PARDAILLAN ET FAUSTA

Nous avons signalé qu'au moment où la procession royale se mit en marche

vers la cathédrale, deux capucins vinrent se placer derrière Henri III.

Et, par les bribes d'entretiens que nous avons rapportés, nous devinons

que ces frocs couvraient, l'un, la personne gracieuse et quand même

toujours souriante de la duchesse de Montpensier, l'autre, la personne

majestueuse, sombre et fatale de Fausta.

Nul ne songeait à se défier de ces deux moines, et, d'ailleurs, le roi

avait positivement ordonné qu'on ne mît pas de gardes autour de lui

pendant la procession. Revêtu de son sac, les pieds nus, le cierge à

la main et la tête basse, le roi de France s'acheminait donc vers la

cathédrale.

A la porte de l'église, le roi devait trouver un père confesseur qui

venait en ligne droite de Rome et lui apportait force indulgences

plénières. Les deux capucins, en approchant de la cathédrale, jetèrent

un avide regard sous le portail. Là, tout le clergé de Chartres

attendait Sa Majesté.

Mais, à gauche, un peu isolé, sous une statue, se tenait, immobile, un

moine dont le chapelet se terminait par une croix d'or, destinée sans

doute à le faire reconnaître.

--Le voici! murmura Marie de Montpensier.

Lorsque le roi parvint près du choeur et s'agenouilla, Marie sentit ses

jambes fléchir. Le moment terrible était venu... C'était à l'instant

précis de l'agenouillement que Jacques Clément devait frapper.

Le roi s'agenouilla... Marie se pencha comme pour mieux voir... Et, à ce

moment, une sorte de terreur s'empara d'elle... Le roi s'agenouillait...

et le moine ne frappait pas!... Le moine s'agenouillait près du roi!...

Le moine, à voix basse, parlait au roi!...

«O salutaris hostia!...» entonnait alors le roi.

Le cantique se déroulait avec lenteur. La duchesse tombait à genoux,

n'ayant plus la force de se soutenir.

Que pensait Fausta pendant cette tragique minute où son regard glacial

demeurait rivé sur le moine qui ne frappait pas?... Elle regardait le

moine et songeait:

--Ce n'est pas lui!... Qui est là?... Qui est ce moine?... Oh! je le

saurai!... je veux le savoir!...

La cérémonie de l'adoration était terminée... le roi se relevait... le

roi se remettait en marche... Et le moine, s'étant redressé lui aussi,

demeurait à la même place!...

Marie de Montpensier jeta une sorte de gémissement rauque. Et, comme la

foule s'écoulait, Fausta marcha au moine... s'arrêta devant lui...

Une longue minute, ils se regardèrent, tandis que la duchesse de

Montpensier, affolée, éperdue, cherchait le sonneur pour lui donner

l'ordre de sonner les six coups... le signal de la défaite...

--Qui es-tu? demanda Fausta d'une voix rude.

En même temps, elle chercha sous son froc le poignard qu'elle portait

toujours sur elle.

Au son de cette voix, le moine avait eu un mouvement, et Fausta perçut

comme une espèce d'éclat de rire.

--Pardieu, madame, répondit le moine, moi je n'ai pas besoin de voir

votre visage! Car votre voix est de celles qu'on n'oublie jamais,

surtout quand on a été dans la nasse!... Vous voulez savoir qui je

suis?... Regardez, madame!

Aux premiers mots, aux premiers sons de cette voix, Fausta avait reculé

de deux pas. Sous son capuchon, son visage devint d'une pâleur de morte.

Et, pendant que le moine parlait, elle se disait:

--C'est sa voix! C'est lui! Et il est mort! C'est sa voix que je hais

et... que j'aime!...

A ce moment, et comme le moine prononçait les derniers mots, il rabattit

son capuchon, et la tête de Pardaillan apparut. Fausta vit cette

tête pâle, où éclatait l'ironie nuancée de pitié. Un frémissement la

bouleversa. Le délire du meurtre, l'appétit de tuer se déchaînèrent en

elle. Et elle se ramassa comme pour bondir et frapper.

Pardaillan ne fit pas un geste. Un geste... Et il était mort

peut-être!... Cela dura un éclair.

Cette immobilité de spectre sauva Pardaillan.

Fausta, vaincue encore une fois par cet homme qui n'était rien dans le

gouvernement des hommes, s'appuya à un pilier pour ne pas défaillir.

Pardaillan s'approcha d'elle. Sur son visage, il n'y avait plus

d'ironie.

--Madame, dit-il d'une voix basse, mais pénétrante, laissez-moi vous

répéter ce que je vous ai dit à notre première rencontre: vous êtes

belle, vous êtes la jeunesse radieuse. Retournez en Italie... Soyez

simplement une femme... et vous trouverez le bonheur.

Aimez l'amour. L'amour, c'est toute la femme et tout l'homme. Être reine

ou papesse, la belle affaire! Allez-vous-en, madame! Et laissez-nous

nous débrouiller ici contre ceux qui sont rois, princes ou ducs, car

nous voulons notre part de soleil et de vie. Vous avez voulu me tuer.

