L'AUBERGE DU CHANT-DU-COQ

HENRI III, cependant, après avoir accompli ses dévotions à la

cathédrale, était rentré dans l'hôtel de M. de Cheverni où il se

mit aussitôt à table et dîna de grand appétit en présence de ses

gentilshommes les plus intimes.

Lorsque, tout à coup, parut un envoyé de la reine mère qui lui dit

quelques mots à l'oreille.

--Dites à Madame la reine que je me rendrai auprès d'elle après la

réfection, répondit Henri III.

Et il continua de dîner, riant et plaisantant. Comme le roi se levait de

table, le même envoyé de Catherine reparut.

--La reine est impatiente de connaître la déconfiture de M. de Guise,

dit le roi. Allons, j'y vais...

Et, cette fois, il se dirigea vers l'appartement de sa mère.

--Dieu soit loué! s'écria la vieille reine en le voyant.

--Qu'avez-vous madame? s'écria le roi. Vous voilà toute pâle, comme si

vous veniez de courir quelque grand risque.

--Le risque était pour vous, mon fils... risque de mort!

Henri III pâlit et regarda autour de lui avec inquiétude. Mais la

vieille reine le serra dans ses bras en lui disant:

--Rassurez-vous, Henri, tout danger est conjuré, pour l'instant...

--Pour l'instant!... Mais ce danger, madame, pourrait donc se

représenter?...

--J'espère que non, si vous écoutez mes avis. Au nom du Ciel, mou fils,

ne paraissez plus seul et sans armes dans ces processions. Savez-vous

que vous avez failli être tué tout à l'heure? Lisez ceci, mon fils.

La reine tendit à Henri III la missive qu'elle venait de recevoir.

--Un moine! murmura le roi quand il eut lu. Et un moine de l'ordre

des jacobins! Je connais le prieur Bourgoing: c'est un homme qui

est incapable d'avoir trempé dans une aussi noire trahison... Qu'en

pensez-vous, madame?

--Je pense, dit Catherine, que votre confiance est la chose la plus

étonnante que j'aie vue. Défendez-vous, mon fils. Chartres, vous l'avez

dit vous-même, est trop près de Paris. Eh bien! que dès demain, votre

départ pour Blois se prépare. Une fois en sûreté dans le vieux château,

vous pourrez avec plus de sang-froid chercher le moyen de sauver la

religion, le peuple... et la monarchie. En attendant, il faut à tout

prix retrouver ce moine, s'il est encore dans Chartres, et en faire un

exemple terrible.

--Soyez tranquille, ma mère, dit Henri III en se levant. Si l'homme est

encore dans Chartres, il ne m'échappera pas!

La vieille reine, demeurée seule, pressa son front ridé dans ses doigts

maigres et jaunes comme de l'ivoire.

«Clément! murmura-t-elle. Où ai-je entendu déjà ce nom?... Il y a

longtemps... bien longtemps... Qu'est-ce que ce Clément? Il faut que je

sache... allons voir Ruggieri!»

Elle traversa deux pièces et aboutit à un escalier qui conduisait aux

combles de l'hôtel Cheverni.

Là, dans un de ces combles aménagés en chambre, assis à une table

couverte de papiers, lisait un personnage que nous avons entrevu au

début de cette histoire: c'était l'astrologue Ruggieri, alors bien

vieux, bien fatigué, mais travaillant toujours à son rêve, courant

toujours après la chimère, qui fuyait dès qu'il croyait la tenir

enfin... La pierre philosophale!... L'élixir de la vie éternelle!...

Ruggieri, ayant levé la tête, vit Catherine assise devant lui et sourit.

Il aimait la vieille reine. Ces deux existences étaient liées.

--Eh bien. Majesté, fit Ruggieri, vous avez vu Loignes? Guéri, bien

guéri, tel qu'il était aux jours où il donnait des rendez-vous à Mme la

duchesse de Guise, mais avec quelque chose de nouveau dans son coeur:

une belle haine bien féroce contre le duc...

