L’ANARCHISTE ET LA SUFFRAGETTE

M. Augias a soixante-cinq ans; il a été instituteur; un petit héritage

lui est échu. Il serait resté maître d’école si sa santé le lui eût

permis, parce qu’il aimait passionnément sa fonction dont il a gardé une

haute idée. M. Augias lit beaucoup; il apprend tous les jours; c’est un

philosophe. Aujourd’hui, sans faire mauvais ménage avec le curé, M.

Augias est devenu, étant de bon conseil, quelque chose comme le recteur

laïque du pays, qui s’en trouve bien.

A l’orée d’un bois de châtaigniers qui grimpe jusqu’à mi-côte la pente

des Maures, tout près des Mayons, le cabanon de M. Augias, blanc comme

neige, rit au soleil par ses trois fenêtres, une au rez-de-chaussée à

côté de l’unique porte, les deux autres au premier étage. Une terrasse

ombragée par une treille prolonge au dehors, pour ainsi dire, la pièce

d’en bas, qui est à la fois cuisine, salle à manger et salon. De cette

terrasse, comme des Mayons même, on domine l’admirable vallée de

l’Aille, toute l’étendue qui, de l’ouest à l’est, va de Pignans à

Vidauban. Presque en face, se dresse le Luc et son voisin, le vieux

Cannet du Luc, en sentinelle sur son cône bleuté. La plaine, couverte de

pins et de chênes-lièges, ne montre, à qui la regarde de la terrasse des

Mayons, que les cimes moutonnantes de ses forêts; elle apparaît de là

comme un vaste lac ondoyant et fasceyant au soleil. Cette mouvante

verdure cache un sol montueux par places, ravins et collines dont on

s’étonne en les parcourant. La plaine ne laisse pas deviner non plus à

qui la voit de haut les cultures spacieuses, voilées de monticules et de

pinèdes.

Au sud-est se dressent les derniers contreforts des Maures, les rochers

du Muy et de Roquebrune, sous lesquels commence la plaine de l’Argens ou

de Fréjus. Par-dessus ces rochers, et au-dessus de toute cette admirable

plaine, flotte une lumière chargée d’une sorte d’irisation constante;

c’est le fluide scintillement d’une impalpable poussière radiante, et où

les indigènes reconnaissent le voisinage de l’atmosphère maritime.

L’imperceptible vapeur qui s’exhale de la mer, comme la chaude haleine

qu’expirent les naseaux d’un cheval, presque toujours flotte épandue

au-dessus de ce lac de verdure mouvante; et, dans cette poudre dorée,

dans cet air diamanté, la lumière est comme multipliée, le soleil comme

répété tout entier dans des myriades d’infiniment petites étincelles.

Ainsi, durant l’été, un flamboiement formidable danse au-dessus des

cimes vertes, surchauffées, d’où il semble à toute heure que va jaillir

l’incendie.

Toute cette splendeur s’apaisait, vers cinq heures, en cette fin de

Juillet, lorsque maître Arnet, le vieux braconnier, heurta du bâton la

porte ouverte de maître Augias.

--Eh! mestre? y a degun? N’y a-t-il personne? Eh! maître?

--Holà! holà! Arnet, un peu de patience.

Maître Augias, le vieil instituteur, qui avait aimé son métier, et

l’avait quitté à regret pour d’impérieuses raisons de santé, en parlait

souvent, s’inquiétait des écoles, de leur avenir, des méthodes

nouvelles. Ce qu’il y avait en lui de meilleur, c’était son clair bon

sens. Et le bon sens étant la qualité maîtresse d’Arnet, ces deux hommes

très différents avaient fini par se rapprocher. Ce fut à la grande

surprise de tout le pays, car il fallait aller tout au fond des choses

pour comprendre quel lien rattachait «Mossieu» Augias, de bon sens

sévère, à maître Arnet, de bon sens jovial. Ils s’entendaient fort bien,

et sans qu’on sût bien pourquoi, ou plutôt parce que, inégaux par la

culture, ils se reconnaissaient pourtant de même race.

--Eh! monsieur Augias?

La voix répéta:

--J’y vais! Un peu de patience, Arnet.

Arnet,--c’est la forme provençale d’Ernest.

Un pas lent retentit. M. Augias, traînant un peu ses jambes lourdes de

rhumatismes, apparut au bas de l’étroit escalier. De sa calotte de curé,

qui cachait sa calvitie, s’échappaient en franges quelques cheveux

blancs. Son visage ovale, un peu jauni, rasé proprement, exprimait la

paix de l’âme, avec une certaine tristesse habituelle, que fréquemment

éclairait un sourire aussitôt disparu.

