SCENE IX.

DORANTE, MARTON, ARLEQUIN.

ARLEQUIN.

Oh! ça, Monsieur, nous sommes donc l'un à l'autre, et vous avez le pas sur

moi. Je serai le valet qui sert, et vous le valet qui serez servi par

ordre.

MARTON.

Ce faquin, avec ses comparaisons! Va-t'en.

ARLEQUIN.

Un moment, avec votre permission. Monsieur, ne payerez-vous rien? Vous a-

t-on donné ordre d'être servi gratis?

(_Dorante rit_.)

MARTON.

Allons, laisse-nous. Madame te payera; n'est-ce pas assez?

ARLEQUIN.

Pardi,[31] Monsieur, je ne vous coûterai donc guère? On ne sauroit avoir

un valet à meilleur marché.

DORANTE.

Arlequin a raison. Tiens, voilà d'avance ce que je te donne.

ARLEQUIN.

Ah! voilà une action de maître. A votre aise le reste.[32]

DORANTE.

Va boire à ma santé.

ARLEQUIN, _s'en allant_.

Oh! s'il ne faut que boire afin qu'elle soit bonne, tant que je vivrai je

vous la promets excellente. (_A part._) Le gracieux camarade qui m'est

venu là par hasard.

SCÈNE X.

DORANTE, MARTON, Mme. ARGANTE, _qui arrive un instant après_.

MARTON.

Vous avez, lieu d'être satisfait de l'accueil de Madame; elle paroît faire

cas de vous, et tant mieux, nous n'y perdons point. Mais voici madame

Argante; je vous avertis que c'est sa mère, et je devine à peu près ce qui

l'amène.

Mme. ARGANTE, _femme brusque et vaine_.

Eh bien, Marton, ma fille a un nouvel intendant que son procureur lui a

donné, m'a-t-elle dit: j'en suis fâchée; cela n'est point obligeant pour

monsieur le Comte, qui lui en avoit retenu un: du moins devoit-elle

attendre, et les voir tous deux. D'où vient préférer celui-ci?[33] Quelle

espèce d'homme est-ce?

MARTON.

C'est Monsieur, Madame.

Mme. ARGANTE.

Eh! c'est Monsieur! Je ne m'en serais pas doutée: il est bien jeune.

MARTON.

A trente ans, on est en âge d'être intendant de maison, Madame.

Mme. ARGANTE.

C'est selon. Êtes-vous arrêté,[34] Monsieur?

DORANTE.

Oui, Madame.

Mme. ARGANTE.

Et de chez qui sortez-vous?

DORANTE.

De chez moi, Madame; je n'ai encore été chez personne.

Mme. ARGANTE.

De chez vous! Vous allez donc faire ici votre apprentissage?

MARTON.

Point du tout. Monsieur entend les affaires; il est fils d'un père

extrêmement habile.

Mme. ARGANTE, _à Marton, à part_.

Je n'ai pas grande opinion de cet homme-là. Est-ce là la figure d'un

intendant? Il n'en a non plus l'air...

MARTON, _à part aussi_.

L'air n'y fait rien: je vous réponds de lui; c'est l'homme qu'il nous

faut.

Mme. ARGANTE.

Pourvu que Monsieur ne s'écarte pas des intentions que nous avons, il me

sera indifférent que ce soit lui ou un autre.

DORANTE.

Peut-on savoir ces intentions, Madame?

Mme. ARGANTE.

Connoissez-vous monsieur le Comte Dorimont? C'est un homme d'un beau nom;

ma fille et lui alloient avoir un procès ensemble, au sujet d'une terre

considérable; il ne s'agissoit pas moins que de savoir à qui elle

resteroit, et on a songé à les marier, pour empêcher qu'ils ne plaident.

Ma fille est veuve d'un homme qui étoit fort considéré dans le monde, et

qui l'a laissée fort riche; mais madame la Comtesse Dorimont auroit un

rang si élevé, iroit de pair avec des personnes d'une si grande

distinction, qu'il me tarde[35] de voir ce mariage conclu; et, je l'avoue,

je serois charmée moi-même d'être la mère de madame la Comtesse Dorimont,

et de plus que cela peut-être: car monsieur le Comte Dorimont est en

passe[36] d'aller à tout.[37]

DORANTE.

Les paroles sont-elles données de part et d'autre?

Mme. ARGANTE.

Pas tout à fait encore, mais à peu près: ma fille n'en est pas éloignée.

Elle souhaiteroit seulement, dit-elle, d'être bien instruite de l'état de

l'affaire, et savoir si elle n'a pas meilleur droit que monsieur le Comte,

afin que, si elle l'épouse, il lui en ait plus d'obligation. Mais j'ai

quelquefois peur que ce ne soit une défaite.[38] Ma fille n'a qu'un

défaut, c'est que je ne lui trouve pas assez d'élévation[39]; le beau nom

de Dorimont et le rang de comtesse ne la touchent pas assez; elle ne sent

pas le désagrément qu'il y a de n'être qu'une bourgeoise. Elle s'endort

dans cet état[40], malgré le bien qu'elle a.

DORANTE, _doucement_.

Peut-être n'en sera-t-elle pas plus heureuse si elle en sort.

Mme. ARGANTE, _vivement_.

Il ne s'agit pas de ce que vous en pensez; gardez votre petite réflexion

roturière,[41] et servez-nous, si vous voulez être de nos amis.

MARTON.

C'est un petit trait de morale qui ne gâte rien à notre affaire.

Mme. ARGANTE.

Morale subalterne qui me déplaît.

DORANTE.

De quoi est-il question, Madame?

Mme. ARGANTE.

De dire à ma fille, quand vous aurez vu ses papiers, que son droit est le

moins bon; que, si elle plaidoit. elle perdroit.

DORANTE.

Si effectivement son droit est le plus foible, je ne manquerai pas de l'en

avertir. Madame,

Mme. ARGANTE, _à part, à Marton_.

Hum! quel esprit borné! (_A Dorante._) Vous n'y êtes point; ce n'est pas

là ce qu'on vous dit; on vous charge de lui parler ainsi indépendamment de

son droit bien ou mal fondé.

DORANTE.

Mais, Madame, il n'y auroit point de probité à la tromper.

Mme. ARGANTE.

De probité! J'en manque donc, moi? Quel raisonnement! C'est moi qui suis

sa mère, et qui vous ordonne de la tromper à son avantage, entendez-vous?

c'est moi, moi.

DORANTE.

Il y aura toujours de la mauvaise foi de ma part.

Mme. ARGANTE, _à part, à Marton_.

C'est un ignorant que cela, qu'il faut renvoyer. Adieu, monsieur l'homme

d'affaires, qui n'avez fait celles de personne.

(_Elle sort._)

SCÈNE XI.

DORANTE, MARTON.

DORANTE.

Cette mère-là ne ressemble guère à sa fille.

MARTON.

Oui, il y a quelque différence, et je suis fâchée de n'avoir pas eu le

temps de vous prévenir sur son humeur brusque. Elle est extrêmement

entêtée de ce mariage, comme vous voyez. Au surplus, que vous importe ce

que vous direz à la fille, dès que la mère sera votre garant? Vous n'aurez

rien à vous reprocher, ce me semble; ce ne sera pas là une tromperie.

DORANTE.

Eh! vous m'excuserez; ce sera toujours l'engager à prendre un parti

qu'elle ne prendroit peut-être pas sans cela. Puisque l'on veut que j'aide

à l'y déterminer, elle y résiste donc?

MARTON.

C'est par indolence.

DORANTE.

Croyez-moi, disons la vérité.

MARTON.

