«Il y avait un quart d'heure environ que la troupe tiraillait et que la
barricade ripostait sans qu'il y eût un blessé de part ni d'autre, quand
tout à coup, comme par une commotion électrique, un mouvement
extraordinaire et terrible se fit dans l'infanterie d'abord, puis dans
la cavalerie. La troupe changea subitement de front.
«Les historiographes du coup d'état ont raconté qu'un coup de feu,
dirigé contre les soldats, était parti de la fenêtre restée ouverte au
coin de la rue du Sentier. D'autres ont dit du faîte de la maison qui
fait l'angle de la rue Notre-Dame-de-Recouvrance et de la rue
Poissonnière. Selon d'autres, le coup serait un coup de pistolet et
aurait été tiré du toit de la haute maison qui marque le coin de la rue
Mazagran. Ce coup est contesté, mais ce qui est incontestable, c'est que
pour avoir tiré ce coup de pistolet problématique, qui n'est peut-être
autre chose qu'une porte fermée avec bruit, un dentiste habitant la
maison voisine a été fusillé. En somme, un coup de pistolet ou de fusil
venant d'une des maisons du boulevard a-t-il été entendu? est-ce vrai?
est-ce faux? une foule de témoins nient.
«Si le coup de feu a été tiré, il reste à éclaircir une question: a-t-il
été une cause? ou a-t-il été un signal?
«Quoi qu'il en soit, subitement, comme nous venons de le dire, la
cavalerie, l'infanterie, l'artillerie, firent front à la foule massée
sur les trottoirs, et, sans qu'on put deviner pourquoi, brusquement,
sans motif, «sans sommation», comme l'avaient déclaré les infâmes
affiches du matin, du Gymnase jusqu'aux Bains chinois, c'est-à-dire dans
toute la longueur du boulevard le plus riche, le plus vivant et le plus
joyeux de Paris, une tuerie commença.
«L'armée se mit à fusiller le peuple à bout portant.
«Ce fut un moment sinistre et inexprimable; les cris, les bras levés au
ciel, la surprise, l'épouvante, la foule fuyant dans toutes les
directions, une grêle de balles pleuvant et remontant depuis les pavés
jusqu'aux toits, en une minute les morts jonchant la chaussée, des
jeunes gens tombant le cigare à la bouche, des femmes en robes de
velours tuées roides par les biscaïens, deux libraires arquebusés au
seuil de leurs boutiques sans avoir su ce qu'on leur voulait, des coups
de fusil tirés par les soupiraux des caves et y tuant n'importe qui, le
bazar criblé d'obus et de boulets, l'hôtel Sallandrouze bombardé, la
Maison d'Or mitraillée, Tortoni pris d'assaut, des centaines de cadavres
sur le boulevard, un ruisseau de sang rue de Richelieu.
«Qu'il soit encore ici permis au narrateur de s'interrompre.
«En présence de ces faits sans nom, moi qui écris ces lignes, je le
déclare, je suis un greffier, j'enregistre le crime; j'appelle la cause.
Là est toute ma fonction. Je cite Louis Bonaparte, je cite Saint-Arnaud,
Maupas, Morny, Magnan, Carrelet, Canrobert, Reybell, ses complices; je
cite les autres encore dont on retrouvera ailleurs les noms; je cite les
bourreaux, les meurtriers, les témoins, les victimes, les canons chauds,
les sabres fumants, l'ivresse des soldats, le deuil des familles, les
mourants, les morts, l'horreur, le sang et les larmes à la barre du
monde civilisé.
«Le narrateur seul, quel qu'il fût, on ne le croirait pas. Donnons donc
la parole aux faits vivants, aux faits saignants. Écoutons les
témoignages.
V
«Nous n'imprimerons pas le nom des témoins, nous avons dit pourquoi;
mais on reconnaîtra l'accent sincère et poignant de la réalité.
«Un témoin dit:
«... Je n'avais pas fait trois pas sur le trottoir quand la troupe qui
défilait s'arrêta tout à coup, fit volte-face la figure tournée vers le
midi, abattit ses armes, et fit feu sur la foule éperdue, par un
mouvement instantané.