Mais, en me tuant, vous pleuriez. C'est pourquoi, madame, avant de

parvenir aux luttes irrémédiables, j'ai voulu vous donner un fraternel

avis. Plus tard, ma pitié serait un crime...

Fausta demeurait muette. Il semblait, que rien ne palpitât en elle.

Pas un frisson n'agitait les plis rigides de la robe de moine qui

l'enveloppait tout entière... Qui sait quelles mortelles pensées

traversaient à ce moment son esprit?... Pardaillan continua:

--A ce sujet, madame, je dois vous dire que je me suis mis trois choses

dans la tête: d'abord que M. de Guise ne sera pas roi. Depuis ma

rencontre avec lui devant la Devinière, le compte que j'ai à régler avec

lui s'est encore chargé; ensuite, que je tuerai M. de Maurevert. Enfin,

que M. le duc d'Angoulême et la petite Violetta seront unis... Quoi,

madame, n'avez-vous pas pitié de ces deux enfants? Voyons, madame,

qu'ayez-vous fait de Violetta?... Si vous ne me répondez pas, je serai

forcé d'en venir à de rudes extrémités...

Pardaillan se tut. L'église fut pleine de silence. Des parfums d'encens

flottaient encore.

--Madame, reprit Pardaillan, songez que j'attends votre réponse: où est

la petite bohémienne Violetta?

Fausta jeta un rapide regard autour d'elle. Elle se vit seule, à

la merci du chevalier. Et comme elle avait résolu de ne pas mourir

encore...

--Je l'ignore, dit-elle dans un souffle. Cette enfant ne m'intéresse

pas. Elle n'est rien pour moi...

Pardaillan tressaillit. Fausta reprit de sa voix morne:

--Ne vous l'ai-je pas dit à Paris, alors que je n'avais nul besoin de

déguiser la vérité? Ce qu'est devenue cette enfant, je l'ignore depuis

qu'elle appartient à M. de Maurevert.

Pardaillan pâlit. Il n'y avait pas moyen de douter de ce que disait

Fausta. Il était bien évident qu'elle n'avait eu aucun intérêt à mentir

dans leur rencontre à Paris. Ce n'était donc plus du côté de Fausta

qu'il fallait chercher: seul Maurevert pouvait parler.

--Adieu, madame, dit-il d'une voix altérée par l'émotion. J'éprouve ici

une cruelle déception. Mais dois-je vous le dire? Je suis encore heureux

de savoir que, du moins, dans cette recherche, je ne vous ai point pour

ennemie.

--Je ne suis pas votre ennemie, dit Fausta à ce moment.

Et, ce mot, elle le prononça avec une telle douceur que Pardaillan

s'arrêta. Fausta se rapprocha de lui, et posa sa main sur le bras du

chevalier.

--Attendez un instant, dit-elle toujours avec douceur.

--Que me veut-elle? grommela Pardaillan en lui-même.

Fausta semblait hésiter. Sa main posée sur le bras du chevalier

tremblait légèrement.

--Vous avez parlé, dit-elle enfin d'une voix oppressée, à mon tour,

voulez-vous?...

Fausta s'arrêta soudain, comme si elle eût regretté d'avoir parlé. Et,

dans cette minute où un double flot de passions contraires venait se

heurter en elle, humiliée dans son rêve de pureté extra humaine et de

divine domination, soulevée par l'amour féminin qu'elle portait dans son

sein, Fausta comprit avec terreur qu'elle était double, qu'il y avait

deux êtres en elle...

Il y avait en elle un orgueil sublime et un amour dévorant. Et, par un

effort vraiment digne d'admiration, l'orgueil, jusqu'ici, avait vaincu

l'amour... Ces deux êtres donc, ces deux âmes contradictoires qui

habitaient le même corps se livraient une effroyable bataille. Il

fallait le triomphe de l'un ou de l'autre; ils ne pouvaient plus

coexister.

Ou Fausta demeurerait la vierge, la prêtresse, la dominatrice plus que

reine,--et il fallait la mort de Pardaillan.

Ou Fausta renoncerait à son rêve, redeviendrait une femme--et il fallait

l'amour de Pardaillan...

Fausta, ayant annoncé qu'elle voulait parler, Fausta se taisait. Une

dernière lutte se livrait en elle. Puis, peu à peu, cette forme de

statue s'anima; l'attitude devint féminine, et enfin, Pardaillan,

avec un étonnement mêlé de crainte et de pitié, entendit que Fausta

sanglotait doucement.

Fausta pleurait sur son rêve!... elle pleurait sur la déroute de

son orgueil. L'amour, une fois de plus dans l'éternelle histoire de

l'humanité, l'amour était vainqueur.

