C’est là qu’Arnet porta son fameux toast:
--Maurin, Messiès, était roi des Maures, et, en cette qualité, cousin de
tous les chefs d’État. Moi, j’étais un bon cousin de Maurin. Et les
cousins de nos cousins étant nos cousins, je bois à la santé de mon
cousin, le Président de la République.
De ce toast, le succès fut grand. On applaudit à tout rompre. Et, comme
les tambourins et les galoubets invitaient un chacun à courir vers la
salle de bal, on s’y rendit au milieu des rires et des chansons. Les
filles des Mayons rayonnaient de gaieté. Tout était lumière. Les yeux
noirs pétillaient de malice heureuse. M. le Maire marchait entouré de
félicitations sur le succès de la journée.
Le bal s’ouvrit dans la salle verte, close par des guirlandes de myrte
et de laurier. Les pavillons ondulaient à la brise. Des étamines
multicolores, horizontalement tendues, couvraient toute la petite place.
De cette place part une rue courte qui va tout à coup plongeant dans la
forêt de châtaigniers--et qui, en souvenir de cette journée, fut
baptisée du nom de Jean d’Auriol.
L’occasion était bonne pour Arlette de se faire remarquer de chacun, et,
en particulier, de Victorin, venu à la fête comme tous les gens des
environs.
Elle était sur son trente-et-un, Arlette. Elle avait un chapeau quatre
fois plus grand que sa tête, traversé de longues épingles aux pointes
emboulées comme les cornes d’un taureau de Camargue. Sa robe, à carreaux
de couleurs voyantes et alternées, était comme un vitrail de brasserie
allemande. Ses talons semblaient de petites échasses, et l’obligeaient à
marcher sur ses pointes. Elle avait une ombrelle groseille. Et, détail
charmant, ses doigts, qui pinçaient un mouchoir de poupée bordé d’un
feston rose, retenaient un porte-monnaie à mailles d’acier qui se
donnait, au moyen d’un peu de coton, ce que le poète Dol, de Draguignan,
eût appelé «une obésité frauduleuse.»
On dit que l’amour est affligé de cécité. Peut-être serait-il plus juste
de le dire affligé d’un daltonisme spécial qui lui montre en beau les
plus vilaines couleurs.
Victorin, qui pourtant avait vu des couchers de soleil, regardait
Arlette avec complaisance. En cela fils des Maures, nos ancêtres, il ne
détestait pas les tons criards et disparates, qui, du reste, perdent de
leur brutalité dans la violence des «escandilhados» (embrasements de
soleil) qui la font comme fondre et s’unifier en eux.
Sur le passage d’Arlette, on se retournait, ou pour l’admirer ou pour
sourire,--mais on la regardait et elle était heureuse.
Victorin s’approcha d’elle.
--Je t’ai gardé, dit-elle, la première contredanse, mon beau Victorin.
--Ma jolie Arlette, répondit-il, tu me l’avais promise.
Ils marchaient côte à côte, allant vers le bal, et, au son des
tambourins encore éloignés, leur démarche, involontairement, était un
peu dansante.
--Et alors? dit-il. Interrogation coutumière qui signifie: où en
sommes-nous?
Elle lui avoua comment elle l’avait suivi et surveillé en cachette,
quelques jours auparavant, quand il était allé lever le liège--et que
c’était l’amour et la jalousie qui l’avaient poussée à cela; mais que si
elle avait voulu se cacher d’abord, c’était de peur qu’on allât exciter,
avec des bavardages, les résistances du père de Victorin. Elle dit le
trouble qu’elle avait éprouvé lorsqu’il était tombé de l’arbre. Comment
Martine, jalouse aussi sans doute, l’avait laissée seule, évanouie,
auprès de l’arbre et combien elle avait eu envie d’aller faire une scène
à cette Martine, mais que, toujours par prudence, elle s’en était
empêchée.
Elle conclut:
--Tu ne l’aimes toujours pas, au moins, dis?
