IDÉES GÉNÉRALES SUR L'ADMINISTRATION AUX ÉTATS-UNIS.

En quoi les États de l'Union diffèrent entre eux, par le système

d'administration. -- Vie communale moins active et moins complète

à mesure qu'on descend vers le midi. -- Le pouvoir du magistrat

devient alors plus grand, celui de l'électeur plus petit. --

L'administration passe de la commune au comté. -- États de

New-York, d'Ohio, de Pensylvanie. -- Principes administratifs

applicables à toute l'Union. -- Élection des fonctionnaires

publics ou inamovibilité de leurs fonctions. -- Absence de

hiérarchie. -- Introduction des moyens judiciaires dans

l'administration.

J'ai annoncé précédemment, qu'après avoir examiné en détail la

constitution de la commune et du comté dans la Nouvelle-Angleterre, je

jetterais un coup d'oeil général sur le reste de l'Union.

Il y a des communes et une vie communale dans chaque État; mais dans

aucun des États confédérés on ne rencontre une commune identiquement

semblable à celle de la Nouvelle-Angleterre.

À mesure qu'on descend vers le midi, on s'aperçoit que la vie communale

devient moins active; la commune a moins de magistrats, de droits et de

devoirs; la population n'y exerce pas une influence si directe sur les

affaires; les assemblées communales sont moins fréquentes et s'étendent

à moins d'objets. Le pouvoir du magistrat élu est donc comparativement

plus grand et celui de l'électeur plus petit, l'esprit communal y est

moins éveillé et moins puissant[103].

[Note 103: Voyez pour le détail, _The Revised statutes_ de

l'État de New-York, à la partie I, chap. XI, intitulé: _Of

the powers, duties and privileges of towns._ Des droits, des

obligations et des priviléges des communes, vol. 1, p.

336-364.

Voyez dans le recueil intitulé: _Digest of the laws of

Pensylvania_, les mots _Assessors_, _Collectors_,

_Constables_, _Overseers of the poor_, _Supervisor of

highway_. Et dans le recueil intitulé: _Acts of a general

nature of the state of Ohio_, la loi du 25 février 1834,

relative aux communes, p. 412. Et ensuite les dispositions

particulières relatives aux divers officiers communaux, tels

que: _Township's Clerks_, _Trustees_, _Overseers of the

poor_, _Fence-Niewers_, _Appraisers of property_, _Township's

Treasure_, _Constables_, _Supervisors of highways_.]

On commence à apercevoir ces différences dans l'État de New-York; elles

sont déjà très sensibles dans la Pensylvanie; mais elles deviennent

moins frappantes lorsqu'on s'avance vers le nord-ouest. La plupart des

émigrants qui vont fonder les États du nord-ouest sortent de la

Nouvelle-Angleterre, et ils transportent les habitudes administratives

de la mère-patrie dans leur patrie adoptive. La commune de l'Ohio a

beaucoup d'analogie avec la commune du Massachusetts.

Nous avons vu qu'au Massachusetts le principe de l'administration

publique se trouve dans la commune. La commune est le foyer dans lequel

viennent se réunir les intérêts et les affections des hommes. Mais il

cesse d'en être ainsi à mesure que l'on descend vers des États où les

lumières ne sont pas si universellement répandues, et où par conséquent

la commune offre moins de garanties de sagesse et moins d'éléments

d'administration. À mesure donc que l'on s'éloigne de la

Nouvelle-Angleterre, la vie communale passe en quelque sorte au comté.

Le comté devient le grand centre administratif, et forme le pouvoir

intermédiaire entre le gouvernement et les simples citoyens.

J'ai dit qu'au Massachusetts les affaires du comté sont dirigées par la

cour des sessions. La cour des sessions se compose d'un certain nombre

de magistrats nommés par le gouverneur et son conseil. Le comté n'a

point de représentation, et son budget est voté par la législature

nationale.

Dans le grand État de New-York, au contraire, dans l'État de l'Ohio et

dans la Pensylvanie, les habitants de chaque comté élisent un certain

nombre de députés; la réunion de ces députés forme une assemblée

représentative du comté[104].

