II

On choisit une vaste salle qu'on entoura de gradins, puis on prit des

planches, et avec ces planches on construisit au milieu de la salle une

espèce d'estrade. Quand l'estrade fut faite, ce qu'en ce temps-là on

appelait la nation, c'est-à-dire le clergé en soutanes rouges et

violettes, la noblesse empanachée de blanc et l'épée au côté, et la

bourgeoisie vêtue de noir, vinrent s'asseoir sur les gradins. À peine

fut-on assis, qu'on vit monter à l'estrade et s'y dresser une figure

extraordinaire.--Quel est ce monstre? dirent les uns; quel est ce géant?

dirent les autres. C'était un être singulier, inattendu, inconnu,

brusquement sorti de l'ombre, qui faisait peur et qui fascinait; une

maladie hideuse lui avait fait une sorte de tête de tigre; toutes les

laideurs semblaient avoir été déposées sur ce masque par tous les vices;

il était, comme la bourgeoisie, vêtu de noir, c'est-à-dire de deuil. Son

oeil fauve jetait sur l'assemblée des éblouissements; il ressemblait au

reproche et à la menace; tous le considéraient avec une sorte de

curiosité où se mêlait l'horreur. Il éleva la main, on fit silence.

Alors on entendit sortir de cette face difforme une parole sublime.

C'était la voix du monde nouveau qui parlait par la bouche du vieux

monde; c'était 89 qui se levait debout et qui interpellait, et qui

accusait, et qui dénonçait à Dieu et aux hommes toutes les dates fatales

de la monarchie; c'était le passé, spectacle auguste, le passé meurtri

de liens, marqué à l'épaule, vieil esclave, vieux forçat, le passé

infortuné, qui appelait à grands cris l'avenir, l'avenir libérateur!

voilà ce que c'était que cet inconnu, voilà ce qu'il faisait sur cette

estrade. À sa parole, qui par moments était un tonnerre, préjugés,

fictions, abus, superstitions, erreurs, intolérance, ignorance,

fiscalités infâmes, pénalités barbares, autorités caduques,

magistratures vermoulues, codes décrépits, lois pourries, tout ce qui

devait périr eut un tremblement, et l'écroulement de ces choses

commença. Cette apparition formidable a laissé un nom dans la mémoire

des hommes; on devrait l'appeler la Révolution, on l'appelle Mirabeau.

Napoléon Le Petit · 第 74 / 123 题