Oh! ça, il y a une petite raison à laquelle vous devez vous rendre: c'est

que monsieur le Comte me fait présent de mille écus le jour de la

signature du contrat; et cet argent-là, suivant le projet de monsieur

Remy, vous regarde aussi bien que moi, comme vous voyez.

DORANTE.

Tenez, Mademoiselle Marton, vous êtes la plus aimable fille du monde; mais

ce n'est que faute de réflexion que ces mille écus vous tentent.

MARTON.

Au contraire, c'est par réflexion qu'ils me tentent; plus j'y rêve, et

plus je les trouve bons.

DORANTE.

Mais vous aimez votre maîtresse; et, si elle n'étoit pas heureuse avec cet

homme-là, ne vous reprocheriez-vous pas d'y avoir contribué pour une

misérable somme?

MARTON.

Ma foi, vous avez beau dire: d'ailleurs, le Comte est un honnête homme, et

je n'y entends point de finesse.[42] Voilà Madame qui revient; elle a à

vous parier. Je me retire. Méditez sur cette somme, vous la goûterez aussi

bien que moi.

DORANTE.

Je ne suis pas si fâché de la tromper.

SCÈNE XII.

ARAMINTE, DORANTE.

ARAMINTE.

Vous avez donc vu ma mère?

DORANTE.

Oui, Madame; il n'y a qu'un moment.

ARAMINTE.

Elle me l'a dit, et voudroit bien que j'en eusse pris un autre que vous.

DORANTE.

Il me l'a paru.[43]

ARAMINTE.

Oui, mais ne vous embarrassez point, vous me convenez.

DORANTE.

Je n'ai point d'autre ambition.

ARAMINTE.

Parlons de ce que j'ai à vous dire; mais que ceci soit secret entre nous,

je vous prie.

DORANTE.

Je me trahirois plutôt moi-même.

ARAMINTE.

Je n'hésite point non plus à vous donner ma confiance. Voici ce que c'est:

on veut me marier avec monsieur le Comte Dorimont, pour éviter un grand

procès que nous aurions ensemble au sujet d'une terre que je possède.

DORANTE.

Je le sais, Madame, et j'ai eu le malheur d'avoir déplu tout à l'heure là-

dessus à madame Argante.

ARAMINTE.

Eh! d'où vient?[44]

DORANTE.

C'est que, si, dans votre procès, vous avez le bon droit de votre côté, on

souhaite que je vous dise le contraire, afin de vous engager plus vite à

ce mariage: et j'ai prié qu'on m'en dispensât.

ARAMINTE.

Que ma mère est frivole! Votre fidélité ne me surprend point; j'y

comptois. Faites toujours de même, et ne vous choquez point de ce que ma

mère vous a dit; je la désapprouve. A-t-elle tenu quelque discours

désagréable?

DORANTE.

Il n'importe, Madame; mon zèle et mon attachement en augmentent, voilà

tout.

ARAMINTE.

Et voilà aussi pourquoi je ne veux pas qu'on vous chagrine, et que j'y

mettrai bon ordre.[45] Qu'est-ce que cela signifie? Je me fâcherai, si

cela continue. Comment donc? vous ne seriez pas en repos! On aura de

mauvais procédés avec vous, parce que vous en avez d'estimables: cela

seroit plaisant![46]

DORANTE.

Madame, par toute la reconnoissance que je vous dois, n'y prenez point

garde: je suis confus de vos bontés, et je suis trop heureux d'avoir été

querellé.

ARAMINTE.

Je loue vos sentiments. Revenons à ce procès dont il est question: si je

n'épouse point monsieur le Comte...

SCÈNE XIII.

DORANTE, ARAMINTE, DUBOIS.

DUBOIS.

Madame la Marquise se porte mieux, Madame (_il feint de voir Dorante avec

surprise_), et vous est fort obligée... fort obligée de votre attention.

(_Dorante feint de détourner la tête pour se cacher de Dubois._)

ARAMINTE.

Voilà qui est bien.

DUBOIS, _regardant toujours Dorante_.

Madame, on m'a chargé aussi de vous dire un mot qui presse.

ARAMINTE.

De quoi s'agit-il?

DUBOIS.

Il m'est recommandé de ne vous parler qu'en particulier.

ARAMINTE, _à Dorante_.

Je n'ai point achevé ce que je voulois vous dire; laissez-moi, je vous

prie, un moment, et revenez.

SCÈNE XIV.

ARAMINTE, DUBOIS.

ARAMINTE.

Qu'est-ce que c'est donc que cet air étonné que tu as marqué, ce me

semble, en voyant Dorante? D'où vient cette attention à le regarder?

DUBOIS.

Ce n'est rien, sinon que je ne saurois plus avoir l'honneur de servir

Madame, et qu'il faut que je lui demande mon congé.

ARAMINTE, _surprise_.

Quoi! seulement pour avoir vu Dorante ici?

DUBOIS.

Savez-vous à qui vous avez à faire?

ARAMINTE.

Au neveu de monsieur Remy, mon procureur.

DUBOIS.

Eh! par quel tour d'adresse est-il connu de Madame? Comment a-t-il fait

pour arriver jusqu'ici?

ARAMINTE.

C'est monsieur Remy qui me l'a envoyé pour intendant.

DUBOIS.

Lui votre intendant! Et c'est monsieur Remy qui vous l'envoie! Hélas! le

bonhomme, il ne sait pas qui il vous donne: c'est un démon que ce garçon-

là.

ARAMINTE.

Mais que signifient tes exclamations? Explique-toi: est-ce

que tu le connois?

DUBOIS.

Si je le connois, Madame! si je le connois! Ah! vraiment oui; et il me

connoît bien aussi. N'avez-vous pas vu comme il se détournoit, de peur que

je ne le visse?

ARAMINTE.

Il est vrai, et tu me surprends à mon tour. Seroit-il capable de quelque

mauvaise action, que tu saches? Est-ce que ce n'est pas un honnête homme?

DUBOIS.

Lui? il n'y a point de plus brave homme dans toute la terre; il a, peut-

être, plus d'honneur à lui tout seul que cinquante honnêtes gens ensemble.

Oh! c'est une probité merveilleuse; il n'a peut-être pas son pareil.

ARAMINTE.

Eh! de quoi peut-il donc être question? D'où vient que tu m'alarmes? En

vérité, j'en suis toute émue.

DUBOIS.

Son défaut, c'est là. (_Il se touche le front._) C'est à la tête que le

mal le tient.

ARAMINTE.

A la tête?

DUBOIS.

Oui, il est timbré; mais timbré comme cent.[47]

ARAMINTE.

Dorante! Il m'a paru de très bon sens. Quelle preuve as-tu de sa folie?

DUBOIS.

Quelle preuve? Il y a six mois qu'il est tombé fou; il y a six mois qu'il

extravague d'amour, qu'il en a la cervelle brûlée,[48] qu'il en est comme

un perdu[49]; je dois bien le savoir, car j'étois à lui, je le servois, et

c'est ce qui m'a obligé de le quitter, et c'est ce qui me force de m'en

aller encore. Otez cela, c'est un homme incomparable.

ARAMINTE, _un peu boudant_.[50]

Oh bien! il sera, ce qu'il voudra, mais je ne le garderai pas: on a bien

affaire[51] d'un esprit renversé[52]! et peut-être encore, je gage, pour

quelque objet qui n'en vaut pas la peine: car les hommes ont des

fantaisies...

DUBOIS.

Ah! vous m'excuserez: pour ce qui est de l'objet, il n'y a rien à dire.

Malepeste![53] sa folie est de bon goût.

ARAMINTE.

N'importe, je veux le congédier. Est-ce que tu la connois, cette personne?