--Je ne suis venue te parler ni de Loignes, ni de Guise, dit la vieille

reine. Ruggieri, on veut tuer le roi!... On veut me tuer mon fils.

Pourquoi ne cherche-t-on pas à me percer le coeur? J'ai versé plus de

larmes que la dernière des malheureuses dans sa chaumière. Mais j'avais

une consolation. Si on me tue mon Henri, qu'est-ce que je vais devenir,

moi? Ruggieri, ce sont les Guise. J'en suis sûre!... Ils ont armé contre

Henri le bras d'un moine...

--Un moine?...

--Oui. Un jacobin. Le moine devait frapper aujourd'hui. Il n'a pas osé

peut-être. Mais ce n'est pas cela qui m'épouvante le plus... Ruggieri,

ce moine, ce jacobin, porte un nom que je crois avoir entendu et

prononcé moi-même... Où?... Quand?... Ton admirable mémoire va m'aider.

Ruggieri, étonné, considérait la vieille reine qui froissait dans ses

mains pâles la lettre dénonciatrice.

--Ce moine, reprit-elle brusquement, s'appelle Jacques Clément... Ce

nom, Ruggieri, ce nom ne te dit-il rien?

L'astrologue tressaillit. Son visage devint plus pâle. Il se rapprocha

de la reine et lui tendit la main, se pencha sur elle, et d'une voix où

il y avait de la terreur et de la pitié:

--Madame, vous avez raison d'avoir peur!... Organisez autour de

vous-même et de votre fils une incessante surveillance!

--Ruggieri, Ruggieri, tu m'épouvantes!... Cet homme! Oh! cet homme!...

qui est-ce?...

--Je vous épouvante, Catherine. Dans un instant, vous serez plus

épouvantée encore. Car vous allez savoir! Car cet homme ne vient au nom

ni des huguenots ni des Lorrains, il vient en son propre nom! Car cet

homme, madame, vient pour venger sa mère martyrisée et tuée par vous!...

L'amant d'Alice de Lux s'appelait Clément! Et, Jacques Clément, c'est le

fils d'Alice de Lux!...

La reine demeura immobile, les yeux exorbités. Puis elle poussa une

espèce de soupir rauque et râla:

--Le fis d'Alice de Lux!... mon fils condamné!...

Alors, avec un gémissement, elle leva les bras au ciel, et, à pas

tremblants, elle gagna la porte et disparut.

Ruggieri s'enveloppa d'un manteau et descendit.

Dans le grand vestibule de l'hôtel, une trentaine de gentilshommes

bavardaient et riaient. Lorsque Ruggieri traversa le vestibule, les

rires cessèrent. Il traversa les groupes devenus soudain silencieux et

qui s'écartaient de lui.

Ruggieri, sans s'apercevoir de l'impression qu'il produisait, cherchait

des yeux quelqu'un dans cette foule et, ayant enfin aperçu Chalabre, il

marcha droit à lui et lui dit:

--Monsieur de Chalabre, je voudrais vous parler, ainsi qu'à vos deux

amis.

--A vos ordres, seigneur.

Il suivit donc l'astrologue en faisant signe à Sainte-Maline et

à Montsery de l'accompagner. Dans la rue, les trois jeunes gens

rejoignirent Ruggieri qui s'arrêta:

--Messieurs, dit-il, je pense que vous êtes dévoués à Sa Majesté... Je

sais aussi que vous êtes braves, et que vous n'avez pas peur de trouer

une poitrine humaine...

--Quand c'est pour le service du roi, firent les trois spadassins en

s'inclinant.

--Justement, reprit vivement Ruggieri, c'est de cela qu'il s'agit...

Messieurs, voulez-vous sauver le roi? Un homme est venu à Chartres, dans

l'intention...

--De tuer le roi! interrompit Sainte-Maline. Nous le savons.

--Et Sa Majesté vient de nous charger de retrouver cet homme! ajouta

Montsery.

--C'est cela même, fit Chalabre.

--Voilà qui simplifie beaucoup ce que j'avais à vous dire, reprit

Ruggieri. Messieurs, il faut que ce moine meure!

