M. Augias, qui s’était levé, eut un sursaut:

--Misère de moi! Arlette! une Arlette!... qu’on appelle des Mayons, et

qui n’en est pas, des Mayons, puisque son père était un gavot paresseux,

venu un jour chez nous avec sa femme pour s’employer à la récolte des

châtaignes--et qui, jusqu’à sa mort d’ivrogne, est resté dans le pays

pour y donner l’exemple de la paresse et de l’ivrognerie! Il est mort de

ses vices, le pauvre bougre, et ce fut un bon débarras; mais il nous a

laissé de la graine d’alcoolique, et c’est un malheur pour la commune.

La mère est une pas grand’chose, plus bête que méchante, incapable de

donner à la fille un bon conseil et qui la laisse faire ses quatre

volontés... Arlette des Mayons! pauvres de nous! et Victorin a pu se

laisser prendre à ça! Misère et compagnie, voilà ce que c’est, son

Arlette! Et si elle entre dans cette maison Bouziane, elle en verra la

fin, pour sûr. Il faut empêcher ce malheur; et je m’y emploierai. Vous

pouvez le dire aux Bouziane, mon brave Arnet... Arlette! Arlette!

répétait M. Augias consterné.

Dans la petite salle, il se promenait avec agitation, allant d’un angle

à l’autre. Tout à coup, il se campa devant Arnet et s’écria:

--Vous avez connu mon fils, vous?

Arnet hocha la tête.

--Eh bien, reprit l’ancien instituteur, cette Arlette me le rappelle

tout à fait. Cet imbécile méprise le travail manuel, celui de paysan

surtout, parce qu’il a appris de moi b, a, ba, b, o, bo, sans parvenir à

l’écrire sans faute. Il se croyait un savant, il donnait son opinion sur

toutes les choses qu’il ignorait, et de quel air, il fallait voir! Quand

je le redressais, il me disait d’un air méprisant: «Vous autres, les

vieux, vous ne comprenez pas les générations nouvelles...» Oui, Arnet,

il me disait ça tous les jours que Dieu fait! Un jour, où je lui

demandais ce qu’il comptait faire plus tard, il me répondit avec une

assurance qui eût mérité des gifles: «Je me ferai député.» Dans son

ignorance d’orgueilleux, c’est la carrière qu’il avait choisie. Il

palabrait au café, et attendu qu’il pouvait parler deux heures durant,

sans s’arrêter et, comme on dit, sans cracher, les gens écoutaient

bouche bée, avec un étonnement qu’il prenait pour de l’admiration, les

sottises qu’il répétait de travers et qu’il avait lues dans les

gazettes. Il aurait pu être laboureur, et fier de ses travaux utiles,

comme le fut mon père, mais ce jeune anarchiste aurait rougi d’être un

travailleur de la terre. Arrangez ça comme vous pourrez! Il parlait avec

mépris et haine des riches--des exploiteurs du peuple, disait-il--mais

il n’avait qu’une ambition--qui était de devenir l’un d’eux, d’imiter ce

qu’il blâmait en eux, de s’habiller comme eux, d’avoir une lévite

(redingote), de porter une canne sur laquelle on ne peut pas s’appuyer,

et de boire au café en faisant une partie de dominos! Voilà l’homme! Et

ils sont quelques-uns comme ça! Et il y en a aussi, de ces pauvres

diables dans le genre de mon fils, mais qui, n’étant pas paresseux comme

mon fils, mais en train de faire fortune à force de malice, traitent

leurs ouvriers comme des nègres, tout en débitant de beaux discours

contre les vrais riches qui sont justes et humains. Et ces ouvriers,

qu’ils maltraitent, se prennent pourtant à leurs beaux discours. Et

cette Arlette est, je vous dis, de la même espèce maligne que mon

malheureux enfant. La petite instruction que leur a donnée l’école

primaire les a perdus tout simplement, parce qu’on n’est jamais parvenu

à leur faire comprendre comment l’instruction doit être employée!...

Lire, écrire, compter, ça devrait leur servir à faire mieux leurs

affaires, à ne pas se laisser tromper par leurs semblables;--un peu

d’histoire et de géographie, à leur donner une idée de leur patrie et du

monde, mais rien de tout cela! Ça ne fait que leur inspirer un orgueil

d’imbécillité. Et ces jeunes anarchistes, qui ne parlent que d’égalité,

se croient supérieurs en tout et à tous! L’égalité, pour eux, voilà ce

que c’est: c’est le droit de se croire au-dessus de ceux qui valent

mieux qu’eux-mêmes. Une trique, Arnet, une trique, voilà l’éducation

qu’il aurait fallu à mon fils. Et, comme je n’avais sur lui aucune

prise, aucun moyen de lui communiquer du bon sens, de lui inspirer des

idées morales, il est devenu je ne sais quoi, je ne sais où!... Il est

parti pour la ville,--parce qu’il peut s’y promener la canne à la main

sans qu’on rie de lui en le voyant passer, comme on le faisait ici, où

il étonnait bêtes et gens. Voilà mon malheur, Arnet!--Et cette Arlette

s’annonce comme une de ces sottes qui se perdront comme il se

perdra!--Voilà une petite impertinente qui ricane lorsqu’une belle

madame, passant aux Mayons, descend d’automobile avec un chapeau dont le

«haut» est trois fois plus large que sa tête--cette même Arlette se

prive souvent de pain pour s’acheter un chapeau de pacotille, mais de

forme pareille. Pour se procurer des romans qui lui montent la tête,

elle gaspille le pauvre argent que gagne sa mère. Elle parle avec une

bouche en cul de poule, comme les héroïnes de ces romans-là. Arlette a

des opinions littéraires et sociales, la malheureuse! Elle a lu _les

Désenchantées_ de M. Pierre Loti, et elle a une opinion sur la vie des

femmes turques. Elle approuve les suffragettes.

--Qu’est-ce que c’est que ça? dit Arnet.

--Ne l’apprenez jamais, Arnet, dit Augias. Arlette voudrait un jour être

conseiller municipal, conseiller général et député, comme mon fils! Et

pour cela Arlette voudrait voter comme les hommes. Et elle votera un

jour comme les hommes, elle, Arlette;--elle se recommande de Jeanne

d’Arc et de Madame George Sand pour réclamer le vote des femmes!

Arnet, d’un bond, s’était mis debout:

--Arlette veut voter! prononça-t-il stupéfait.

Puis, brusquement, comme un homme pressé de fuir un endroit dangereux:

--Adieu, monsieur Augias, j’ai mon compte pour aujourd’hui.

Sur le pas de la porte, il se retourna:

--Irez-vous voir bientôt les Bouziane, monsieur Augias?

--Tout à l’heure, Arnet. Il faut d’abord que je lui parle, à ce

Victorin.

Et Arnet, qui cheminait sur la route, entre les pins, répétait en

lui-même:

--Arlette veut voter!

Ayant remâché ce mot, il ajoutait avec une grimace:

--Ça, c’est plus fort que du poivre!

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 13 / 79 题