DUBOIS.

J'ai l'honneur de la voir tous les jours: c'est vous, Madame.

ARAMINTE.

Moi, dis-tu!

DUBOIS.

Il vous adore; il y a six mois qu'il n'en vit point, qu'il donnerait sa

vie pour avoir le plaisir de vous contempler un instant. Vous avez dû voir

qu'il a l'air enchanté quand il vous parle.

ARAMINTE.

Il y a bien en effet quelque petite chose qui m'a paru extraordinaire. Eh!

juste Ciel! le pauvre garçon, de quoi s'avise-t-il?

DUBOIS.

Vous ne croiriez pas jusqu'où va sa démence; elle le ruine, elle lui coupe

la gorge. Il est bien fait, d'une figure passable, bien élevé et de bonne

famille; mais il n'est pas riche, et vous saurez qu'il n'a tenu qu'à lui

d'épouser des femmes qui l'étoient, et de fort aimables, ma foi, qui

offroient de lui faire sa fortune, et qui auroient mérité qu'on la leur

fît à elles-mêmes. Il y en a une qui n'en sauroit revenir, et qui le

poursuit encore tous les jours; je le sais, car je l'ai rencontrée.

ARAMINTE, _avec négligence_.

Actuellement?

DUBOIS.

Oui, Madame, actuellement: une grande brune très piquante, et qu'il fuit.

Il n'y a pas moyen, Monsieur refuse tout. «Je les tromperois, me disoit-

il: je ne puis les aimer, mon coeur est parti »; ce qu'il disoit

quelquefois la larme à l'oeil: car il sent bien son tort.

ARAMINTE.

Cela est fâcheux. Mais où m'a-t-il vue avant que de[54] venir chez moi,

Dubois?

DUBOIS.

Hélas! Madame, ce fut un jour que vous sortîtes de l'Opéra qu'il perdit la

raison: c'était un vendredi, je m'en ressouviens; oui, un vendredi: il

vous vit descendre l'escalier, à ce qu'il me raconta, et vous suivit

jusqu'à votre carrosse; il avoit demandé votre nom, et je le trouvai qui

étoit comme extasié; il ne remuoit plus.

ARAMINTE.

Quelle aventure!

DUBOIS.

J'eus beau lui crier: «Monsieur!» Point de nouvelles, il n'y avoit plus

personne au logis.[55] A la fin. pourtant, il revint à lui avec un air

égaré; je le jetai dans une voiture, et nous retournâmes à la maison.

J'espérois que cela se passeroit, car je l'aimois. C'est le meilleur

maître! Point du tout, il n'y avoit plus de ressource: ce bon sens, cet

esprit jovial, cette humeur charmante, vous aviez tout expédié, et dès le

lendemain nous ne fîmes plus tous deux, lui, que rêver à vous, que vous

aimer; moi, d'épier[56] depuis le matin jusqu'au soir ou vous alliez.

ARAMINTE.

Tu m'étonnes à un point!...

DUBOIS.

Je me fis même ami d'un de vos gens qui n'y est plus, un garçon fort

exact, et qui m'instruisoit, et à qui je payois bouteille.[57] «C'est à la

Comédie[58] qu'on va»; me disoit-il et je courois faire mon rapport, sur

lequel, dès quatre heures,[59] mon homme étoit à la porte. «C'est chez

madame celle-ci, c'est chez madame celle-là»; et, sur cet avis, nous

allions toute la soirée habiter la rue, ne vous déplaise, pour voir Madame

entrer et sortir, lui dans un fiacre, et moi derrière; tous deux morfondus

et gelés, car c'étoit dans l'hiver[60]; lui ne s'en souciant guère, moi

jurant par ci par là[61] pour me soulager.

ARAMINTE.

Est-il possible?

DUBOIS.

Oui, Madame. A la fin, ce train de vie m'ennuya; ma santé s'altéroit, la

sienne aussi. Je lui fis accroire que vous étiez à la campagne: il le

crut, et j'eus quelque repos; mais n'alla-t-il pas deux jours après vous

rencontrer aux Tuileries,[62] où il avoit été s'attrister de votre

absence? Au retour il étoit furieux, il voulut me battre, tout bon qu'il

est; moi, je ne le voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite m'a

mis chez Madame, où, à force de se démener, je le trouve parvenu à votre

intendance, ce[63] qu'il ne troqueroit pas contre la place d'un empereur.

ARAMINTE.

Y a-t-il rien de si particulier? Je suis si lasse d'avoir des gens qui me

trompent que je me réjouissois de l'avoir, parce qu'il a de la probité: ce

n'est pas que je sois fâchée, car je suis bien au-dessus de cela.

DUBOIS.

Il y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit Madame, plus il

s'achève.

ARAMINTE.

Vraiment, je le renverrai bien; mais ce n'est pas là ce qui le guérira.

D'ailleurs, je ne sais que dire à monsieur Remy, qui me l'a recommandé, et

ceci m'embarrasse. Je ne vois pas trop comment m'en défaire honnêtement.

DUBOIS.

Oui; mais vous en ferez un incurable, Madame.

ARAMINTE, _vivement_.

Oh! tant pis pour lui. Je suis dans des circonstances où je ne saurois me

passer d'un intendant; et puis il n'y a pas tant de risque que tu le

crois: au contraire, s'il y avoit quelque chose qui pût ramener cet homme,

c'est l'habitude de me voir plus qu'il n'a fait; ce seroit même un service

à lui rendre.

DUBOIS.

Oui, c'est un remède bien innocent. Premièrement, il ne vous dira mot;

jamais vous n'entendrez parler de son amour.

ARAMINTE.

En es-tu bien sûr?

DUBOIS.

Oh! il ne faut pas en avoir peur: il mourroit plutôt. Il a un respect, une

adoration, une humilité pour vous, qui n'est pas concevable. Est-ce que

vous croyez qu'il songe à être aimé? Nullement, il dit que dans l'univers

il n'y a personne qui le mérite; il ne veut que vous voir, vous

considérer, regarder vos yeux, vos grâces, votre belle taille; et puis

c'est tout: il me l'a dit mille fois.

ARAMINTE, _haussant les épaules_,

Voilà qui est bien digne de compassion! Allons, je patienterai quelques

jours, en attendant que j'en aie un autre. Au surplus, ne crains rien, je

suis contente de toi; je récompenserai ton zèle, et je ne veux pas que tu

me quittes, entends-tu, Dubois?

DUBOIS.

Madame, je vous suis dévoué pour la vie.

ARAMINTE.

J'aurai soin de toi. Surtout qu'il ne sache pas que je suis instruite;

garde un profond secret, et que tout le monde, jusqu'à Marton, ignore ce

que tu m'as dit: ce sont de ces choses qui ne doivent jamais percer.[64]

DUBOIS.

Je n'en ai jamais parlé qu'à Madame.

ARAMINTE.

Le voici qui revient; va-t'en.

SCÈNE XV.

DORANTE, ARAMINTE.

ARAMINTE, _un moment seule_.

La vérité est que voici une confidence dont je me serois bien passée moi-

même.

DORANTE.

Madame, je me rends à vos ordres.

ARAMINTE.

Oui, Monsieur. De quoi vous parlois-je? Je l'ai oublié.

DORANTE.

D'un procès avec monsieur le Comte Dorimont.

ARAMINTE.

Je me remets;[65] je vous disois qu'on veut nous marier.

DORANTE.

Oui, Madame, et vous alliez, je crois, ajouter que vous n'étiez pas portée

à ce mariage.

ARAMINTE.