«Le feu continua sans interruption pendant vingt minutes, dominé de
temps en temps par quelques coups de canon.
«Au premier feu, je me jetai à terre et je me traînai comme un reptile
sur le trottoir jusqu'à la première porte entr'ouverte que je pus
rencontrer.
«C'était la boutique d'un marchand de vin, située au n° 180, à côté du
bazar de l'Industrie. J'entrai le dernier. La fusillade continuait
toujours.
«Il y avait dans cette boutique près de cinquante personnes, et parmi
elles cinq ou six femmes, deux ou trois enfants. Trois malheureux
étaient entrés blessés, deux moururent au bout d'un quart d'heure
d'horribles souffrances; le troisième vivait encore quand je sortis de
cette boutique à quatre heures; il ne survécut pas du reste à sa
blessure, ainsi que je l'ai appris plus tard.
«Pour donner une idée du public sur lequel la troupe avait tiré, je ne
puis rien faire de mieux que de citer quelques exemples des personnes
réunies dans cette boutique.
«Quelques femmes, dont deux venaient d'acheter dans le quartier les
provisions de leur dîner; un petit clerc d'huissier envoyé en course par
son patron; deux ou trois coulissiers de la Bourse; deux ou trois
propriétaires; quelques ouvriers, peu ou point vêtus de blouse. Un des
malheureux réfugiés dans cette boutique m'a produit une vive impression;
c'était un homme d'une trentaine d'années, blond, vêtu d'un paletot
gris, il se rendait avec sa femme dîner au faubourg Montmartre dans sa
famille, quand il fut arrêté sur le boulevard par le passage de la
colonne de troupes. Dans le premier moment, et dès la première décharge,
sa femme et lui tombèrent; il se releva, fut entraîné dans la boutique
du marchand de vin, mais il n'avait plus sa femme à son bras, et son
désespoir ne peut être dépeint. Il voulait à toute force, et malgré nos
représentations, se faire ouvrir la porte et courir à la recherche de sa
femme au milieu de la mitraille qui balayait la rue. Nous eûmes les plus
grandes peines à le retenir pendant une heure. Le lendemain j'appris que
sa femme avait été tuée et que le cadavre avait été reconnu dans la cité
Bergère. Quinze jours plus tard, j'appris que ce malheureux, ayant
menacé de faire subir à M. Bonaparte la peine du talion, avait été
arrêté et transporté à Brest, en destination de Cayenne. Presque tous
les citoyens réunis dans la boutique du marchand de vin appartenaient
aux opinions monarchiques, et je ne rencontrai parmi eux qu'un ancien
compositeur de _la Réforme_, du nom de Meunier, et l'un de ses amis, qui
s'avouassent républicains. Vers quatre heures, je sortis de cette
boutique.»
«Un témoin, de ceux qui croient avoir entendu le coup de feu parti de la
rue de Mazagran, ajoute:
«Ce coup de feu, c'est pour la troupe le signal d'une fusillade dirigée
sur toutes les maisons et leurs fenêtres, dont le roulement dure au
moins trente minutes. Il est simultané depuis la porte Saint-Denis
jusqu'au café du Grand-Balcon. Le canon vient bientôt se mêler à la
mousqueterie.»
«Un témoin dit:
«... À trois heures et un quart un mouvement singulier a lieu. Les
soldats qui faisaient face à la porte Saint-Denis opèrent instantanément
un changement de front, s'appuyant sur les maisons depuis le Gymnase, la
maison du Pont-de-Fer, l'hôtel Saint-Phar, et aussitôt un feu roulant
s'exécute sur les personnes qui se trouvent au côté opposé, depuis la
rue Saint-Denis jusqu'à la rue Richelieu. Quelques minutes suffisent
pour couvrir les trottoirs de cadavres; les maisons sont criblées de
balles, et cette rage conserva son paroxysme pendant trois quarts
d'heure.»
