POUVOIRS LÉGISLATIFS.

Division du corps législatif en deux branches. -- Différences

dans la manière de former les deux chambres. -- Le principe de

l'indépendance des États triomphe dans la formation du sénat. --

Le dogme de la souveraineté nationale, dans la composition de la

chambre des représentants. -- Effets singuliers qui résultent de

ceci, que les constitutions ne sont logiques que quand les

peuples sont jeunes.

Dans l'organisation des pouvoirs de l'Union, on suivit en beaucoup de

points le plan qui était tracé d'avance par la constitution particulière

de chacun des États.

Le corps législatif fédéral de l'Union se composa d'un sénat et d'une

chambre des représentants.

L'esprit de conciliation fit suivre dans la formation de chacune de ces

assemblées des règles diverses.

J'ai fait sentir plus haut que, quand on avait voulu établir la

constitution fédérale, deux intérêts opposés s'étaient trouvés en

présence. Ces deux intérêts avaient donné naissance à deux opinions.

Les uns voulaient faire de l'Union une ligue d'États indépendants, une

sorte de congrès, où les représentants de peuples distincts viendraient

discuter certains points d'intérêt commun.

Les autres voulaient réunir tous les habitants des anciennes colonies

dans un seul et même peuple, et leur donner un gouvernement qui, bien

que sa sphère fût bornée, pût agir cependant, dans cette sphère, comme

le seul et unique représentant de la nation. Les conséquences pratiques

de ces deux théories étaient fort diverses.

Ainsi, s'agissait-il d'organiser une ligue et non un gouvernement

national, c'était à la majorité des États à faire la loi, et non point à

la majorité des habitants de l'Union. Car chaque État, grand ou petit,

conservait alors son caractère de puissance indépendante, et entrait

dans l'Union sur le pied d'une égalité parfaite.

Du moment, au contraire, où l'on considérait les habitants des

États-Unis comme formant un seul et même peuple, il était naturel que la

majorité seule des citoyens de l'Union fît la loi.

On comprend que les petits États ne pouvaient consentir à l'application

de cette doctrine sans abdiquer complétement leur existence, dans ce qui

regardait la souveraineté fédérale; car de puissance corégulatrice, ils

devenaient fraction insignifiante d'un grand peuple. Le premier système

leur eût accordé une puissance déraisonnable; le second les annulait.

Dans cet état de choses, il arriva ce qui arrive presque toujours

lorsque les intérêts sont en opposition avec les raisonnements: on fit

plier les règles de la logique. Les législateurs adoptèrent un terme

moyen qui conciliait de force deux systèmes théoriquement

inconciliables.

Le principe de l'indépendance des États triompha dans la formation du

sénat; le dogme de la souveraineté nationale, dans la composition de la

chambre des représentants.

Chaque État dut envoyer deux sénateurs au congrès et un certain nombre

de représentants, en proportion de sa population[135].

[Note 135: Tous les dix ans, le congrès fixe de nouveau le

nombre des députés que chaque État doit envoyer à la chambre

des représentants. Le nombre total était de 69 en 1789; il

était en 1833 de 240. (_American almanac_, 1834, p. 194.)

La constitution avait dit qu'il n'y aurait pas plus d'un

représentant par 30,000 personnes; mais elle n'avait pas fixé

de limite en moins. Le congrès n'a pas cru devoir accroître

le nombre des représentants dans la proportion de

l'accroissement de la population. Par la première loi qui

intervint sur ce sujet, le 14 avril 1792 (voyez _laws of the

United States_ by Story, vol. 1, p. 135), il fut décidé qu'il

y aurait un représentant par 33,000 habitants. La dernière

loi, qui est intervenue en 1832, fixa le nombre à 1

représentant par 48,000 habitants. La population représentée

se compose de tous les hommes libres, et des trois cinquièmes

du nombre des esclaves.]

Il résulte de cet arrangement que, de nos jours, l'État de New-York a au

congrès quarante représentants et seulement deux sénateurs; l'État de

Delaware deux sénateurs et seulement un représentant. L'État de Delaware

est donc, dans le sénat, l'égal de l'État de New-York; tandis que

celui-ci a, dans la chambre des représentants, quarante fois plus

d'influence que le premier. Ainsi, il peut arriver que la minorité de la

nation, dominant le sénat, paralyse entièrement les volontés de la

majorité, représentée par l'autre chambre; ce qui est contraire à

l'esprit des gouvernements constitutionnels.

Tout ceci montre bien à quel degré il est rare et difficile de lier

entre elles d'une manière logique et rationnelle toutes les parties de

la législation.

Le temps fait toujours naître à la longue, chez le même peuple, des

intérêts différents, et consacre des droits divers. Lorsqu'il s'agit

ensuite d'établir une constitution générale, chacun de ces intérêts et

de ces droits forme comme autant d'obstacles naturels qui s'opposent à

ce qu'aucun principe politique ne suive toutes ses conséquences. C'est

donc seulement à la naissance des sociétés qu'on peut être complétement

logique dans les lois. Lorsque vous voyez un peuple jouir de cet

avantage, ne vous hâtez pas de conclure qu'il est sage; pensez plutôt

qu'il est jeune.

À l'époque où la constitution fédérale a été formée, il n'existait

encore parmi les Anglo-Américains que deux intérêts positivement opposés

l'un à l'autre: l'intérêt d'individualité pour les États particuliers,

l'intérêt d'union pour le peuple entier; et il a fallu en venir à un

compromis.

On doit reconnaître, toutefois, que cette partie de la constatation n'a

point, jusqu'à présent, produit les maux qu'on pouvait craindre.

Tous les États sont jeunes; ils sont rapprochés les uns des autres; ils

ont des moeurs, des idées et des besoins homogènes; la différence qui

résulte de leur plus ou moins de grandeur, ne suffit pas pour leur

donner des intérêts fort opposés. On n'a donc jamais vu les petits États

se liguer, dans le sénat, contre les desseins des grands. D'ailleurs, il

y a une force tellement irrésistible dans l'expression légale des

volontés de tout un peuple, que, la majorité venant à s'exprimer par

l'organe de la chambre des représentants, le sénat se trouve bien faible

en sa présence.

De plus, il ne faut pas oublier qu'il ne dépendait pas des législateurs

américains de faire une seule et même nation du peuple auquel ils

voulaient donner des lois. Le but de la constitution fédérale n'était

pas de détruire l'existence des États, mais seulement de la restreindre.

Du moment donc où on laissait un pouvoir réel à ces corps secondaires

(et on ne pouvait le leur ôter), on renonçait d'avance à employer

habituellement la contrainte pour les plier aux volontés de la majorité.

Ceci posé, l'introduction de leurs forces individuelles dans les rouages

du gouvernement fédéral n'avait rien d'extraordinaire. Elle ne faisait

que constater un fait existant, celui d'une puissance reconnue qu'il

fallait ménager et non violenter.

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De la Démocratie en Amérique, tome premier et augmentée d'un Avertissement et d'un Examen comparatif de la Démocratie aux États-Unis et en Suisse · 第 50 / 158 题