Il est vrai. J'avois envie de vous charger d'examiner l'affaire, afin de

savoir si je ne risquerois rien à plaider; mais je crois devoir vous

dispenser de ce travail: je ne suis pas sûre de pouvoir vous garder.

DORANTE.

Ah! Madame, vous avez eu la bonté de me rassurer là-dessus.

ARAMINTE.

Oui; mais je ne faisois pas reflexion que j'ai promis à monsieur le Comte

de prendre un intendant de sa main; vous voyez bien qu'il ne seroit pas

honnête de lui manquer de parole, et, du moins, faut-il que je parle à

celui qu'il m'amènera.

DORANTE.

Je ne suis pas heureux, rien ne me réussit, et j'aurai la douleur d'être

renvoyé.

ARAMINTE, _par foiblesse_.

Je ne dis pas cela; il n'y a rien de résolu là-dessus.

DORANTE.

Ne me laissez point dans l'incertitude où je suis, Madame.

ARAMINTE.

Eh! mais oui, je tâcherai que vous restiez; je tâcherai.

DORANTE.

Vous m'ordonnez donc de vous rendre compte de l'affaire en question?

ARAMINTE.

Attendons: si j'allois épouser le Comte, vous auriez pris une peine

inutile.

DORANTE.

Je croyois avoir entendu dire à Madame qu'elle n'avoit point de penchant

pour lui.

ARAMINTE.

Pas encore.

DORANTE.

Et, d'ailleurs, votre situation est si tranquille et si douce!

ARAMINTE, _à part_.

Je n'ai pas le courage de l'affliger!... Eh bien, oui-da,[66] examinez

toujours, examinez. J'ai des papiers dans mon cabinet, je vais les

chercher. Vous viendrez les prendre, et je vous les donnerai. (_En s'en

allant_.) Je n'oserois presque le regarder!

SCÈNE XVI.

DORANTE, DUBOIS, _venant d'un air mystérieux et comme passant_.[67]

DUBOIS.

Marton vous cherche pour vous montrer l'appartement qu'on vous destine.

Arlequin est allé boire; j'ai dit que j'allois vous avertir. Comment vous

traite-t-on?

DORANTE.

Qu'elle est aimable! Je suis enchanté! De quelle façon a-t-elle reçu ce

que tu lui as dit?

DUBOIS, _comme en fuyant_.

Elle opine tout doucement à vous garder par compassion: elle espère vous

guérir par l'habitude de la voir.

DORANTE, _charmé_.

Sincèrement?

DUBOIS.

Elle n'en réchappera point; c'est autant de pris.[68] Je m'en retourne.

DORANTE.

Reste, au contraire; je crois que voici Marton. Dis-lui que Madame

m'attend pour me remettre des papiers, et que j'irai la trouver dès que je

les aurai.

DUBOIS.

Partez: aussi bien ai-je un petit avis à donner à Marton. Il est bon de

jeter dans tous les esprits les soupçons dont nous avons besoin.

SCÈNE XVII.

DUBOIS, MARTON.

MARTON.

Où est donc Dorante? Il me semble l'avoir vu avec toi?

DUBOIS, _brusquement_.

Il dit que Madame l'attend pour des papiers, il reviendra ensuite. Au

reste, qu'est-il[69] nécessaire qu'il voie cet appartement? S'il n'en

vouloit pas, il seroit bien délicat; pardi,[70] je lui conseillerais...

MARTON.

Ce ne sont pas là tes affaires; je suis les ordres de Madame.

DUBOIS.

Madame est bonne et sage; mais prenez garde: ne trouvez-vous pas que ce

petit galant-là fait les yeux doux?

MARTON.

Il les fait comme il les a.[71]

DUBOIS.

Je me trompe fort si je n'ai pas vu la mine de ce freluquet considérer, je

ne sais où, celle de Madame.

MARTON.

Eh bien! est-ce qu'on te fâche quand on la trouve belle?

DUBOIS.

Non. Mais je me figure quelquefois qu'il n'est venu ici que pour la voir

de plus près.

MARTON, _riant_.

Ah! ah! quelle idée! Va, tu n'y entends rien; tu t'y connois mal.

DUBOIS, _riant_.

Ah! ah! je suis donc bien sot.

MARTON, _riant en s'en allant_.

Ah! ah! l'original avec ses observations!

DUBOIS, _seul_.

Allez, allez, prenez toujours.[72] J'aurai soin de vous les faire trouver

meilleures. Allons faire jouer toutes nos batteries.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

ARAMINTE, DORANTE.

DORANTE.

Non, Madame, vous ne risquez rien; vous pouvez plaider en toute sûreté.

J'ai même consulté plusieurs personnes, l'affaire est excellente; et, si

vous n'avez que le[73] motif dont vous parlez pour épouser monsieur le

Comte, rien ne vous oblige à ce mariage.

ARAMINTE.

Je l'affligerai beaucoup, et j'ai de la peine à m'y résoudre.

DORANTE.

Il ne seroit pas juste de vous sacrifier à la crainte de l'affliger.

ARAMINTE.

Mais avez-vous bien examiné? Vous me disiez tantôt que mon état étoit doux

et tranquille; n'aimeriez-vous pas mieux que j'y restasse? N'êtes-vous pas

un peu trop prévenu contre le mariage, et par conséquent contre monsieur

le Comte?

DORANTE.

Madame, j'aime mieux vos intérêts que les siens, et que ceux de qui que ce

soit au monde.

ARAMINTE.

Je ne saurois y trouver à redire; en tout cas, si je l'épouse, et qu'il

veuille en mettre un autre ici à votre place, vous n'y perdrez point; je

vous promets de vous en trouver une meilleure.

DORANTE, _tristement_.

Non, Madame, si j'ai le malheur de perdre celle-ci, je ne serai plus à

personne; et apparemment[74] que je la perdrai, je m'y attends.

ARAMINTE.

Je crois pourtant que je plaiderai; nous verrons.

DORANTE.

J'avois encore une petite chose à vous dire, Madame. Je viens d'apprendre

que le concierge d'un de vos terres est mort; on pourrait y mettre un de

vos gens, et j'ai songé à Dubois, que je remplacerai ici par un domestique

dont je réponds.

ARAMINTE.

Non, envoyez plutôt votre homme au château, et laissez-moi Dubois; c'est

un garçon de confiance qui me sert bien, et que je veux garder. A propos,

il m'a dit, ce me semble, qu'il avoit été à vous quelque temps?

DORANTE, _feignant un peu d'embarras_.

Il est vrai, Madame; il est fidèle, mais peu exact. Rarement, au reste,

ces gens-là parlent-ils bien de ceux qu'ils ont servis. Ne me nuiroit-il

point dans votre esprit?

ARAMINTE, _négligemment_.

Celui-ci dit beaucoup de bien de vous, et voilà tout. Que me veut monsieur

Remy?

SCÈNE II.

ARAMINTE, DORANTE, M. REMY.

M. REMY.

Madame, je suis votre très humble serviteur. Je viens vous remercier de la

bonté que vous avez eue de prendre mon neveu à ma recommandation.

ARAMINTE.

Je n'ai pas hésité, comme vous l'avez vu.

M. REMY.

Je vous rends mille grâces. Ne m'aviez-vous pas dit qu'on vous en offroit

un autre?

ARAMINTE.

Oui, Monsieur.

M. REMY.

Tant mieux, car je viens vous demander celui-ci pour une affaire

d'importance.

DORANTE, _d'un air de refus_.

Et d'où vient,[75] Monsieur?

M. REMY.

Patience!

ARAMINTE.

Mais, monsieur Remy, ceci est un peu vif; vous prenez assez mal votre

temps, et j'ai refusé l'autre personne.

DORANTE.

