--Vous savez bien, Monsieur, qu’une morale révélée et appuyée par les
sanctions divines ne peut être que la nôtre, et qu’elle a, de toute
évidence, une incomparable puissance; mais les principes qu’elle
enseigne ne sauraient devenir de mauvais principes dès qu’on ne les
enseigne pas comme révélés et soumis aux sanctions du surnaturel. La
morale chrétienne servie par des hommes qui ont le malheur de ne plus
croire, reste la vraie morale et demeure la vérité bénie. Moins active à
coup sûr, moins facile à imposer, elle n’en est pas moins la source des
plus hautes vertus humaines qui peuvent être héroïques sans être
saintes. Et puisque vous souffrez d’une manière touchante à l’idée seule
que vous avez peut-être donné à votre fils un enseignement imparfait, si
vous en jugez par les résultats, ma conscience, Monsieur, m’oblige à
vous rappeler que la morale religieuse, pas plus que la vôtre, n’est
sûre de transformer les âmes qu’elle s’efforce de diriger dans les voies
de Dieu. Jésus, notre divin maître, a répondu d’avance à vos inquiétudes
comme il a répondu à toutes les misères, à toutes les angoisses. Il a
parlé du bon grain qui, tombant dans une terre favorable, lève vite et
fructifie bien, tandis que, tombé sur le rocher ingrat, il périt sans
multiplier et même sans germer. Oui, que certaines natures d’enfant
soient ingrates comme le rocher, et incapables de produire le bien,
c’est un triste mystère en présence duquel le prêtre demeure souvent
navré comme vous l’êtes.
Maître Augias saisit la main que lui tendait le prêtre et la serra avec
émotion.
--Je suis un libéral, monsieur Augias, un fils de paysans, et, pour tout
dire, un homme de théorie républicaine, c’est-à-dire un homme qui rêve
de voir le gouvernement de la nation aux mains des plus intelligents et
des plus honnêtes.
--Ce fut aussi mon rêve, murmura le vieil Augias.