Maître Augias était le correspondant d’un journal de Marseille. Et M. le
curé, celui d’un journal religieux qui se publiait à Aix-en-Provence. M.
le curé n’avait pas assisté au banquet des _Amis de Maurin_; mais cette
fête l’intéressait et il avait prié maître Augias de lui en communiquer
le compte rendu. C’est pourquoi, le lendemain du banquet, l’ancien
instituteur se rendit chez le curé. Les deux hommes s’estimaient et ne
s’en cachaient point.
Chez M. le curé, maître Augias trouva un visiteur, à qui, dès son
entrée, il fut présenté en ces termes.
--Monsieur le Doyen, j’ai la satisfaction de vous présenter Monsieur
Augias qui fut autrefois instituteur aux Mayons. Il jouit ici de la
considération et de la sympathie générales. Monsieur Augias est un des
rares citoyens de France qui comprennent qu’on peut être prêtre sans
être clérical, le cléricalisme n’étant, à ses yeux, que l’intrusion du
prêtre dans la politique.
Le doyen tendit la main à maître Augias. Le curé nomma le doyen:
--Notre doyen, Monsieur Delmazet, curé de Z... et, par conséquent, notre
voisin.
Tout de suite, maître Augias exprima la crainte qu’il avait de déranger
les deux prêtres; il manifesta l’intention de se retirer.
--Je reviendrai, dit-il après s’être excusé. Je reviendrai dans un autre
moment, monsieur le curé, vous conter les incidents de la fête
littéraire d’hier.
Le curé se mit à rire:
--Le banquet de Maurin, dit-il, était installé sous les fenêtres de
l’école, et votre jeune confrère, notre instituteur, m’avait invité à
prendre place dans une salle du rez-de-chaussée, d’où, à travers les
persiennes, j’ai pu entendre les joyeux et savoureux discours des _Amis
de Maurin_. La présence de plusieurs dames m’assurait, par avance, la
convenance des propos.
--Il ne faudrait pas toujours s’y fier, dit maître Augias; comme le
latin, le provençal, dans les mots, brave quelquefois l’honnêteté. Et
vous vous exposiez à en entendre de salées.
--Il faut croire qu’on se les racontait à voix basse, car je n’ai rien
perçu de tel. Ce que j’ai entendu n’était que bonne et loyale gaîté.
Il y eut un petit silence, après lequel M. le curé dit tout à coup:
--Permettez-moi de vous parler d’un sujet qui vous est pénible, monsieur
Augias: j’ai entrevu votre fils hier.
Augias eut un petit mouvement de défense instinctive. Le curé se hâta
d’ajouter:
--Croyez que ce n’est ni étourderie ni indiscrétion si je vous parle de
lui en présence de monsieur Delmazet; c’est pure sympathie, Monsieur.
Soyez sûr que si monsieur Delmazet ou moi pouvons vous être utiles en ce
qui concerne ce jeune homme, nous le ferons de grand cœur.
M. Augias remercia du regard M. Delmazet, qui lui répondit par un bon
sourire.
--Vous avez donc un fils, Monsieur, et quelque sujet, dit-il, d’être
mécontent de lui? Quel âge a-t-il?
Maître Augias, mis en confiance, s’expliqua et conclut:
--J’étais un intransigeant autrefois, monsieur l’abbé; je faisais de la
politique ma préoccupation principale; et, persuadé que la présence d’un
prêtre dans une petite commune, mettait journellement la république en
danger, je me serais cru déshonoré si j’avais permis à mon enfant de
recevoir d’un prêtre une leçon de morale. Je lui en donnais moi-même
cependant d’une façon attentive et suivie. Dans mon école jamais
l’enseignement moral ne fut négligé, mais mon fils n’en profita point.
La morale laïque est-elle décidément impuissante à combattre avec
efficacité les mauvais penchants? je le crois par moments, messieurs; et
cette pensée afflige ma vieillesse, car j’étais et je suis encore un
positiviste convaincu. Mais si la morale telle que nous l’enseignons ne
peut parvenir à former un honnête homme, que deviendra mon pays?
Serons-nous condamnés à subir la fin lamentable des nations décadentes,
et condamnés sans ressource?