--C'est ce qui se fera dès que nous aurons mis la main sur lui, seigneur

astrologue, dit Sainte-Maline.

--Messieurs, fit Ruggieri, encore une question: connaissez-vous l'homme?

--Non!...

--En ce cas, messieurs, il faut suivre mes avis. Je connais le moine,

moi! S'il est encore dans la ville, je réponds de le trouver. Restez

donc à l'hôtel, ne vous écartez pas du roi, ne le perdez pas de vue un

instant.

Ruggieri, ayant parlé, s'éloigna aussitôt. Pas un instant l'idée ne

vint aux trois spadassins de s'étonner du ton d'autorité qu'avait pris

l'astrologue. Ils rentrèrent donc à l'hôtel, et, se conformant aux

instructions reçues, se mirent à monter la garde devant la porte du roi.

Toute la journée ils attendirent le retour de Ruggieri. La nuit tomba.

Le roi reçut ses gentilshommes comme d'habitude, et leur annonça le

départ pour Blois. La présence des trois spadassins qu'il avait chargés

de retrouver le moine lui fit froncer les sourcils. Mais, habitué à

garder pour lui ses impressions, il ne souffla mot de cette affaire.

Le résultat de ses réflexions fut qu'il modifia la date du départ pour

Blois, et décida que, dès le lendemain, on se mettrait en route. Puis il

s'alla coucher en recommandant à Crillon de doubler partout les gardes.

A onze heures, Ruggieri parut à l'hôtel et réveilla les trois jeunes

gens. Chacun s'assura qu'il avait bien son poignard, ils suivirent

l'astrologue, marchèrent en silence. Ruggieri devant, les trois autres

venant ensuite de front. Ruggieri entra enfin dans une ruelle et

s'arrêta devant une assez pauvre maison élevée d'un seul étage.

La nuit était noire. Une faible lumière, d'une fenêtre de l'étage,

jetait dans cette nuit de vagues lueurs qui éclairaient confusément une

enseigne qui se balançait au bout de sa tringle. Cette maison était une

auberge, et, cette auberge, c'était celle du Chant-du-Coq... Ruggieri

leva le bras vers la fenêtre éclairée et dit:

--Il est là...

--Bon! grogna Chalabre, par où entre-t-on?

--Cette porte, fit Ruggieri. Vous arrivez dans une cour. Il y a un

escalier de bois. En haut de l'escalier, une porte vitrée. C'est là!...

Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se glissèrent vers la porte,

souples, nerveux, leurs poignards à la main. Ruggieri, en les voyant

disparaître, murmura:

--Jacques Clément est mort!... Un de plus!... Puisque la mère est morte,

le fils peut bien mourir!..

Il écouta un instant et rentra à l'hôtel de Cheverni où, ayant trouvé la

reine mère qui veillait, il lui dit:

--Rassurez-vous, Catherine. Si le roi doit mourir, ce ne sera pas de la

main de Jacques Clément...

--On a tué le moine? demanda la vieille reine.

--On le tue! répondit Ruggieri, qui, alors, regagna les combles de

l'hôtel.

Sainte-Maline, Chalabre et Montsery avaient rapidement traversé la cour.

Ils montèrent l'escalier extérieur sans bruit.

Chalabre, doucement, très doucement, essaya d'ouvrir la porte. Mais

la porte était fermée au verrou à l'intérieur. Chalabre, d'un coup de

coude, fit sauter une vitre, passa la main, tira le verrou; la porte

s'ouvrit. Tous les trois, le poignard au poing, firent irruption dans la

pièce.

--Voilà, pardieu, une nouvelle mode d'entrer chez les gens! cria une

voix.

--Monsieur de Pardaillan, murmurèrent les trois spadassins en s'arrêtant

court, effarés d'étonnement.

--Ça, messieurs, reprit le chevalier, êtes-vous enragés? Ou bien est-ce

que vous venez me demander à boire? Dans le premier cas, je vais vous

jeter par la fenêtre; dans le deuxième, asseyez-vous et aidez-moi à

vider cette dame-jeanne de Beaugency...