[Note 104: Voyez _Revised statutes of the state of New-York_,

partie I, chap. XI, vol. 1, p. 340. _Id._, ch. XII; _Id._, p.

336. _Id._, _Acts of the state of Ohio_. Loi du 25 février

1824, relative aux county commissioners, p. 262.

Voyez _Digest of the laws Pensylvania_, aux mots

_County-States, and levies_, p. 170.

Dans l'État de New-York, chaque commune élit un député, et ce

même député participe en même temps à l'administration du

comté et à celle de la commune.]

L'assemblée du comté possède, dans de certaines limites, le droit

d'imposer les habitants; elle constitue, sous ce rapport, une véritable

législature; c'est elle en même temps qui administre le comté, dirige en

plusieurs cas l'administration des communes, et resserre leurs pouvoirs

dans des limites beaucoup plus étroites qu'au Massachusetts.

Ce sont là les principales différences que présente la constitution de

la commune et du comté dans les divers États confédérés. Si je voulais

descendre jusqu'aux détails des moyens d'exécution, j'aurais beaucoup

d'autres dissemblances à signaler encore. Mais mon but n'est pas de

faire un cours de droit administratif américain.

J'en ai dit assez, je pense, pour faire comprendre sur quels principes

généraux repose l'administration aux États-Unis. Ces principes sont

diversement appliqués; ils fournissent des conséquences plus ou moins

nombreuses suivant les lieux; mais au fond ils sont partout les mêmes.

Les lois varient; leur physionomie change; un même esprit les anime.

La commune et le comté ne sont pas constitués partout de la même

manière; mais on peut dire que l'organisation de la commune et du comté,

aux États-Unis, repose partout sur cette même idée; que chacun est le

meilleur juge de ce qui n'a rapport qu'à lui-même, et le plus en état de

pourvoir à ses besoins particuliers. La commune et le comté sont donc

chargés de veiller à leurs intérêts spéciaux. L'État gouverne et

n'administre pas. On rencontre des exceptions à ce principe, mais non un

principe contraire.

La première conséquence de cette doctrine a été de faire choisir, par

les habitants eux-mêmes, tous les administrateurs de la commune et du

comté, ou du moins de choisir ces magistrats exclusivement parmi eux.

Les administrateurs étant partout élus, ou du moins irrévocables, il en

est résulté que nulle part on n'a pu introduire les règles de la

hiérarchie. Il y a donc eu presque autant de fonctionnaires indépendants

que de fonctions. Le pouvoir administratif s'est trouvé disséminé en une

multitude de mains.

La hiérarchie administrative n'existant nulle part, les administrateurs

étant élus et irrévocables jusqu'à la fin du mandat, il s'en est suivi

l'obligation d'introduire plus ou moins les tribunaux dans

l'administration. De là le système des amendes, au moyen desquelles les

corps secondaires et leurs représentants sont contraints d'obéir aux

lois. On retrouve ce système d'un bout à l'autre de l'Union.

Du reste, le pouvoir de réprimer les délits administratifs, ou de faire

au besoin des actes d'administration, n'a point été accordé dans tous

les États aux mêmes juges.

Les Anglo-Américains ont puisé à une source commune l'institution des

juges de paix; on la retrouve dans tous les États. Mais ils n'en ont pas

toujours tiré le même parti.

Partout les juges de paix concourent à l'administration des communes et

des comtés[105], soit en administrant eux-mêmes, soit en réprimant

certains délits administratifs; mais, dans la plupart des États, les

plus graves de ces délits sont soumis aux tribunaux ordinaires.

[Note 105: Il y a même des États du Sud où les magistrats des

county-counts sont chargés de tout le détail de

l'administration. Voyez _The Statute of the state of

Tennessee_ aux art. _Judiciary_, _Taxes_...]

Ainsi donc, élections des fonctionnaires administratifs, ou

inamovibilité de leurs fonctions, absence de hiérarchie administrative,

introduction des moyens judiciaires dans le gouvernement secondaire de

la société, tels sont les caractères principaux auxquels on reconnaît

l'administration américaine, depuis le Maine jusqu'aux Florides.

