LA VOIX DES CLOCHES

Depuis quelques jours couraient des bruits de guerre. Personne n’y

croyait.

«Du siècle que nous sommes, ça n’est plus possible.» Telle était la

formule par où les gens de la terre accueillaient les nouvelles

menaçantes sorties des «gazettes», comme eût dit le grand-père Bouziane,

et transmises de bouche en bouche, volant plus vite que les ramiers

sauvages ou les émouchets. Ainsi, dit-on, se propagent les nouvelles aux

pays d’Afrique, à travers les déserts, comme sur les ailes d’une

électricité humaine et sans qu’on sache comment.

Arnet, vagabond de nature comme un Bédouin, en passant par plaine ou

colline, par vigne ou bois, criait de loin:

--Un Tel, vous savez ce qui arrive?

--Eh! non.

--Nous allons être en guerre!

--Avecque qui?

--Avec l’Allemagne, pardi!

--Du siècle que nous sommes, pas possible! Ça s’arrangera!

Il hochait la tête, le vieil insurgé de 51, et reprenait un de ses

thèmes favoris:

--Marfiza-vous deïs emperours! (Ayez méfiance des empereurs.)

Tout le monde, aux Mayons, se rappelait qu’un jour Arnet s’était affirmé

cousin du roi des Maures; et, vu que les chefs d’État sont parents entre

eux, il s’était dit, par voie de conséquence, cousin du président de la

République française.

Si singulier que cela puisse paraître, cette plaisanterie, la façon

joyeusement sympathique dont elle avait été accueillie, acclamée,

applaudie, avait impressionné le braconnier.

--Ce président, M. Poincaré, il me fait l’effet que je le connais,

disait-il; que nous avons eu quelque chose d’aimable ensemble; et puis

M. d’Auriol le connaît très bien! il m’en a parlé: je lui suis attaché.

Ainsi disait Arnet, et, l’imagination aidant, un certain besoin, bien

méridional, d’être sans gêne avec les grands de la terre, par

orgueil--et familier par goût de la sympathie, Arnet ajoutait:

--Mon ami Poincaré, je ne l’ai jamais vu, il n’a eu jamais occasion de

rien faire pour moi, ni moi pour lui, mais nous sommes très bien

ensemble.

Il riait de cette drôlerie, mais, à force d’en rire, il y croyait

presque; et, dans les circonstances présentes, cessant de galéger, il

s’écriait:

--Ils voudraient l’empêcher de revenir de Russie, où il est allé voir le

père des Russes. Pourvu qu’on ne nous le prenne pas en route, notre

Président! C’est un si brave homme, à ma connaissance!

Non, il ne riait plus, Arnet. N’avait-il pas fait le coup de fusil pour

la République, la Sainte, comme il disait, quand Napoléon fit contre

elle son coup d’État. Non, l’Allemagne n’avait pas d’ennemi plus

déterminé qu’Arnet. Malheureusement il était bien vieux, traînait la

jambe. Tout récemment, il avait fait une chute. Les tarets avaient,

disait-il, attaqué le vieux bois dont il était fait.

Tel qu’il était, Arnet était une voix française, une bonne et, quoique

un peu enrouée, encore claironnante.

Il alla trouver les Bouziane.

--La guerre sera déclarée, vous verrez.

Misé Bouziane dit avec simplicité:

--Ah! nos pauvres enfants!... Mais vous devez vous tromper, Arnet; du

temps que nous sommes, on ne fera plus des choses comme ça!

--Méfiez-vous des empereurs, répliqua Arnet.

C’était son refrain.

Le père Bouziane prononça:

--Ce serait terrible.

Et il regarda Victorin.

Victorin dit simplement.

--C’est grand-père qui aurait été content!

--Mon beau petit! dit la mère.

Puis, au bout d’un instant:

--Ça n’est pas possible, non!

Et elle sortit, les yeux pleins de larmes, pour regarder la lumière du

soleil, les plantes, les arbres si tranquilles, qui disaient avec elle:

Ça n’est pas possible.

Arnet alla voir M. Augias; il s’assit, sans rien dire, obéissant à un

geste du vieil instituteur.

Tous deux restèrent un moment en grand silence, mais ayant des pensées à

peu près semblables.

--Si cette chose arrivait, dit enfin maître Augias, il faudrait

peut-être s’en réjouir!

Arnet leva sur lui des yeux emplis de stupeur.

Au même moment, M. le Maire entra, et, peu après, M. le Curé. Un même

sentiment, qui aboutissait au désir de se rapprocher, de s’entendre ou

de comprendre, réunissait ces hommes si divers.

A chacun d’eux, il semblait que chacun des autres en saurait, en dirait

plus long que tous les autres; ou, du moins, trouverait la réflexion

consolante, imprévue, heureuse. Hélas, non!... Mais on se taisait

ensemble, côte à côte, et cela déjà était bon.

--Eh bien, dit le maire, que pensez-vous de ce qui se passe, maître

Augias?

--Oui? dit M. le curé, qu’en pensez-vous, Monsieur Augias?

L’homme de prière interrogeait le laïque sur le sujet de haine et de

mort, dont il se sentait trop éloigné pour être sûr de ses propres

idées.

Est-ce que la loi de Moïse ne dit pas: «Tu ne tueras point»? Et celle de

Jésus: «Aimez-vous»?

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 65 / 79 题