Chalabre, Sainte-Maline et Montsery demeuraient hagards. Assis autour

d'une table, Pardaillan, Charles d'Angoulême et un troisième personnage

les regardaient. Pardaillan, qui était placé le dos à la porte, s'était

retourné vers les assaillants en pivotant sur son escabeau.

--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, excusez-nous de la façon un

peu vive avec laquelle nous sommes entrés chez vous; mais ce n'est pas

vous que nous comptions trouver ici... et ce digne révérend que nous

voyons là pourrait peut-être nous renseigner sur celui que nous

cherchons...

--Qui cherchez-vous? demanda le moine ainsi interpellé, tandis que

Pardaillan faisait signe à Angoulême de se tenir prêt à dégainer.

--Nous cherchons, dit Montsery, un certain frocard coupable de haute

trahison envers Sa Majesté le roi... un frocard du nom de Jacques

Clément.

--Et que lui voulez-vous? reprit le moine.

--Nous voulons, dit Chalabre, lui faire faire connaissance avec les

trois dagues que voici.

Le moine se leva et, d'une voix très calme, prononça:

--Jacques Clément, c'est moi!...

--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline se tournant vers le

chevalier, êtes-vous fidèle et dévoué à Sa Majesté?

--Ma foi, monsieur, dit Pardaillan avec sincérité, cela dépend des

jours... Ainsi, aujourd'hui, j'étais dévoué au roi, puisque j'ai pris la

précaution de l'accompagner jusqu'à la cathédrale, faute de quoi il lui

fût sans doute arrivé malheur... Est-ce vrai, messire Clément?

--C'est vrai, fit gravement le moine.

--La nuit dernière, reprit Pardaillan, j'étais encore tout dévoué à

Sa Majesté, puisque j'ai obtenu la faveur que le roi ne fût point tué

aujourd'hui. Est-ce vrai, messire?

--C'est vrai, répéta le moine.

--Et maintenant? demandèrent Chalabre, Montsery et Sainte-Maline.

--Ce soir, dit tranquillement le chevalier, pas plus qu'hier, pas plus

que demain, je ne prends conseil de personne. Messieurs, moi vivant,

aucun de vous ne touchera un cheveu du révérend jacobin qui est mon

hôte...

Au même instant, Pardaillan et Charles d'Angoulême furent debout, l'épée

à la main.

--Une minute, messieurs!... s'écria Sainte-Maline, chevalier, je dois

vous prévenir que la ville est sillonnée par les patrouilles de M. de

Crillon. Vainqueur ou non, vous serez pris. Réfléchissez, il en est

temps encore...

--Ce que vous dites là est plein de sens, fit Pardaillan en abaissant la

pointe de son épée. J'ai besoin de quitter Chartres au point du jour, et

je me soucie peu d'être arrêté. Aussi, messieurs, ne me battrai-je

pas contre vous, à moins que vous ne me forciez à vous tuer, ce dont

j'aurais le plus vif regret...

--Vous nous laissez donc faire? s'écria Chalabre.

--Non pas!... Seulement, j'avais marqué dans ma tête deux existences que

je comptais vous demander en paiement de votre dette. Je renonce à

l'une d'elles, et je vous demande la vie de messire Clément... C'est le

deuxième tiers de votre dette, messieurs.

En parlant ainsi, Pardaillan rengaina paisiblement sa rapière et reprit

place à table; il paraissait certain que les spadassins tiendraient

parole.

Il ne se trompait pas. Ces trois bravi qui, sur un signe de leur maître,

tuaient sans scrupules, étaient gens d'honneur. Devant la soudaine

requête de Pardaillan, sans la moindre hésitation, les trois assassins

remirent poignards et épées au fourreau...

--Monsieur de Pardaillan, fit Montsery, cela fait deux existences

payées!

--Reste à une, dit Pardaillan.

--Nous serons heureux, dit Sainte-Maline, que cette une et dernière que

vous avez à nous réclamer soit la vôtre!