Très vivement, il dit que non; mais que Martine lui rappelait les beaux
jours d’enfance où, avec lui, elle jouait à attraper des cigales. A ses
yeux, Martine n’était pas une femme, comme elle, Arlette. Et puis, elle
ressemblait trop, en ses manières, à toutes les autres. Tandis
qu’Arlette... Il n’y en avait qu’une, comme Arlette.
--Et ton père? Est-ce qu’il est toujours aussi en colère contre moi?
--Je n’en suis pas sûr, mais je le crois. Tu sais, nous autres, à la
maison, on ne se parle guère. «Oui,» «non,» c’est tout; «tu feras ceci
ou cela demain,» rien de plus. On se pense les choses, on ne se les dit
pas. A quoi bon? On sait ce qui en est; il n’en faut pas plus. Voilà.
--Et le grand-père?
--Il est toujours là-haut, dans son lit. Il n’a que les yeux qui vivent.
Lui aussi, qui ne raconte rien, jamais, doit se penser beaucoup de
choses cachées. Qui sait ce qu’il y a dans cette tête? Je me dis
quelquefois qu’il doit y avoir comme beaucoup de tableaux pendus. Il les
regarde au-dedans de lui. Et ces tableaux sont vivants.
--Comme au cinéma, dit Arlette.
--Il y a des moissons, des vendanges--des chevaux qui tournent sur la
paille des aires, en été; des cuves pleines de grappes sur lesquelles on
danse à pieds nus, jambes nues; et puis, peut-être, des moustouïres, des
baisers de sa jeunesse sur l’aire, le soir, ou dans les vignes, le jour.
Et, sûrement encore, il y a des batailles, des soldats russes contre
lesquels se battent des Français. Et ceux-là lui plaisent beaucoup
aussi, puisqu’il a toujours gardé, accroché contre le mur, devant ses
yeux, au-dessus de son lit, le sabre de cavalerie que son père, à lui,
portait au temps du grand Napoléon. Lui-même a fait la campagne de
Crimée. Il aime les soldats. Et l’autre jour, en passant devant la porte
de sa chambre, grande ouverte, je l’ai entendu qui radotait des choses
de batailles. Entre ses dents, il répétait «Vive l’Empereur!» Tous ces
tableaux doivent vivre encore dans sa tête, mais il n’en dit rien. Il se
songe tout et ne dit rien. S’il comprend les choses que, des fois, nous
disons autour de lui, dans sa chambre, je n’en sais rien, il les
comprend, peut-être. Il m’aimait beaucoup quand j’étais petit. Il y a
quatre ans, il était encore, d’esprit, comme tout le monde. Et s’il
était maintenant comme il était alors, je lui aurais parlé de toi. Il
serait pour nous, je crois; il voudrait me faire plaisir. Et mon père
lui obéirait, parce qu’il a toujours pris et suivi son conseil; mais, à
présent, il ne faut pas songer à le consulter. Son esprit n’est pas plus
avec nous que l’esprit d’un mort.
Arlette frissonna; il étreignit son bras et frissonna à son tour. Ils
étaient assis tous deux, depuis un instant, sur le banc qui encadrait la
salle de bal. Les tambourins graves vibrèrent en cadence; le galoubet
les accompagna de ses notes narquoises--et Victorin et Arlette se
levèrent aussitôt. C’était une polka. Arlette, selon l’usage, mit
chacune de ses deux mains ouvertes sur chacune des épaules du jeune
homme, et lui, passant ses deux bras sous ceux de sa _cavalière_, lui
plaquait les mains sur les omoplates; et, au milieu des autres, qui
avaient la même attitude, ils tournèrent par petits sauts légers,
presque sur place, très lentement, très sérieusement comme tous les
autres; et, à voix basse, ils «se le comptaient au plus juste». Les
spectateurs regardaient en silence. On eût dit d’une danse rituelle.
Plus de rires, plus de conversations; le rythme du tambourin s’entendait
seul, réglant le bruit des pas sur le sol. La poussière se soulevait par
larges ondes illuminées de soleil, et l’on eût dit un nuage au milieu
duquel évoluait, dans un songe, la mystérieuse joie de désirer et
d’aimer.
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