«Un témoin dit:
«... Les premiers coups de canon dirigés sur la barricade Bonne-Nouvelle
avaient servi de signal au reste de la troupe, qui avait fait feu
presque en même temps sur tout ce qui se trouvait à portée de son
fusil.»
«Un témoin dit:
«Les paroles ne peuvent rendre un pareil acte de barbarie. Il faut en
avoir été témoin pour oser le redire et pour attester la vérité d'un
fait aussi inqualifiable.
«Il a été tiré des coups de fusil par milliers, c'est inappréciable[34],
par la troupe, sur tout le monde inoffensif, et cela sans nécessité
aucune. On avait voulu produire une forte impression. Voilà tout.»
«Un témoin dit:
«Lorsque l'agitation était très grande sur le boulevard, la ligne,
suivie de l'artillerie et de la cavalerie, arrivait. On a vu un coup de
fusil tiré du milieu de la troupe, et il était facile de voir qu'il
avait été tiré en l'air, par la fumée qui s'élevait perpendiculairement.
Alors ce fut le signal de tirer sans sommation et de charger à la
bayonnette sur le peuple. Ceci est significatif, et prouve que la troupe
voulait avoir un semblant de motif pour commencer le massacre qui a
suivi.»
«Un témoin raconte:
«... Le canon chargé à mitraille hache les devantures des maisons depuis
le magasin du _Prophète_ jusqu'à la rue Montmartre. Du boulevard
Bonne-Nouvelle on a dû tirer aussi à boulet sur la maison Billecocq, car
elle a été atteinte à l'angle du côté d'Aubusson, et le boulet, après
avoir percé le mur, a pénétré dans l'intérieur.»
«Un autre témoin, de ceux qui nient le coup de feu, dit:
«On a cherché à atténuer cette fusillade et ces assassinats, en
prétendant que des fenêtres de quelques maisons on avait tiré sur les
troupes. Outre que le rapport officiel du général Magnan semble démentir
ce bruit, j'affirme que les décharges ont été instantanées de la porte
Saint-Denis à la porte Montmartre, et qu'il n'y a pas eu, avant la
décharge générale, un seul coup tiré isolément, soit des fenêtres, soit
par la troupe, du faubourg Saint-Denis au boulevard des Italiens.»
«Un autre, qui n'a pas non plus entendu le coup de feu, dit:
«Les troupes défilaient devant le perron de Tortoni, où j'étais depuis
vingt minutes environ, lorsque, avant qu'aucun bruit de coup de feu soit
arrivé à nous, elles s'ébranlent; la cavalerie prend le galop,
l'infanterie le pas de course. Tout d'un coup nous voyons venir du côté
du boulevard Poissonnière une nappe de feu qui s'étend et gagne
rapidement. La fusillade commencée, je puis garantir qu'aucune explosion
n'avait précédé, que pas un coup de fusil n'était parti des maisons
depuis le café Frascati jusqu'à l'endroit où je me tenais. Enfin, nous
voyons les canons des fusils des soldats qui étaient devant nous
s'abaisser et nous menacer. Nous nous réfugions rue Taitbout, sous une
porte cochère. Au même moment les balles passent par-dessus nous et
autour de nous. Une femme est tuée à dix pas de moi au moment où je me
cachais sous la porte cochère. Il n'y avait là, je peux le jurer, ni
barricade ni insurgés; il y avait des _chasseurs, et du gibier_ qui
fuyait, voilà tout.»
«Cette image «chasseurs et gibier» est celle qui vient tout d'abord à
l'esprit de ceux qui ont vu cette chose épouvantable. Nous retrouvons
l'image dans les paroles d'un autre témoin:
«... On voyait les gendarmes mobiles dans le bout de ma rue, et je sais
qu'il en était de même dans le voisinage, tenant leurs fusils et se
tenant eux-mêmes dans la position _du chasseur qui attend le départ du
gibier_, c'est-à-dire le fusil près de l'épaule pour être plus prompt à
ajuster et tirer.»
