III

Du jour où cet homme mit le pied sur cette estrade, cette estrade se

transfigura, la tribune française fut fondée.

La tribune française! Il faudrait un livre pour dire ce que contient ce

mot. La tribune française, c'est, depuis soixante ans, la bouche ouverte

de l'esprit humain. De l'esprit humain disant tout, mêlant tout,

combinant tout, fécondant tout, le bien, le mal, le vrai, le faux, le

juste, l'injuste, le haut, le bas, l'horrible, le beau, le rêve, le

fait, la passion, la raison, l'amour, la haine, la matière, l'idéal;

mais en somme, car c'est là son travail sublime et éternel, faisant la

nuit pour en tirer le jour, faisant le chaos pour en tirer la vie,

faisant la révolution pour en tirer la république.

Ce qui a passé sur cette tribune, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a fait,

quelles tempêtes l'ont assaillie, quels événements elle a enfantés,

quels hommes l'ont ébranlée de leurs clameurs, quels hommes l'ont sacrée

de leurs paroles, comment le raconter? Après Mirabeau,--Vergniaud,

Camille Desmoulins, Saint-Just, ce jeune homme sévère, Danton, ce tribun

énorme, Robespierre, cette incarnation de l'année immense et terrible.

Là on a entendu de ces interruptions farouches:--Ah çà! vous, s'écrie un

orateur de la Convention, est-ce que vous allez me couper la parole

aujourd'hui?--Oui, répond une voix, et le cou demain!--Et de ces

apostrophes superbes:--Ministre de la justice, dit le général Foy à un

garde des sceaux inique, je vous condamne en sortant de cette enceinte à

regarder la statue de l'Hôpital!--Là, tout a été plaidé, nous venons de

le dire, les mauvaises causes comme les bonnes; les bonnes seulement ont

été gagnées définitivement; là, en présence des résistances, des

négations, des obstacles, ceux qui veulent l'avenir comme ceux qui

veulent le passé ont perdu patience; là il est arrivé à la vérité de

devenir violente et au mensonge de devenir furieux; là tous les extrêmes

ont surgi. À cette tribune, la guillotine a eu son orateur, Marat, et

l'inquisition, le sien, Montalembert. Terrorisme au nom du salut public,

terrorisme au nom de Rome; fiel dans les deux bouches, angoisse dans

l'auditoire; quand l'un parlait, on croyait voir glisser le couteau;

quand l'autre parlait, on croyait entendre pétiller le bûcher. Là ont

combattu les partis, tous avec acharnement, quelques-uns avec gloire.

Là, le pouvoir royal a violé le droit populaire dans la personne de

Manuel, devenue auguste pour l'histoire par cette violation; là ont

apparu, dédaignant le passé qu'ils servaient, deux vieillards

mélancoliques, Royer-Collard, la probité hautaine, Chateaubriand, le

génie amer; là, Thiers, l'adresse, a lutté contre Guizot, la force; là

on s'est mêlé, on s'est abordé, on s'est combattu, on a agité l'évidence

comme une épée. Là, pendant plus d'un quart de siècle, les haines, les

rages, les superstitions, les égoïsmes, les impostures, hurlant,

sifflant, aboyant, se dressant, se tordant, criant toujours les mêmes

calomnies, montrant toujours le même poing fermé, crachant depuis le

Christ les mêmes salives, ont tourbillonné comme une nuée d'orage autour

de ta face sereine, ô Vérité!

Napoléon Le Petit · 第 75 / 123 题