Pour moi, je ne sortirai jamais de chez Madame qu'elle ne me congédie.

M. REMY, _brusquement_.

Vous ne savez ce que vous dites. Il faut pourtant sortir; vous allez voir.

Tenez, Madame, jugez-en vous-même; voici de quoi il est question: c'est

une dame de trente-cinq ans, qu'on dit jolie femme, estimable, et de

quelque distinction; qui ne déclare pas son nom; qui dit que j'ai été son

procureur; qui a quinze mille livres de rente pour le moins, ce qu'elle

prouvera; qui a vu Monsieur chez moi, qui lui a parlé, qui sait qu'il n'a

pas de bien, et qui offre de l'épouser sans délai; et la personne qui est

venue chez moi de sa part doit revenir tantôt pour savoir la réponse et

vous mener tout de suite chez elle. Cela est-il net? Y a-t-il à se

consulter là-dessus? Dans deux heures il faut être au logis. Ai-je tort,

Madame?

ARAMINTE, _froidement_.

C'est à lui de répondre.

M. REMY.

Eh bien! A quoi pense-t-il donc? Viendrez-vous?

DORANTE.

Non, Monsieur, je ne suis pas dans cette disposition-là.

M. REMY.

Hum! Quoi? Entendez-vous ce que je vous dis, qu'elle a quinze mille livres

de rente, entendez-vous?

DORANTE.

Oui, Monsieur; mais, en eût-elle vingt fois davantage, je ne l'épouserois

pas; nous ne serions heureux ni l'un ni l'autre; j'ai le coeur pris;

j'aime ailleurs.

M. REMY, _d'un ton railleur et traînant ses mots_.

J'ai le coeur pris! voilà qui est fâcheux! Ah! ah! le coeur est admirable!

Je n'aurois jamais deviné la beauté des scrupules de ce coeur-là, qui veut

qu'on reste intendant de la maison d'autrui, pendant qu'on peut l'être de

la sienne. Est-ce là votre dernier mot, berger fidèle?

DORANTE.

Je ne saurois changer de sentiment, Monsieur.

M. REMY.

Oh! le sot coeur! mon neveu; vous êtes un imbécile,

un insensé; et je tiens celle que vous aimez pour une guenon,[76] si elle

n'est pas de mon sentiment, n'est-il pas vrai, Madame? et ne le trouvez-

vous pas extravagant?

ARAMINTE, _doucement_,

Ne le querellez point. Il paroît avoir tort, j'en conviens.

M. REMY, _vivement_.

Comment! Madame, il pourroit...

ARAMINTE.

Dans sa façon de penser je l'excuse. Voyez pourtant, Dorante, tâchez de

vaincre votre penchant, si vous le pouvez; je sais bien que cela est

difficile.

DORANTE.

Il n'y a pas moyen. Madame, mon amour m'est plus cher que ma vie.

M. REMY, _d'un air étonné_.

Ceux qui aiment les beaux sentiments doivent être contents; en voilà un

des plus curieux qui se fasse.[77] Vous trouvez donc cela raisonnable,

Madame?

ARAMINTE.

Je vous laisse, parlez-lui vous-même. (_A part._) Il me touche tant qu'il

faut que je m'en aille.

(_Elle sort._)

DORANTE.

Il ne croit pas si bien me servir.

SCÈNE III.

DORANTE, M. REMY, MARTON.

M. REMY, _regardant son neveu_.

Dorante, sais-tu bien qu'il n'y a point de fou aux petites-maisons[78] de

ta force? (_Marton arrive._) Venez, Mademoiselle Marton.

MARTON.

Je viens d'apprendre que vous étiez ici.

M. REMY.

Dites-nous un peu votre sentiment; que pensez-vous de quelqu'un qui n'a

point de bien, et qui refuse d'épouser une honnête et fort jolie femme,

avec quinze mille livres de rente bien venants?[79]

MARTON.

Votre question est bien aisée à décider: ce quelqu'un rêve.

M. REMY, _montrant Dorante_.

Voilà le rêveur; et pour excuse il allègue son coeur, que vous avez pris;

mais, comme apparemment[80] il n'a pas encore emporté le vôtre, et que je

vous crois encore à peu près dans tout votre bon sens, vu le peu de temps

qu'il y a que vous le connoissez, je vous prie de m'aider à le rendre plus

sage. Assurément vous êtes fort jolie, mais vous ne le disputerez point à

un pareil établissement: il n'y a point de beaux yeux qui vaillent ce

prix-là.

MARTON.

Quoi! Monsieur Remy, c'est de Dorante dont vous parlez? C'est pour se

garder à moi qu'il refuse d'être riche?

M. REMY.

Tout juste, et vous êtes trop généreuse pour le souffrir.

MARTON, _avec un air de passion_.

Vous vous trompez, Monsieur, je l'aime trop moi-même pour l'en empêcher,

et je suis enchantée. Ah! Dorante, que je vous estime! Je n'aurois pas cru

que vous m'aimassiez tant.

M. REMY.

Courage! je ne fais que vous le montrer, et vous en êtes déjà coiffée!

Pardi![81] le coeur d'une femme est bien étonnant; le feu y prend bien

vite.

MARTON, _comme chagrine_.

Eh! Monsieur, faut-il tant de bien pour être heureux? Madame, qui a de la

bonté pour moi, suppléera en partie, par sa générosité, à ce qu'il me

sacrifie. Que je vous ai d'obligation, Dorante!

DORANTE.

Oh! non, Mademoiselle, aucune; vous n'avez point de gré à me savoir[82] de

ce que je fais; je me livre à mes sentiments, et ne regarde que moi là-

dedans; vous ne me devez rien, je ne pense pas à votre reconnoissance.

MARTON.

Vous me charmez: que de délicatesse! Il n'y a encore rien de si tendre que

ce que vous me dites.

M. REMY.

Par ma foi, je ne m'y connois donc guère, car je le trouve bien plat. (_A

Marton._) Adieu, la belle enfant; je ne vous aurois, ma foi, pas évaluée

ce qu'il vous achète. Serviteur, idiot; garde ta tendresse, et moi ma

succession. (_Il sort._)

MARTON.

Il est en colère, mais nous l'apaiserons.

DORANTE.

Je l'espère. Quelqu'un vient.

MARTON.

C'est le Comte, celui dont je vous ai parlé, et qui doit épouser Madame.

DORANTE.

Je vous laisse donc; il pourroit me parler de son procès: vous savez ce

que je vous ai dit là-dessus, et il est inutile que je le voie.

SCÈNE IV.

LE COMTE, MARTON.

LE COMTE.

Bonjour, Marton.

MARTON.

Vous voilà donc revenu, Monsieur?

LE COMTE.

Oui. On m'a dit qu'Araminte se promenoit dans le jardin, et je viens

d'apprendre de sa mère une chose qui me chagrine: je lui avois retenu un

intendant, qui devoit aujourd'hui entrer chez elle, et cependant elle en a

pris un autre qui ne plaît point à la mère, et dont nous n'avons rien à

espérer.

MARTON.

Nous n'en devons rien craindre non plus, Monsieur. Allez, ne vous

inquiétez point, c'est un galant homme; et, si la mère n'en est pas

contente, c'est un peu de sa faute: elle a débuté tantôt par le brusquer

d'une manière si outrée, l'a traité si mal, qu'il n'est pas étonnant

qu'elle ne l'ait point gagné. Imaginez-vous qu'elle l'a querellé de ce

qu'il étoit bien fait.

LE COMTE.

Ne seroit-ce point lui que je viens de voir sortir d'avec[83] vous?

MARTON.

Lui-même.

LE COMTE.

Il a bonne mine, en effet, et n'a pas trop l'air de ce qu'il est.