«Aussi, pour prodiguer les premiers soins aux blessés tombés dans la rue
Montmartre près des portes, voyait-on de distance en distance les portes
s'ouvrir, un bras s'allonger et retirer avec précipitation le cadavre ou
le moribond que les balles lui disputaient encore.»
«Un autre témoin rencontre encore la même image:
«Les soldats embusqués au coin des rues attendaient les citoyens au
passage _comme des chasseurs guettent leur gibier_, et, à mesure qu'ils
les voyaient engagés dans la rue, ils tiraient sur eux _comme sur une
cible_. De nombreux citoyens ont été tués de cette manière, rue du
Sentier, rue Rougemont et rue du Faubourg-Poissonnière.
* * * * *
«Partez, disaient les officiers aux citoyens inoffensifs qui leur
demandaient protection. À cette parole ceux-ci s'éloignaient bien vite
et avec confiance; mais ce n'était là qu'un mot d'ordre qui signifiait:
_mort_, et, en effet, à peine avaient-ils fait quelques pas qu'ils
tombaient à la renverse.»
«Au moment où le feu commençait sur les boulevards, dit un autre témoin,
un libraire voisin de la maison des tapis s'empressait de fermer sa
devanture, lorsque des fuyards cherchant à entrer sont soupçonnés par la
troupe ou la gendarmerie mobile, je ne sais laquelle, d'avoir fait feu
sur elles. La troupe pénètre dans la maison du libraire. Le libraire
veut faire des observations; il est seul amené devant sa porte, et sa
femme et sa fille n'ont que le temps de se jeter entre lui et les
soldats qu'il tombait mort. La femme avait la cuisse traversée et la
fille était sauvée par le busc de son corset. La femme, m'a-t-on dit,
est devenue folle depuis.»
«Un autre témoin dit:
«... Les soldats pénétrèrent dans les deux librairies qui sont entre la
maison du _Prophète_ et celle de M. Sallandrouze. Les meurtres commis
sont avérés. On a égorgé les deux libraires sur le trottoir. Les autres
prisonniers le furent dans les magasins.»
«Terminons par ces trois extraits, qu'on ne peut transcrire sans
frissonner:
«Dans le premier quart d'heure de cette horreur, dit un témoin, le feu,
un moment moins vif, laisse croire à quelques citoyens qui n'étaient que
blessés qu'ils pouvaient se relever. Parmi les hommes gisant devant le
_Prophète_ deux se soulevèrent. L'un prit la fuite par la rue du Sentier
dont quelques mètres seulement le séparaient. Il y parvint au milieu des
balles qui emportèrent sa casquette. Le second ne put que se mettre à
genoux, et, les mains jointes, supplier les soldats de lui faire grâce;
mais il tomba à l'instant même fusillé. Le lendemain on pouvait
remarquer, à côté du perron du _Prophète_, une place, à peine large de
quelques pieds, où plus de cent balles avaient porté.
«À l'entrée de la rue Montmartre jusqu'à la fontaine, l'espace de
soixante pas, il y avait soixante cadavres, hommes, femmes, dames,
enfants, jeunes filles. Tous ces malheureux étaient tombés victimes des
premiers coups de feu tirés par la troupe et par la gendarmerie, placées
en face sur l'autre côté des boulevards. Tout cela fuyait aux premières
détonations, faisait encore quelques pas, puis enfin s'affaissait pour
ne plus se relever. Un jeune homme s'était réfugié dans le cadre d'une
porte cochère et s'abritait sous la saillie du mur du côté des
boulevards. _Il servait de cible_ aux soldats. Après dix minutes de
coups maladroits, il fut atteint malgré tous ses efforts pour s'amincir
en s'élevant, et on le vit s'affaisser aussi pour ne plus se relever.»
«Un autre:
«... Les glaces et les fenêtres de la maison du Pont-de-Fer furent
brisées. Un homme qui se trouvait dans la cour était devenu fou de
terreur. Les caves étaient pleines de femmes qui s'y étaient sauvées
inutilement. Les soldats faisaient feu dans les boutiques et par les
soupiraux des caves. De Tortoni au Gymnase, c'était comme cela. Cela
dura plus d'une heure.»