M. Augias était veuf. Il disait parfois qu’il avait perdu un fils chéri;

mais ce fils, Augustin, aujourd’hui âgé de vingt ans, n’était pas mort;

il avait «mal tourné». Fier de la petite instruction primaire qu’il

avait reçue dans une école du Var, dirigée jadis par son père, il

s’était cru poète et romancier. Il répandait en strophes puériles, mal

cadencées et mal rimées, une âme artificielle où s’alliait à un

romantisme attardé un futurisme incompréhensible. Son âme vraie n’était

que sottise ambitieuse, mégalomanie enfantine, révolte anarchique et

servilisme prudent. Son père, qui ne voulait plus le voir, se maudissait

lui-même de n’avoir pas su donner à son propre fils une règle morale;

mais il n’y avait plus rien à tenter pour sauver le jeune homme, dont il

n’avait plus de nouvelles depuis de longs mois. Le jeune gaillard était

resté quelque temps à Paris; et déjà il se sentait vaincu par la vie,

déclassé, perdu. Par orgueil, il n’osait plus revenir dans sa ville

natale. Il était, à l’heure présente, garçon de bureau dans une banque,

à Marseille. Son service consistait à balayer les salles tous les

matins, et à coucher, la nuit, dans une soupente, d’où il pouvait, par

un judas, surveiller les salles, qu’à la moindre alerte il éclairait en

mettant le doigt sur un bouton électrique. Pour remplir utilement cet

emploi, sa poésie et tous ses pauvres souvenirs scolaires lui étaient

parfaitement inutiles. Mais, le dimanche, il se promenait en veston noir

trop court, avec une cravate de soie rouge, et la canne à la main. Dans

ce costume, il était l’orgueil des bars de banlieue. Il y récitait,

devant des nervis éblouis, des poésies enflammées, traversées par tous

ses mauvais désirs de paresseux sans espérance.

M. Augias savait tout cela vaguement; et c’était la cause secrète des

tristesses du vieil instituteur honnête homme.

--Qu’est-ce qui vous amène, mon brave Arnet? Asseyez-vous.

Arnet ôta son feutre aux bords dentelés par l’usure, et s’assit sur une

des quatre chaises de paille qui entouraient la table de bois blanc,

bien frottée.

M. Augias était son propre serviteur; il faisait son lit tous les matins

de bonne heure, mettait en ordre sa maison, raccommodait ses vêtements

et son linge, allait aux provisions, préparait ses repas. Arnet, dans sa

hutte construite de ses mains, beaucoup plus haut sur la pente des

Maures, dans la forêt de châtaigniers, se livrait à des occupations du

même genre et cette conformité d’habitudes le rapprochait encore

d’Augias. Seulement, l’habitation d’Arnet était un peu celle d’un

sauvage; l’intérieur d’Augias était celui d’un civilisé rustique.

Lorsque Arnet fut assis, M. Augias ouvrit une armoire, prit deux tasses

à fleurs jaunes et rouges et les plaça sur la table. Sur le fourneau, un

«toupin» vernissé était en train de bourdonner la chanson de l’eau qui

dansote; dans l’eau bouillante, il jeta trois cuillerées de café et

retira le toupin du feu; puis il y versa une cuillerée d’eau froide,--ce

qui fit tomber au fond le marc alourdi...

--Le bon café à la sarrazine, comme le faisaient nos grand’mères, dit

Augias.

--Il n’y a rien de meilleur, fit Arnet. Nous ne sommes pas de ces gens à

qui il faut des cafetières à compartiments, monsieur Augias. Votre café

est digne d’un roi.

--Maurin des Maures en a souvent goûté, de mon café, prononça M. Augias.

Et c’était le roi de nos petites montagnes, celui-là!

--Et c’était mon cousin second, dit Arnet... Je suis conséquemment le

cousin d’un roi et d’un roi républicain, dont le souvenir réjouira

encore les enfants de nos enfants! Je l’ai suivi souventes fois à la

chasse, ce Maurin, acheva Arnet en souriant. Il avait de bonnes idées et

de bonnes jambes.

--Et du bon sens, dit M. Augias.

--Quand je parle, poursuivit Arnet, il m’arrive, beaucoup souvent, de

m’apercevoir que je répète des choses que Maurin a dites, et, alors, par

là, je suis sûr de bien dire et d’être approuvé. Et, si aujourd’hui, je

viens vous voir, c’est justement pour vous parler comme il aurait pu le

faire, monsieur Augias. Et je viens de la part de mon ami Bouziane.

--Je vous écoute.

--Voilà, dit Arnet en humant son café et en allumant sa pipe; le fils

Bouziane...

--Victorin, souligna M. Augias.

--Oui, Victorin, qui est fils unique, avance vers l’âge de se marier,

quoiqu’un peu jeune, n’ayant que vingt ans, comme vous savez, et c’est

un brave «pitoua».

--Comme il nous en faudrait beaucoup, affirma M. Augias avec toute sa

gravité.