MARTON.

Pardonnez-moi, Monsieur: car il est honnête homme.

LE COMTE.

N'y auroit-il pas moyen de raccommoder cela? Araminte ne me hait pas, je

pense, mais elle est lente à se déterminer, et, pour achever de la

résoudre, il ne s'agiroit plus que de lui dire que le sujet de notre

discussion est douteux pour elle. Elle ne voudra pas soutenir l'embarras

d'un procès. Parlons à cet intendant; s'il ne faut que de l'argent pour le

mettre dans nos intérêts, je ne l'épargnerai pas.

MARTON.

Oh! non; ce n'est point un homme à mener par là;

c'est le garçon de France le plus désintéressé...

LE COMTE.

Tant pis! ces gens-là ne sont bons à rien.

MARTON.

Laissez-moi faire.

SCÈNE V.

LE COMTE, ARLEQUIN, MARTON.

ARLEQUIN.

Mademoiselle, voilà un homme qui en demande un autre; savez-vous qui

c'est?

MARTON, _brusquement_.

Et qui est cet autre? A quel homme en veut-il?[84]

ARLEQUIN.

Ma foi, je n'en sais rien; c'est de quoi je m'informe à vous.[95]

MARTON.

Fais-le entrer.

ARLEQUIN, _le faisant sortir[86] des coulisses_.

Hé! le garçon! venez ici dire votre affaire.

SCÈNE VI.

LE COMTE, LE GARÇON, MARTON, ARLEQUIN.

MARTON.

Qui cherchez-vous?

LE GARÇON.

Mademoiselle, je cherche un certain monsieur à qui j'ai à rendre un

portrait avec une boîte qu'il nous a fait faire: il nous a dit qu'on ne la

remît qu'à lui-même, et qu'il viendroit la prendre; mais, comme mon père

est obligé de partir demain pour un petit voyage, il m'a envoyé pour la

lui rendre, et on m'a dit que je saurois de ses nouvelles ici. Je le

connois de vue, mais je ne sais pas son nom.

MARTON.

N'est-ce pas vous, Monsieur le Comte?

LE COMTE.

Non, sûrement.

LE GARÇON.

Je n'ai point affaire à Monsieur, Mademoiselle, c'est une autre personne.

MARTON.

Et chez qui vous a-t-on dit que vous le trouveriez?

LE GARÇON.

Chez un procureur qui s'appelle monsieur Remy.

LE COMTE.

Ah! n'est-ce pas le procureur de Madame? Montrez-nous la boîte.

LE GARÇON.

Monsieur, cela m'est défendu; je n'ai ordre de la donner qu'à celui à qui

elle est: le portrait de la dame est dedans.

LE COMTE.

Le portrait d'une dame! Qu'est-ce que cela signifie? Seroit-ce celui

d'Araminte? Je vais tout à l'heure savoir ce qu'il en est.

SCÈNE VII.

MARTON, LE GARÇON.

MARTON.

Vous avez mal fait de parler de ce portrait devant lui. Je sais qui vous

cherchez; c'est le neveu de monsieur Remy, de chez qui vous venez.

LE GARÇON.

Je le crois aussi, Mademoiselle.

MARTON.

Un grand homme qui s'appelle monsieur Dorante.

LE GARÇON.

Il me semble que c'est son mon.

MARTON.

Il me l'a dit; je suis dans sa confidence. Avez-vous remarqué le portrait?

LE GARÇON.

Non, je n'ai pas pris garde à qui il ressemble.

MARTON.

Eh bien! c'est de moi dont[87] il s'agit. Monsieur Dorante n'est pas ici,

et ne reviendra pas sitôt. Vous n'avez qu'à me remettre la boîte; vous le

pouvez en toute sûreté; vous lui ferez même plaisir. Vous voyez que je

suis au fait.

LE GARÇON.

C'est ce qui me paroit. La voilà, Mademoiselle. Ayez donc, je vous prie,

le soin de la lui rendre quand il sera revenu.

MARTON.

Oh! je n'y manquerai pas.

LE GARÇON.

Il y a encore une bagatelle qu'il doit dessus,[88] mais je tâcherai de

repasser tantôt, et, s'il n'y étoit pas, vous auriez la bonté d'achever de

payer.

MARTON.

Sans difficulté.[89] Allez. (_A part._) Voici Dorante. (_Au garçon._)

Retirez-vous vite.

SCÈNE VIII.

MARTON, DORANTE.

MARTON, _un moment seule et joyeuse_.

Ce ne peut être que mon portrait. Le charmant homme! Monsieur Remy a

raison de dire qu'il y avoit quelque temps qu'il me connoissoit.

DORANTE.

Mademoiselle, n'avez-vous pas vu ici quelqu'un qui vient d'arriver?

Arlequin croit que c'est moi qu'il demande.

MARTON, _le regardant avec tendresse_.

Que vous êtes aimable, Dorante! Je serois bien injuste de ne vous pas

aimer.[90] Allez, soyez en repos; l'ouvrier est venu, je lui ai parlé,

j'ai la boîte, je la tiens.

DORANTE.

J'ignore...

MARTON.

Point de mystère; je la tiens, vous dis-je, et je ne m'en fâche pas. Je

vous la rendrai quand je l'aurai vue. Retirez-vous, voici Madame avec sa

mère et le Comte; c'est peut-être de cela qu'ils s'entretiennent. Laissez-

moi les calmer là-dessus, et ne les attendez pas.

DORANTE, _en s'en allant et riant_.

Tout a réussi, elle prend le change à merveille.

SCÈNE IX.

ARAMINTE, LE COMTE, MME. ARGANTE, MARTON.

ARAMINTE.

Marton, qu'est-ce que c'est qu'un portrait dont monsieur le Comte me

parle, qu'on vient d'apporter ici à quelqu'un qu'on ne nomme pas, et qu'on

soupçonne être le mien? Instruisez-moi de cette histoire-là.

MARTON, _d'un air rêveur_.

Ce n'est rien, Madame; je vous dirai ce que c'est: je l'ai démêlé après

que monsieur le Comte a été parti; il n'a que faire de[91] s'alarmer. Il

n'y a rien là qui vous intéresse.

LE COMTE.

Comment le savez-vous, Mademoiselle? Vous n'avez point vu le portrait.

MARTON.

N'importe, c'est tout comme si je l'avois vu. Je sais qui il regarde; n'en

soyez point en peine.

LE COMTE.

Ce qu'il y a de certain, c'est un portrait de femme,[92] et c'est ici

qu'on vient chercher la personne qui l'a fait faire, à qui on doit le

rendre, et ce n'est pas moi.

MARTON.

D'accord. Mais quand[93] je vous dis que Madame n'y est pour rien, ni vous

non plus.

ARAMINTE.

Eh bien! si vous êtes instruite, dites-nous donc de quoi il est question,

car je veux le savoir. On a des idées qui ne me plaisent point. Parlez.

Mme. ARGANTE.

Oui, ceci a un air de mystère qui est désagréable. Il ne faut pourtant pas

vous fâcher, ma fille: monsieur le Comte vous aime, et un peu de jalousie,

même injuste, ne messied pas à un amant.

LE COMTE.

Je ne suis jaloux que de l'inconnu qui ose se donner le plaisir d'avoir le

portrait de Madame.

ARAMINTE, _vivement_.

Comme il vous plaira, Monsieur; mais j'ai entendu[94] ce que vous vouliez

dire, et je crains un peu ce caractère d'esprit-là. Eh bien, Marton?

MARTON.

Eh bien, Madame, voilà bien du bruit! C'est mon portrait.

LE COMTE.

Votre portrait?