Il y a quelques États dans lesquels on commence à apercevoir les traces

d'une centralisation administrative. L'État de New-York est le plus

avancé dans cette voie.

Dans l'État de New-York, les fonctionnaires du gouvernement central

exercent, en certains cas, une sorte de surveillance et de contrôle sur

la conduite des corps secondaires[106]. Ils forment, en certains autres,

une espèce de tribunal d'appel pour la décision des affaires[107]. Dans

l'État de New-York, les peines judiciaires sont moins employées

qu'ailleurs comme moyen administratif. Le droit de poursuivre les délits

administratifs y est aussi placé en moins de mains[108].

[Note 106: Exemple: la direction de l'instruction publique

est centralisée dans les mains du gouvernement. La

législature nomme les membres de l'Université, appelés

régents; le gouverneur et le lieutenant-gouverneur de l'État

en font nécessairement partie. (_Revised statutes_, vol. 1,

p. 456.) Les régents de l'Université visitent tous les ans

les colléges et les académies, et font un rapport annuel à la

législature; leur surveillance n'est point illusoire, par les

raisons particulières que voici: les colléges, afin de

devenir des corps constitués (corporations) qui puissent

acheter, vendre et posséder, ont besoin d'une charte; or

cette charte n'est accordée par la législature que de l'avis

des régents. Chaque année l'État distribue aux colléges et

académies les intérêts d'un fonds spécial créé pour

l'encouragement des études. Ce sont les régents qui sont les

distributeurs de cet argent. Voyez ch. XV, Instruction

publique, _Revised statutes_, vol. 1, p. 455.

Chaque année les commissaires des écoles publiques sont tenus

d'envoyer un rapport de la situation au surintendant de la

république. _Id._, p. 488.

Un rapport semblable doit lui être fait annuellement sur le

nombre et l'état des pauvres. _Id._, p. 681.]

[Note 107: Lorsque quelqu'un se croit lésé par certains actes

émanés des commissaires des écoles (ce sont des

fonctionnaires communaux), il peut en appeler au surintendant

des écoles primaires, dont la décision est finale. _Revised

statutes_, vol. 1, p. 487.

On trouve de loin en loin, dans les lois de l'État de

New-York, des dispositions analogues à celles que je viens de

citer comme exemples. Mais en général ces tentatives de

centralisation sont faibles et peu productives. En donnant

aux grands fonctionnaires de l'État le droit de surveiller et

de diriger les agents inférieurs, on ne leur donne point le

droit de les récompenser ou de les punir. Le même homme n'est

presque jamais chargé de donner l'ordre et de réprimer la

désobéissance; il a donc le droit de commander, mais non la

faculté de se faire obéir.

En 1830, le surintendant des écoles, dans son rapport annuel

à la législature, se plaignait de ce que plusieurs

commissaires des écoles ne lui avaient pas transmis, malgré

ses avis, les comptes qu'ils lui devaient. «Si cette omission

se renouvelle, ajoutait-il, je serai réduit à les poursuivre,

aux termes de la loi, devant les tribunaux compétents.»]

[Note 108: Exemple: l'officier du ministère dans chaque comté

(_district-attorney_) est chargé de poursuivre le

recouvrement de toutes les amendes s'élevant au-dessus de 50

dollars, à moins que le droit n'ait été donné expressément

par la loi à un autre magistrat. _Revised statutes_, part. I,

ch. X, vol. 1, p. 383.]

La même tendance se fait légèrement remarquer dans quelques autres

États[109]. Mais, en général, on peut dire que le caractère saillant de

l'administration publique aux États-Unis est d'être prodigieusement

décentralisée.

[Note 109: Il y a plusieurs traces de centralisation

administrative au Massachusetts. Exemple: les comités des

écoles communales sont chargés de faire chaque année un

rapport au secrétaire d'État. _Laws of Massachusetts_, vol.

1, p. 367.]

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De la Démocratie en Amérique, tome premier et augmentée d'un Avertissement et d'un Examen comparatif de la Démocratie aux États-Unis et en Suisse · 第 36 / 158 题