«Un peu après une heure, un quart d'heure après le dernier ordre donné
par Louis Bonaparte au général Roguet, les boulevards, dans toute leur
longueur depuis la Madeleine, s'étaient subitement couverts de cavalerie
et d'infanterie. La division Carrelet, presque entière, composée des
cinq brigades de Cotte, Bourgon, Canrobert, Dulac et Reybell, et
présentant un effectif de seize mille quatre cent dix hommes, avait pris
position et s'était échelonnée depuis la rue de la Paix jusqu'au
faubourg Poissonnière. Chaque brigade avait avec elle sa batterie. Rien
que sur le boulevard Poissonnière on comptait onze pièces de canon. Deux
qui se tournaient le dos avaient été braquées, l'une à l'entrée de la
rue Montmartre, l'autre à l'entrée du faubourg Montmartre, sans qu'on
pût deviner pourquoi, la rue et le faubourg n'offrant même pas
l'apparence d'une barricade. Les curieux, entassés sur les trottoirs et
aux fenêtres, considéraient avec stupeur cet encombrement d'affûts, de
sabres et de bayonnettes.
«Les troupes riaient et causaient», dit un témoin; un autre témoin dit:
«Les soldats avaient un air étrange.» La plupart, la crosse en terre,
s'appuyaient sur leurs fusils et semblaient à demi chancelants de
lassitude, ou d'autre chose. Un de ces vieux officiers qui ont
l'habitude de regarder dans le fond des yeux du soldat, le général L***
dit en passant devant le café Frascati: «Ils sont ivres.»
«Des symptômes se manifestaient.
«À un moment où la foule criait à la troupe: vive la république! à bas
Louis Bonaparte! on entendit un officier dire à demi-voix: _Ceci va
tourner à la charcuterie_.
«Un bataillon d'infanterie débouche par la rue Richelieu. Devant le café
Cardinal il est accueilli par un cri unanime de: vive la république! Un
écrivain qui était là, rédacteur d'un journal conservateur, ajoute: _À
bas Soulouque!_ L'officier d'état-major qui conduisait le détachement
lui assène un coup de sabre qui, esquivé par l'écrivain, coupe un des
petits arbres du boulevard.
«Comme le 1er de lanciers, commandé par le colonel Rochefort, arrivait à
la hauteur de la rue Taitbout, un groupe nombreux couvrait l'asphalte du
boulevard. C'étaient des habitants du quartier, des négociants, des
artistes, des journalistes, et parmi eux quelques femmes tenant de
jeunes enfants par la main. Au passage du régiment, hommes, femmes, tous
crient: vive la constitution! vive la loi! vive la république! Le
colonel Rochefort--le même qui avait présidé, le 31 octobre 1851, à
l'École militaire, le banquet donné par le 1er lanciers au 7e, et qui,
dans ce banquet, avait prononcé ce toast: «Au prince Napoléon, au chef
de l'état; il est la personnification de l'ordre dont nous sommes les
défenseurs»,--ce colonel, au cri tout légal poussé par la foule, lance
son cheval au milieu du groupe, à travers les chaises du trottoir; les
lanciers se ruent à sa suite, et hommes, femmes, enfants, tout est
sabré. «Bon nombre d'entre eux restèrent sur place», dit un apologiste
du coup d'état, lequel ajoute: «Ce fut l'affaire d'un instant[33].»
«Vers deux heures, on braquait deux obusiers à l'extrémité du boulevard
Poissonnière, à cent cinquante pas de la petite barricade-lunette du
poste Bonne-Nouvelle. En mettant ces pièces en batterie, les soldats du
train, peu accoutumés pourtant aux fausses manoeuvres, brisèrent le timon
d'un caisson.--_Vous voyez bien qu'ils sont soûls!_ cria un homme du
peuple.
«À deux heures et demie, car il faut suivre minute à minute et pas à pas
ce drame hideux, le feu s'ouvrit devant la barricade, mollement, et
comme avec distraction. Il semblait que les chefs militaires eussent
l'esprit à toute autre chose qu'à un combat. En effet, on va savoir à
quoi ils songeaient.
«Le premier coup de canon, mal ajusté, passa par-dessus toutes les
barricades. Le projectile alla tuer au Château-d'Eau un jeune garçon qui
puisait de l'eau dans le bassin.
«Les boutiques s'étaient fermées, et presque toutes les fenêtres. Une
croisée pourtant était restée ouverte à un étage supérieur de la maison
qui fait l'angle de la rue du Sentier. Les curieux continuaient
d'affluer principalement sur le trottoir méridional. C'était de la
foule, et rien de plus, hommes, femmes, enfants et vieillards, à
laquelle la barricade, peu attaquée, peu défendue, faisait l'effet de la
petite guerre.
«Cette barricade était un spectacle en attendant qu'elle devînt un
prétexte.