MARTON.

Oui, le mien. Eh! pourquoi non, s'il vous plaît? Il ne faut pas tant se

récrier.

Mme. ARGANTE.

Je suis assez comme monsieur le Comte; la chose me paroît singulière.

MARTON.

Ma foi, Madame, sans vanité, on en peint tous les jours, et des plus

huppées,[95] qui ne me valent pas.

ARAMINTE.

Et qui est-ce qui a fait cette dépense-là pour vous?

MARTON.

Un très aimable homme qui m'aime, qui a de la délicatesse et des

sentiments, et qui me recherche; et, puisqu'il faut vous le nommer, c'est

Dorante.

ARAMINTE.

Mon intendant?

MARTON.

Lui-même.

Mme. ARGANTE.

Le fat, avec ses sentiments!

ARAMINTE, _brusquement_.

Eh! vous nous trompez; depuis qu'il est ici, a-t-il en le temps de vous

faire peindre?

MARTON.

Mais ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il me connoît.

ARAMINTE, _vivement_.

Donnez donc.

MARTON.

Je n'ai pas encore ouvert la boîte, mais c'est moi que vous y allez voir.

(_Araminte l'ouvre, tous regardent_).

LE COMTE.

Eh! je m'en doutois bien: c'est Madame.

MARTON.

Madame!... Il est vrai, et me voilà bien loin de mon compte! (_A part._)

Dubois avoit raison tantôt.

ARAMINTE, _à part_.

Et moi, je vois clair. (_A Marton._) Par quel hasard avez-vous cru que

c'étoit vous?

MARTON.

Ma foi, Madame, toute autre que moi s'y seroit trompée. Monsieur Remy me

dit que son neveu m'aime, qu'il veut nous marier ensemble; Dorante est

présent, et ne dit point non; il refuse devant moi un très riche parti;

l'oncle s'en prend à moi, me dit que j'en suis cause. Ensuite vient un

homme qui apporte ce portrait, qui vient chercher ici celui à qui il

appartient; je l'interroge: à tout ce qu'il répond, je reconnois Dorante.

C'est un petit portrait de femme, Dorante m'aime jusqu'à refuser sa

fortune pour moi, je conclus donc que c'est moi qu'il a fait peindre. Ai-

je eu tort? J'ai pourtant mal conclu. J'y renonce; tant d'honneur ne

m'appartient point. Je crois voir toute l'étendue de ma méprise, et je me

tais.

ARAMINTE.

Ah! ce n'est pas là une chose bien difficile à deviner. Vous faites le

fâché, l'étonné, Monsieur le Comte; il y a eu quelque malentendu dans les

mesures que vous avez prises; mais vous ne m'abusez point: c'est à vous

qu'on apportait le portrait. Un homme dont on ne sait pas le nom, qu'on

vient chercher ici, c'est vous, Monsieur, c'est vous.

MARTON, _d'un air sérieux_.

Je ne crois pas.

Mme. ARGANTE.

Oui, oui, c'est Monsieur; à quoi bon vous en défendre? Dans les termes où

vous en êtes avec ma fille, ce n'est pas là un si grand crime; allons,

convenez-en.

LE COMTE, _froidement_.

Non, Madame, ce n'est point moi, sur mon honneur; je ne connois pas ce

monsieur Remy: comment auroit-on dit chez lui qu'on auroit de mes

nouvelles ici? Cela ne se peut pas.

Mme. ARGANTE, _a'un air pensif_.

Je ne faisois pas attention à cette circonstance.

ARAMIMTE.

Bon! qu'est-ce que c'est qu'une circonstance de plus ou de moins? Je n'en

rabats rien.[96] Quoi qu'il en soit, je le garde, personne ne l'aura. Mais

quel bruit entendons-nous? Voyez ce que c'est, Marton.

SCÈNE X.

ARAMINTE, LE COMTE, Mme. ARGANTE, MARTON, DUBOIS, ARLEQUIN.

ARLEQUIN, _en entrant_.

Tu es un plaisant[97] magot!

MARTON.

A qui en avez-vous donc, vous autres?

DUBOIS.

Si je disois un mot, ton maître sortiroit bien vite.

ARLEQUIN.

Toi? Nous nous soucions de toi et de toute ta race de canaille comme de

cela.[98]

DUBOIS.

Comme je te bâtonnerois, sans le respect de Madame!

ARLEQUIN.

Arrive, arrive: la voilà, Madame.

ARAMINTE.

Quel sujet avez-vous donc de quereller? De quoi s'agit-il?

Mme. ARGANTE.

Approchez, Dubois. Apprenez-nous ce que c'est que ce mot que vous diriez

contre Dorante; il seroit bon de savoir ce que c'est.

ARLEQUIN.

Prononce donc ce mot.

ARAMINTE.

Tais-toi, laisse-le parler.

DUBOIS.

Il y a une heure qu'il me dit mille invectives, Madame.

ARLEQUIN.

Je soutiens les intérêts de mon maître, je tire des gages pour cela, et je

ne souffrirai pas qu'un ostrogoth menace mon maître d'un mot; j'en demande

justice à Madame.

Mme. ARGANTE.

Mais, encore une fois, sachons ce que veut dire Dubois par ce mot: c'est

le plus pressé.

ARLEQUIN.

Je lui[99] défie d'en dire seulement une lettre.

DUBOIS.

C'est par pure colère que j'ai fait cette menace, Madame, et voici la

cause de la dispute. En arrangeant l'appartement de monsieur Dorante, j'y

ai vu par hasard un tableau où Madame est peinte, et j'ai cru qu'il

falloit l'ôter, qu'il n'avoit que faire là, qu'il n'étoit point décent

qu'il y restât; de sorte que j'ai été pour le détacher: ce butor est venu

pour m'en empêcher, et peu s'en est fallu que nous ne nous soyons battus.

ARLEQUIN.

Sans doute, de quoi t'avises-tu d'ôter ce tableau, qui est tout à fait

gracieux, que mon maître considéroit, il n'y avoit qu'un moment, avec

toute la satisfaction possible? Car je l'avois vu qu'il[100] l'avoit

contemplé de tout son coeur, et il prend fantaisie à ce brutal de le

priver d'une peinture qui réjouit cet honnête homme. Voyez la malice! Ote-

lui quelqu'autre meuble, s'il en a trop, mais laisse-lui cette pièce,

animal.

DUBOIS.

Et moi, je te dis qu'on ne la laissera point, que je la détacherai moi-

même, que tu en auras le démenti, et que Madame le voudra ainsi.

ARAMlNTE.

Eh! que m'importe? Il étoit bien nécessaire de faire ce bruit-là pour un

vieux tableau qu'on a mis là par hasard, et qui y est resté. Laissez-nous.

Cela vaut-il la peine qu'on en parle?

Mme. ARGANTE, _d'un ton aigre_.

Vous m'excuserez, ma fille: ce n'est point là sa place, et il n'y a qu'à

l'ôter; votre intendant se passera bien de ses contemplations.

ARAMINTE, _souriant d'un air railleur_.

Oh! vous avez raison: je ne pense pas qu'il les regrette. (_A Arlequin et

à Dubois._) Retirez-vous tous deux.

SCÈNE XI.

ARAMINTE, LE COMTE, Mme. ARGANTE, MARTON.

LE COMTE, _d'un ton railleur._

Ce qui est de sûr,[101] c'est que cet homme d'affaires-là est de bon goût.

ARAMINTE, _ironiquement_.

Oui, la réflexion est juste. Effectivement, il est fort extraordinaire

qu'il ait jeté les yeux sur ce tableau.

Mme. ARGANTE.