--Oui, dit Arnet, il est brave, il travaille comme pas un, il est de

bonne tournure; pour tout dire en un mot, il a de bons principes, comme

vous me l’avez répété quelquefois.

--Eh! dit Augias, parce qu’il a appris b, a, ba, et deux et deux font

quatre, il ne «s’en croit» pas pour cela, comme tant d’autres; il ne

décide pas sur les choses qu’il ne connaît point, et il se garde de se

croire aussi savant que les plus grands savants. Je lui ai entendu dire

que, selon lui, on ne doit faire députés que des gens capables de

comprendre les lois qui existent, puisqu’ils sont appelés à en fabriquer

de nouvelles, et il ajoutait qu’un charretier est un homme qui doit

savoir mener chevaux et charrette.

--Pour sûr, dit Arnet grave à son tour; seulement, il y a beaucoup de

ces conducteurs pour rire, assis sur «l’asseti» des chars-à-bancs, avec

les rênes lâches,--et qui croient mener leur bête, cheval, mulet ou

âne;--lorsque, bien entendu, c’est leur bête,--cheval, âne ou mulet--qui

les conduit à la foire, par la force de l’habitude.

--Si nous en revenions à ce que vous voulez dire de Victorin, hein, ami

Arnet?

--Patience! fit Arnet, je sais très bien où je vais en arriver, monsieur

Augias; mais, quand je me rends au travail à travers champs, j’ai

coutume, s’il me part «une» lièvre ou un perdreau entre les jambes, de

le mettre dans ma carnassière. C’est tant de pris en passant; et, de

même, si en marchant vers ce que j’ai à vous dire, je rencontre une

bonne idée sur ma route, je m’y arrête un peu; qu’elle vous parte des

pieds, ou qu’elle parte des miens... Il m’arrive même d’y perdre un peu

trop de temps comme pour la perdrix ou la lièvre quand je vais à mon

travail, mais je n’ai jamais pu me corriger d’être curieux, pas mal

bavard et enragé braconnier.

Ici, M. Augias sourit, mais il se garda de répondre, car il connaissait

l’éloquence de son ami, et qu’elle pourrait fort bien l’entraîner à

parcourir, de digression en digression, le champ sans limite de la

sagesse populaire.

Un assez long silence se fit.

--Oui, déclara tout à coup Arnet, répondant à ses propres rêveries, ce

Victorin est un gaillard. Il a le cœur d’un lion et les jambes d’un

lièvre,--les jambes que j’avais quand je faisais courir les pèlerins...

--Nous y voilà, pensa Augias. Il va me conter un de ses bons tours de

braconnier incorrigible.

Mais Arnet ajouta:

--Je vous dirai une autre fois une de mes histoires de gendarmes...

celle, par exemple...

--C’est cela, une autre fois, Arnet, une autre fois! Pour aujourd’hui,

qu’avez-vous à me dire de Victorin?

--J’ai à vous dire que les Bouziane ont besoin de vos conseils,

c’est-à-dire qu’ils n’en ont pas besoin pour eux, mais que vous en

donniez à leur Victorin. Eux, ils savent très bien ce qu’ils veulent et

que vous serez d’accord avec eux, et que vous conseillerez ce garçon qui

prend le chemin qu’il faut pour faire une bêtise, des grosses. Alors, le

père de Victorin m’a dit comme ça, m’a dit:

«Arnet, tu verras un de ces jours M. Augias qui est ton ami--et cette

parole de Bouziane me fait honneur, monsieur Augias--et quand tu verras

M. Augias, ton ami, dis-lui de nous aider et qu’il montre à notre

Victorin où est son devoir.»

--Et à quelle occasion, Arnet?

--A l’occasion du grand amour qui le tient pour une fille qui n’est pas

celle que son père voudrait lui voir épouser.

--Et qui son père voudrait-il lui voir épouser?

--Martine Revertégat.

--Bonne affaire, ça! Ces Revertégat sont des gens à l’ancienne.

--Comme les Bouziane; la vraie race d’ici. C’est souche de bon bois,

vieille vigne de pays; rien des «américains».

Sur ce mot, il y eut un silence, pendant lequel les deux hommes revirent

le temps d’avant le phylloxéra, l’époque où les ceps américains

n’avaient pas envahi la Provence, où la vieille vigne française exempte

de maladie traînait ses sarments paresseux sur la terre provençale et

donnait un vin autrement joyeux que celui des ceps d’Amérique, qui ont

trop voyagé et sont d’une autre terre. Le vin d’aujourd’hui, on le

travaille et on le fraude en vue du rapport et non plus pour la joie de

le produire et de le boire!

--Tout ça ne dit pas quelle est la gueuse que Victorin peut préférer à

Martine, interrogea enfin M. Augias.

--Il lui préfère Arlette des Mayons, dit Arnet gravement.

Arlette des Mayons: Roman de la terre et de l'école · 第 12 / 79 题