir de terre et qui
attendait.
Savait-on cela dans le peuple? S'en doutait-on? Le devinait-on?
Non.
Loin de là. Aux yeux du plus grand nombre, et des classes moyennes en
particulier, ces quatre obstacles étaient quatre supports. Magistrature,
armée, administration, clergé, c'étaient les quatre vertus de l'ordre,
les quatre forces sociales, les quatre colonnes saintes de l'antique
formation française.
Attaquez cela, si vous l'osez!
Je n'hésite pas à le dire, dans l'état d'aveuglement des meilleurs
esprits, avec la marche méthodique du progrès normal, avec nos
assemblées, dont on ne me soupçonnera pas d'être le détracteur, mais
qui, lorsqu'elles sont à la fois honnêtes et timides, ce qui arrive
souvent, ne se laissent volontiers gouverner que par leur moyenne,
c'est-à-dire par la médiocrité; avec les commissions d'initiative, les
lenteurs et les scrutins, si le 2 décembre n'était pas venu apporter sa
démonstration foudroyante, si la providence ne s'en était pas mêlée, la
France restait condamnée indéfiniment à la magistrature inamovible, à la
centralisation administrative, à l'armée permanente et au clergé
fonctionnaire.
Certes, la puissance de la tribune et la puissance de la presse
combinées, ces deux grandes forces de la civilisation, ce n'est pas moi
qui cherche à les contester et à les amoindrir; mais, voyez pourtant,
combien eût-il fallu d'efforts de tout genre, en tout sens et sous
toutes les formes, par la tribune et par le journal, par le livre et par
la parole, pour en venir à ébranler seulement l'universel préjugé
favorable à ces quatre institutions fatales? Combien pour arriver à les
renverser? pour faire luire l'évidence à tous les yeux, pour vaincre les
résistances intéressées, passionnées ou inintelligentes, pour éclairer à
fond l'opinion publique, les consciences, les pouvoirs officiels, pour
faire pénétrer cette quadruple réforme d'abord dans les idées, puis dans
les lois? Comptez les discours, les écrits, les articles de journaux,
les projets de loi, les contre-projets, les amendements, les
sous-amendements, les rapports, les contre-rapports, les faits, les
incidents, les polémiques, les discussions, les affirmations, les
démentis, les orages, les pas en avant, les pas en arrière, les jours,
les semaines, les mois, les années, le quart de siècle, le demi-siècle!