--Quand je n'aurai plus que ma propre vie à demander c'est que tout ira

bien... dit-il en hochant la tête.

Et comme les trois faisaient un mouvement pour se retirer:

--Une minute, messieurs! faites-nous donc la grâce de boire avec nous...

Les trois spadassins se regardèrent, puis, prenant leur parti de la

situation, s'assirent en éclatant de rire. Quelques moments plus tard,

ils choquaient leurs verres contre celui de l'homme qu'ils étaient venus

tuer!...

--Ce n'est pas tout, reprit Chalabre, que dirons-nous au roi? Nous ne

pouvons lui raconter que, venus pour verser le sang, nous nous sommes

contentés de verser du Beaugency en compagnie de messire Clément?

--Messieurs, intervint Pardaillan, voulez-vous me permettre?...

--Dites, dites! s'écrièrent les trois, car un homme comme vous doit être

de précieux conseil...

--Voici donc ce que je vous propose, reprit Pardaillan. Procurez-nous

trois bons chevaux. Conduisez-nous jusqu'à la première porte. Et, comme

vous avez sûrement le mot de passe, faites-nous ouvrir... Alors, nous

disparaissons... le révérend rentre dans son couvent, vous n'entendez

plus parler de lui, et il vous est possible de dire au roi que vous

l'avez débarrassé de Jacques Clément.

--Par Notre-Dame, comme dit Sa Majesté la reine, le conseil est

excellent! s'écria Sainte-Maline. Qu'en dis-tu, Chalabre?

--Je dis qu'il faut l'exécuter à l'instant même.

L'oeil de Pardaillan brilla d'un éclair malicieux. Chalabre et Montsery

vidèrent un dernier verre de Beaugency et s'éloignèrent aussitôt.

Sainte-Maline demeura avec Pardaillan, le duc d'Angoulême et Jacques

Clément.

--C'est dommage, fit Sainte-Maline, que le digne père jacobin n'ait pas

un habit de cavalier...

Pour toute réponse, Jacques Clément se défit de son froc, le roula et

le jeta sous le lit. Il apparut alors en cavalier, à sa ceinture était

passé le poignard que lui avait donné l'ange... le poignard avec lequel

il devait frapper Henri III. Il était ainsi méconnaissable.

Charles d'Angoulême déposa sur la table un écu d'or en paiement de la

dépense qu'ils avaient faite. Puis, tous les quatre descendirent sans

faire de bruit. Quelques instants plus tard, ils se trouvaient dans la

rue.

---Voulez-vous que je vous dise? murmura le jeune duc à Pardaillan. Nous

allons à un bon guet-apens. Les deux autres ont été chercher du renfort,

et nous allons avoir tout à l'heure une vingtaine d'assaillants sur les

bras.

--Vous faites injure à ces gentilshommes, dit Pardaillan; ce sont des

assassins au service du roi de France, mais ils sont incapables de

manquer à la parole donnée.

Un quart d'heure se passa dans le silence de l'attente. Au bout de

ce temps, deux cavaliers débouchèrent d'une rue voisine. Charles

d'Angoulême tressaillit et murmura:

--Vous aviez pardieu raison! Ce sont eux!...

Chalabre et Montsery étaient à cheval. Montsery conduisait une troisième

monture par la bride. Les deux spadassins mirent pied à terre.

Pardaillan, Charles d'Angoulême et Jacques Clément enfourchèrent les

trois bêtes. Alors Chalabre se détacha en avant et alla parlementer

avec l'officier du poste qui gardait la porte. Une minute plus tard, on

entendit le grincement des chaînes du pont-levis, et Chalabre, de loin,

cria:

--Quand il vous plaira, messieurs!

Le coeur de Charles battait avec violence. Tout cela lui semblait

exorbitant. Jacques Clément, tout insensible qu'il fût, murmurait une

prière. Pardaillan souriait:

--Messieurs, dit-il, jusqu'au plaisir de vous revoir...

