MARTINE.

Au nord, les Cigalous et les cigales meurent;

Le myrte en fleurs périt s’il est déraciné;

Dans leur pays les vrais sages demeurent;

La terre la plus belle est celle où je suis né.

Victorin quitta son étagère. Il sauta à terre.

Une même émotion faisait trembler le cœur de tous ces hommes. Quelque

chose de plus émouvant que les paroles chantées se dégageait de ces

paroles mêmes; et c’était l’amour instinctif du pays natal, la douleur

de le quitter, la joie d’y vivre, l’orgueil de le savoir si beau et si

bon--et toute la misère d’aimer, et la vie, et l’amour, et on ne sait

quoi de plus que l’amour et la vie, un confus idéal, art, gloire ou

éternité.

Les cigales faisaient tressaillir l’atmosphère lourde. Midi écrasait la

plaine.

Martine apparut: ils applaudirent.

--Bravo, Martine! Elle a chanté comme un ange!

Ils l’entourèrent, lui faisant fête.

--Est-elle bonne, la soupe?...

--Si c’est Martine qui l’a faite, sûr qu’elle sera bonne!

--Quelle ménagère tu feras! Heureux coquin, celui qui te prendra ton

cœur.

--On ne me le prendra pas sans que je le donne, dit-elle en riant de

toutes ses belles dents blanches.

Tous l’admiraient; elle avait une démarche souple de bête libre, bien

faite et bien saine.

--Vive notre Martine!

--La carriole est là-bas, dit-elle, vous savez, à cent pas d’ici, sous

le _patriarche_, le plus vieux suve de la forêt, qui est si beau. Elle

est bien à l’ombre. Il y a tout le manger qu’il faut, pour tout le

monde; particulièrement une moissonneuse bien épaisse, et de l’eau bien

fraîche.

--Vive la Bouziane! répéta le plus vieux des rusquiers. C’est vrai

qu’elle a chanté aussi bien que l’ange Gabriel à la crèche!

--Quelle paire ça ferait avec Victorin!

--Ils pourraient chanter Cigalous ensemble! Ils feraient fortune!

On s’installait, près de la carriole, sous le patriarche, où l’ombre

était moins ardente. Importuné par les taons, le cheval arabe, dételé,

attaché au tronc du vieux suve, frappait sa croupe avec sa queue et son

ventre avec son pied, qui retombait lourdement sur le sol feutré d’un

lit de lichen épais.

Et pendant que toute la bande, assise à terre, commençait un repas bien

gagné,--tout là-bas, derrière les larges troncs écorchés, la pauvre

figure maigre et pâle d’Arlette, avec les yeux tout grands ouverts et

trop brillants, épiait sa rivale maudite et son trop beau «calignaire».

V

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 18 / 79 题