Elle se rapprocha un peu plus de Pardaillan. Sa main se crispa sur son

bras. Et, dans un murmure d'une douceur désespérée, elle prononça:

--Ecoute-moi. Mon coeur éclate. Je dois dire aujourd'hui des choses

définitives. Et, si je te les dis, à toi, alors qu'il me semblait que

jamais aucun homme ne les entendrait, c'est que tu n'es semblable à

aucun homme... ou plutôt! non! ceci est une excuse indigne... Si je dis

que j'aime, c'est que, malgré moi, l'amour est en moi. Pourquoi est-ce

toi que j'aime? Je ne sais pas. Dans mon palais, je te l'ai dit sans

crainte... Car, alors, j'étais sûre de tuer mon amour en te tuant...

Tu es vivant! Et, lorsque je veux te crier que je te hais! mes lèvres,

malgré moi, te disent que je t'aime... Me comprends-tu, Pardaillan?

--Hélas! madame, dit Pardaillan.

--Moi aussi, continua Fausta, par les printemps embaumés, jeune, belle,

adulée, je me disais: n'aimeras-tu pas? Non, tu n'aimeras pas comme les

autres femmes. Voilà ce que je me disais, Pardaillan. Je t'ai vu et,

d'une seule secousse, tu m'as ramenée du ciel sur la terre.

Fausta se tut. Pardaillan baissa la tête, et, après quelques secondes de

silence, il dit doucement:

--Madame, pardonnez-moi ma simplicité d'esprit. Pourquoi diable

vouliez-vous chercher le bonheur si haut et si loin, alors qu'il est

partout autour de vous?

--Pardaillan, reprit Fausta, comme si elle n'eût pas entendu,

Pardaillan, tu connais maintenant ma pensée. Or, écoute-moi; tu m'as

dit, tu me répètes que je trouverai le bonheur autour de moi si je veux

renoncer à la domination sublime que je rêvais. Pardaillan, j'y renonce!

Le chevalier tressaillit et ne put s'empêcher de respirer.

--Je renonce à tout ce que j'avais patiemment élaboré. Demain, je dis

adieu à la France. Je vais chercher au fond de l'Italie la paix, la

joie, le bonheur et l'amour... Mais, continua Fausta, c'est toi qui me

conduis!... Voilà ce que je t'offre... Là-bas, j'ai des domaines, des

richesses. Si tu veux, demain, nous partons, Pardaillan, poursuivit-elle

avec une espèce de fièvre, celle qui s'offre à toi ne s'offrira plus

jamais ni à toi ni à personne.

Elle était belle... non plus de cette beauté tragique et fatale qui

inspirait autant d'effroi que d'admiration, mais d'une beauté de

douleur, d'espoir et d'amour qui la transfigurait. Elle rayonnait et

palpitait. Pardaillan soupira et songea, frémissant:

«Que de malheur va semer encore cet incomparable esprit de

malfaisance!... O ma pauvre petite Loïse! Tu n'étais pas habile aux

sublimes discours, mais comme un seul regard de tes yeux bleus était

plus sublime encore, puisque, après tant d'années, c'est le souvenir de

ton dernier regard qui me pénètre et me charme, tandis que la flamme de

ces magnifiques yeux noirs ne me donne que malaise et frisson!...»

--Madame, reprit-il, que voulez-vous qu'un pauvre aventurier comme moi

réponde aux choses admirables que vous me dites? Que puis-je donc vous

dire, sinon ceci que vous savez déjà: j'aimais une enfant, une jolie

petite fille d'amour qui s'appelait Loïse. Elle est morte... et je

l'aime toujours... et toujours l'aimerai...

Il baissa la tête.

Fausta, d'un geste lent et raide, ramena son capuchon sur son visage

livide. Elle n'ajouta pas un mot et s'éloigna. Quand elle fut à quelques

pas, elle se retourna et vit que Pardaillan pleurait... Alors, une sorte

de rage, une jalousie furieuse contre la morte éclata dans son coeur.

Lorsque Pardaillan releva la tête, il vit qu'il était seul et que Fausta

s'en était allée. Il secoua la tête, et rapidement sortit à son tour.

Quant à Fausta, elle était rentrée dans le mystérieux hôtel qui se

trouvait en face de l'auberge du Chant-du-Coq, c'est-à-dire cette petite

auberge où Pardaillan et Charles d'Angoulême avaient pris leur logis.

Nul, dans l'entourage de Fausta, ne put se douter des émotions terribles

qu'elle venait d'éprouver. Peut-être même, ces émotions, ne les

éprouvait-elle plus, car, rentrée dans sa chambre, elle murmura

froidement:

«Soit!... la lutte continue!... En fin de compte, la victoire doit me

rester. Et, pour commencer, frappons le misérable moine qui a trahi!...»

Elle saisit une plume et écrivit en hâte:

«Majesté, une amie dévouée du roi vous prévient qu'un moine de l'ordre

des Jacobins, nommé Jacques Clément, est venu à Chartres pour tuer le

roi. C'est un miracle du Seigneur Dieu que Sa Majesté n'ait pas été

assassinée pendant la procession.»

Quelques minutes plus tard un gentilhomme déposait cette lettre à

l'hôtel de Cheverni et disparaissait aussitôt.

V

Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue · 第 11 / 95 题