Les trois cavaliers passèrent sous la porte. Quelques instants après,

Jacques Clément, escorté par Charles d'Angoulême et Pardaillan, galopait

sur la route de Paris. A l'aube, ils s'arrêtèrent dans un bourg pour

laisser souffler les chevaux, et entrèrent dans un bouchon.

--Je vous quitte ici, dit Jacques Clément qui n'avait pas ouvert la

bouche depuis Chartres. Il faut que je rentre en mon couvent. Je n'en

étais sorti que pour accomplir les ordres de Dieu...

--Et de la signora Fausta! grommela Pardaillan

--Il a plu au Tout-Puissant, continua Jacques Clément, de vous mettre

sur ma route: c'est que l'heure de Valois n'est pas sonnée encore. Je

rentre donc dans ma cellule, et j'y attendrai qu'un ordre nouveau me

soit donné. Car je ne doute pas que l'ange ne revienne me voir...

--Tenez, fit Pardaillan ému, voulez-vous que je vous dise? Vous devriez

quitter votre couvent, votre cellule, vos prières, vos macérations,

votre solitude. Vous êtes jeune... vous pouvez aimer... être aimé...

Jacques Clément pâlit horriblement.

--Pardaillan, dit-il en secouant la tête, ma destinée doit s'accomplir.

Je ne suis pas seulement l'envoyé de Dieu, chevalier! Si Dieu m'a choisi

pour débarrasser le monde de ce monstre qu'on nomme Valois, c'est sans

doute à l'intercession de celle qui a souffert, pleuré, qui est morte en

maudissant Catherine de Médicis... Pardaillan, c'est la voix de ma mère

qui me guide!...

--Allez donc, fit Pardaillan songeur, je vois que rien ne saurait vous

détourner de la voie étroite...

--Rien! dit le moine.

--Seulement, reprit le chevalier, puisque vous êtes décidé à frapper le

roi de France... car vous êtes décidé plus que jamais?

--Il serait mort à cette heure si vous ne m'aviez dit: «J'ai besoin

qu'il vive encore...» Valois vivra donc tant que vous aurez besoin de sa

vie... Je suis patient... j'attendrai!...

--Je vous l'ai dit et vous le répète; la vie du roi de France m'est

indifférente. Seulement, je ne veux pas que sa mort puisse servir les

intérêts de M. de Guise.

--Oui... Tant que Guise peut devenir roi par la mort de Valois, vous ne

voulez pas que Valois meure!... Mais après, Pardaillan?

--Oh! alors... je vous assure bien que la mort ou la vie de Valois sera

le dernier de mes soucis.

--Bien. Recevez donc mon serment, dit le moine d'une voix solennelle,

Pardaillan, par la mémoire de ma mère, je vous jure que ce poignard ne

sortira pas de sa gaine tant que votre main sera étendue sur la tête de

Valois...

A ces mots, Jacques Clément sauta sur son cheval et s'éloigna rapidement

dans la direction de Paris.

Sainte-Maline, Chalabre et Montsery étaient rentrés à l'hôtel de

Cheverni. Comme ils allaient rentrer chez eux, une porte s'ouvrit dans

le corridor qu'ils longeaient, et un homme parut. Ils reconnurent

Ruggieri...

--Bonsoir, messieurs, dit l'astrologue.

--Bonsoir, monsieur de Ruggieri, firent très poliment les trois

spadassins.

--Eh bien, messieurs... est-ce fait?

--Le moine est trépassé! dit Sainte-Maline.

--Qu'avez-vous fait du corps? fit le vieillard, au bout de quelques

instants. Car je vous sais gens de précaution...

--Le corps?... Ma foi, si vous aviez envie de le ressusciter, allez le

redemander aux flots de l'Eure...

--Bien, bien... vous êtes de bons et fidèles serviteurs... Bonsoir,

messieurs, bonsoir...

Les trois jeunes gens rentrèrent chez eux et se hâtèrent de pousser les

verrous. Quelques minutes plus tard, la vieille reine était informée que

le moine Jacques Clément était mort!...

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 12 / 95 题