HISTORIQUE DE LA CONSTITUTION FÉDÉRALE.

Origine de la première Union. -- Sa faiblesse. -- Le congrès en

appelle au pouvoir constituant. -- Intervalle de deux années qui

s'écoule entre ce moment et celui où la nouvelle constitution est

promulguée.

Les treize colonies qui secouèrent simultanément le joug de

l'Angleterre à la fin du siècle dernier avaient, comme je l'ai déjà dit,

la même religion, la même langue, les mêmes moeurs, presque les mêmes

lois; elles luttaient contre un ennemi commun; elles devaient donc avoir

de fortes raisons pour s'unir intimement les unes aux autres, et

s'absorber dans une seule et même nation.

Mais chacune d'elles, ayant toujours eu une existence à part et un

gouvernement à sa portée, s'était créé des intérêts ainsi que des usages

particuliers, et répugnait à une union solide et complète qui eût fait

disparaître son importance individuelle dans une importance commune. De

là, deux tendances opposées: l'une qui portait les Anglo-Américains à

s'unir, l'autre qui les portait à se diviser.

Tant que dura la guerre avec la mère-patrie, la nécessité fit prévaloir

le principe de l'union. Et quoique les lois qui constituaient cette

union fussent défectueuses, le lien commun subsista en dépit

d'elles[123].

[Note 123: Voyez les articles de la première confédération

formée en 1778. Cette constitution fédérale ne fut adoptée

par tous les États qu'en 1781.

Voyez également l'analyse que fait de cette constitution le

_Fédéraliste_, depuis le nº 15 jusqu'au nº 22 inclusivement,

et M. Story dans ses Commentaires sur la constitution des

États-Unis, p. 85-115.]

Mais dès que la paix fut conclue, les vices de la législation se

montrèrent à découvert: l'État parut se dissoudre tout-à-coup. Chaque

colonie, devenue une république indépendante, s'empara de la

souveraineté entière. Le gouvernement fédéral, que sa constitution même

condamnait à la faiblesse, et que le sentiment du danger public ne

soutenait plus, vit son pavillon abandonné aux outrages des grands

peuples de l'Europe, tandis qu'il ne pouvait trouver assez de ressource

pour tenir tête aux nations indiennes, et payer l'intérêt des dettes

contractées pendant la guerre de l'Indépendance. Près de périr, il

déclara lui-même officiellement son impuissance et en appela au pouvoir

constituant[124].

[Note 124: Ce fut le 21 février 1787 que le congrès fit cette

déclaration.]

Si jamais l'Amérique sut s'élever pour quelques instants à ce haut degré

de gloire où l'imagination orgueilleuse de ses habitants voudrait sans

cesse nous la montrer, ce fut dans ce moment suprême, où le pouvoir

national venait en quelque sorte d'abdiquer l'empire.

Qu'un peuple lutte avec énergie pour conquérir son indépendance, c'est

un spectacle que tous les siècles ont pu fournir. On a beaucoup exagéré,

d'ailleurs, les efforts que firent les Américains pour se soustraire au

joug des Anglais. Séparés par 1,300 lieues de mer de leurs ennemis,

secourus par un puissant allié, les États-Unis durent la victoire à leur

position bien plus encore qu'à la valeur de leurs armées, ou au

patriotisme de leurs citoyens. Qui oserait comparer la guerre d'Amérique

aux guerres de la révolution française, et les efforts des Américains

aux nôtres, alors que la France, en butte aux attaques de l'Europe

entière, sans argent, sans crédit, sans alliés, jetait le vingtième de

sa population au-devant de ses ennemis, étouffant d'une main l'incendie

qui dévorait ses entrailles, et de l'autre promenant la torche autour

d'elle? Mais ce qui est nouveau dans l'histoire des sociétés, c'est de

voir un grand peuple, averti par ses législateurs que les rouages du

gouvernement s'arrêtent, tourner sans précipitation et sans crainte ses

regards sur lui-même, sonder la profondeur du mal, se contenir pendant

deux ans entiers, afin d'en découvrir à loisir le remède, et, lorsque ce

remède est indiqué, s'y soumettre volontairement sans qu'il en coûte une

larme ni une goutte de sang à l'humanité.

Lorsque l'insuffisance de la première constitution fédérale se fit

sentir, l'effervescence des passions politiques qu'avait fait naître la

révolution était en partie calmée, et tous les grands hommes qu'elle

avait créés existaient encore. Ce fut un double bonheur pour l'Amérique.

L'assemblée peu nombreuse[125], qui se chargea de rédiger la seconde

constitution, renfermait les plus beaux esprits et les plus nobles

caractères qui eussent jamais paru dans le Nouveau-Monde. Georges

Washington la présidait.

[Note 125: Elle n'était composée que de 25 membres.

Washington, Madisson, Hamilton, les deux Morris, en faisaient

partie.]

Cette commission nationale, après de longues et mûres délibérations,

offrit enfin à l'adoption du peuple le corps de lois organiques qui

régit encore de nos jours l'Union. Tous les États l'adoptèrent

successivement[126]. Le nouveau gouvernement fédéral entra en fonctions

en 1789, après deux ans d'interrègne. La révolution d'Amérique finit

donc précisément au moment où commençait la nôtre.

[Note 126: Ce ne furent point les législateurs qui

l'adoptèrent. Le peuple nomma pour ce seul objet des députés.

La nouvelle constitution fut dans chacune de ces assemblées

l'objet de discussions approfondies.]

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De la Démocratie en Amérique, tome premier et augmentée d'un Avertissement et d'un Examen comparatif de la Démocratie aux États-Unis et en Suisse · 第 46 / 158 题