M. Augias avait beaucoup lu et réfléchi. Il répéta:

--Si cette chose terrible arrive, il faudra peut-être s’en réjouir.

--Oh! fit Arnet,--dans le moment que ces messieurs entraient, vous

veniez de me parler ainsi, et ça m’étonne beaucoup. Je ne comprends pas

la raison pourquoi.

--Expliquez-vous, Monsieur Augias, dit le maire.

Maître Augias se recueillit; son cœur le fit éloquent:

--La France, dit-il, ne peut pas croire à la guerre parce qu’elle y

avait renoncé. Elle se disait que si le vaincu, quel qu’il soit, riposte

par une guerre de revanche, jamais les guerres ne finiront. Et alors,

peu à peu, quoique avec regret, elle fermait l’oreille aux cris de

revanche, aux appels de son Déroulède. Elle faisait le sacrifice de sa

fierté à la paix du monde. Et, pour ma part, j’ai toujours pensé que ce

sacrifice était sublime, car il est difficile de subir un affront

profondément ressenti... Oui, ce sacrifice, selon moi, eût été

sublime,--s’il avait pu réussir, comme le croyaient sincèrement les

pacifistes. Malheureusement, ces sacrifices-là ne désarment pas des

ennemis qui mettent tout leur orgueil dans leur force matérielle. Dans

l’esprit de sacrifice, ils ne voient qu’une faiblesse qui les excite à

préparer l’écrasement du faible. C’est ce qui a encouragé l’Allemagne à

nous attaquer. Mais, si débonnaires que nous ayons été, nous ne nous

laisserons pas faire. Nous avons laissé s’éteindre le grand feu du

patriotisme, mais la petite étincelle,--que Déroulède et d’autres

protégeaient dans les cendres et entretenaient de leur souffle,--brûle

toujours. Et vous le savez, Arnet, une étincelle suffit à allumer, dans

nos forêts, de grands incendies. C’est ce qui arrivera. Plus la patience

de la France a été longue, et bienveillants au monde ses espoirs et ses

désirs--plus elle ressentira l’injure faite à ses idées et à son cœur.

Elle va se réveiller comme en sursaut. Nous verrons des choses

terribles, mais de grandes et belles choses.

Le vieil homme se tut. Et, dans le silence, le curé murmura la vieille

devise, dont on ne pouvait dire si elle était une affirmation ou

seulement un vœu:

--Dieu protège la France.

Ils ne dirent plus rien d’un long moment. Dans cette maison de village,

ces quelques êtres, réunis pour s’entretenir d’un danger qu’on

pressentait formidable, figuraient à eux seuls tout le peuple de France.

Une grandeur était en eux et sur eux. Ils en avaient le confus

sentiment; et ils ne disaient plus rien, parce qu’ils n’auraient pu

trouver de paroles en rapport avec cette grandeur. Puis ils se levèrent

presque en même temps, se serrèrent la main et se séparèrent.

Trois jours plus tard, le tocsin épandait sur toutes les campagnes de

France ses notes d’appel lamentable... L’incendie? Non. La guerre.

La voix des cloches, condamnée au silence dans certaines

régions,--d’autorité se faisait entendre partout. Du haut des clochers

elle s’élançait, sans que personne songeât à refuser à Dieu, à

l’Inexplicable, le droit de reprendre la parole.

Ce sont les maisons de l’Inexpliqué, les hautes maisons du mystère,

celles qui, partout, dominent les chaumières et les palais--ce sont

elles qui se chargeaient d’annoncer, seules, à la France, muette

d’attente angoissée, la plus terrible des catastrophes qui jamais aient

fondu sur le monde.

Elles sonnaient, les cloches des grandes cités et des moindres villages,

en l’honneur de la mort, reine des épouvantements; elles faisaient

planer sur chaque tête la menace formidable; et tout se taisait.

Comme si les choses eussent compris, elles se taisaient.

Rien ne fut impressionnant, ce jour-là, comme le silence et la solitude

des plaines, des bois, des champs. Rien n’y remuait. Pas un travailleur

ne s’était rendu à son travail. Point d’ailes dans le bleu des airs. Pas

un souffle de brise dans les branches. On eût dit que tout l’espace, sur

terre et dans l’air, était laissé à la grande menace, à l’expansion des

ondes sonores, qui, du levant au couchant et du nord au midi,

annonçaient la guerre, le malheur du monde.

Où étaient-ils, les hommes de France?

Dans les villes, dans les bourgades et les hameaux; et tous, comme si

partout un messager inconnu eût donné un mot d’ordre, tous songeaient:

--Eh bien, tant mieux! Il fallait en finir avec la sourde malice

allemande. Nos enfants ne vivront pas, comme nous, dans une inquiétude

secrète et humiliée. Tant mieux! On va se battre pour l’avenir des

enfants et la libération de la terre!

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 66 / 79 题