Cet homme-là ne m'a jamais plu un instant, ma fille; vous le savez, j'ai

le coup d'oeil assez bon, et je ne l'aime pas. Croyez-moi, vous avez

entendu la menace que Dubois a faite en parlant de lui, j'y reviens

encore, il faut qu'il ait quelque chose à en dire. Interrogez-le; sachons

ce que c'est, je suis persuadée que ce petit monsieur-là ne vous convient

point; nous le voyons tous, il n'y a que vous qui n'y prenez pas garde.

MARTON, _négligemment_.

Pour moi, je n'en suis pas contente.

ARAMINTE, _riant ironiquement_.

Qu'est-ce donc que vous voyez, et que je ne vois point? Je manque de

pénétration; j'avoue que je m'y perds! Je ne vois pas le sujet[102] de me

défaire d'un homme qui m'est donné de bonne main,[103] qui est un homme de

quelque chose, qui me sert bien, et que trop bien peut-être: voilà ce qui

n'échappe pas à ma pénétration, par exemple.

Mme. ARGANTE.

Que vous êtes aveugle!

ARAMINTE, _d'un air souriant_.

Pas tant; chacun a ses lumières, je consens,[104] au reste, d'écouter

Dubois; le conseil est bon, et je l'approuve. Allez, Marton, allez lui

dire que je veux lui parler, S'il me donne des motifs raisonnables de

renvoyer cet intendant assez hardi pour regarder un tableau, il ne restera

pas longtemps chez moi; sans quoi, on aura la bonté de trouver bon que je

le garde en attendant qu'il me déplaise à moi,

Mme. ARGANTE, _vivement_.

Hé bien! il vous déplaira; je ne vous en dis pas davantage, en attendant

de plus fortes preuves.

LE COMTE.

Quant à moi, Madame, j'avoue que j'ai craint qu'il ne me servît mal auprès

de vous, qu'il ne vous inspirât l'envie de plaider, et j'ai souhaité par

pure tendresse qu'il vous en détournât. Il aura pourtant beau faire, je

déclare que je renonce à tous[105] procès avec vous, que je ne veux, pour

arbitre de notre discussion, que vous et vos gens d'affaires, et que

j'aime mieux perdre tout que de rien disputer.

Mme. ARGANTE, _d'un ton décisif_.

Mais où seroit la dispute? Le mariage termineroit tout, et le vôtre est

comme arrêté.

LE COMTE.

Je garde le silence sur Dorante; je reviendrai simplement voir ce que vous

pensez de lui, et, si vous le congédiez, comme je le présume, il ne

tiendra qu'à vous de prendre celui que je vous offrois, et que je

retiendrai encore quelque temps.

Mme. ARGANTE.

Je ferai comme Monsieur, je ne vous parlerai plus de rien non plus: vous

m'accuseriez de vision, et votre entêtement finira sans notre secours. Je

compte beaucoup sur Dubois, que voici, et avec lequel nous vous laissons.

SCÈNE XII.

DUBOIS, ARAMINTE.

DUBOIS.

On m'a dit que vous vouliez me parler, Madame.

ARAMINTE.

Viens ici: tu es bien imprudent, Dubois, bien indiscret; moi qui ai si

bonne opinion de toi, tu n'as guère d'attention pour ce que je te dis. Je

t'avois recommandé de te taire sur le chapitre de Dorante; tu en sais les

conséquences ridicules, et tu me l'avois promis: pourquoi donc avoir

prise,[106] sur ce misérable tableau, avec un sot qui fait un vacarme

épouvantable, et qui vient ici tenir des discours tous[107] propres à

donner des idées que je serois au désespoir qu'on eût?

DUBOIS.

Ma foi, Madame, j'ai cru la chose sans conséquence, et je n'ai agi

d'ailleurs que par un mouvement[108] de respect et de zèle.

ARAMINTE, _d'un air vif_.

Eh! laisse là ton zèle, ce n'est pas là celui que je veux, ni celui qu'il

me faut; c'est de ton silence dont[109] j'ai besoin pour me tirer de

l'embarras où je suis, et où tu m'as jetée toi-même: car sans toi je ne

savois[110] pas que cet homme-là m'aime, et je n'aurais que faire[111] d'y

regarder de si près.

DUBOIS.

J'ai bien senti que j'avois tort.

ARAMINTE.

Passe encore pour la dispute; mais pourquoi s'écrier: «Si je disois un

mot?» Y a-t-il rien de plus mal à toi?[112]

DUBOIS.

C'est encore une suite de ce zèle mal entendu.

ARAMINTE.

Eh bien! tais-toi donc, tais-toi; je voudrais pouvoir te faire oublier ce

que tu m'as dit.

DUBOIS.

Oh! je suis bien corrigé.

ARAMINTE.

C'est ton étourderie qui me force actuellement de te parler, sous prétexte

de t'interroger sur ce que tu sais de lui. Ma mère et monsieur le Comte

s'attendent que tu vas m'en apprendre des choses étonnantes; quel rapport

leur ferai-je à présent?

DUBOIS.

Ah! il n'y a rien de plus facile à raccommoder: ce rapport sera que des

gens qui le connoissent m'ont dit que c'étoit un homme incapable de

l'emploi qu'il a chez vous, quoiqu'il soit fort habile, au moins[113]: ce

n'est pas cela qui lui manque.

ARAMINTE.

A la bonne heure; mais il y aura un inconvénient s'il en est capable[114];

on me dira de le renvoyer, et il n'est pas encore temps. J'y ai pensé

depuis; la prudence ne le veut pas, et je suis obligée de prendre des

biais,[115] et d'aller tout doucement avec cette passion si excessive que

tu dis qu'il a, et qui éclateroit peut-être dans sa douleur. Me fierois-je

à un désespéré? Ce n'est plus le besoin que j'ai de lui qui me retient,

c'est moi que je ménage. (_Elle radoucit le ton._) A moins que ce qu'a dit

Marton ne soit vrai, auquel cas je n'aurois plus rien à craindre. Elle

prétend qu'il l'avoit déjà vue chez monsieur Remy, et que le procureur a

dit même devant lui qu'il l'aimoit depuis longtemps, et qu'il falloit

qu'ils se mariassent. Je le voudrois.

DUBOIS.

Bagatelle! Dorante n'a vu Marton ni de près ni de loin; c'est le procureur

qui a débité cette fable-là à Marton, dans le dessein de les marier

ensemble; et moi je n'ai pas osé l'en dédire,[116] m'a dit Dorante, parce

que j'aurois indisposé contre moi cette fille, qui a du crédit auprès de

sa maîtresse, et qui a cru ensuite que c'étoit pour elle que je refusois

les quinze mille livres de rente qu'on m'offroit.

ARAMINTE, _négligemment_.

Il t'a donc tout conté.

DUBOIS.

Oui, il n'y a qu'un moment, dans le jardin, où il a voulu presque se jeter

à mes genoux pour me conjurer de lui garder le secret sur sa passion, et

d'oublier l'emportement qu'il eut avec moi quand je le quittai. Je lui ai

dit que je me tairois, mais que je ne prétendois pas rester dans la maison

avec lui, et qu'il falloit qu'il sortît; ce qui l'a jeté dans des

gémissements, dans des pleurs, dans le plus triste état du monde.

ARAMINTE.

Eh! tant pis; ne le tourmente point; tu vois bien que j'ai raison de dire

qu'il faut aller doucement avec cet esprit-là, fu le vois bien. J'augurois

beaucoup de ce mariage avec Marton; je croyois qu'il m'oublieroit; et

point du tout, il n'est question de rien.

DUBOIS, _comme s'en allant_.[117]

Pure fable. Madame a-t-elle encore quelque chose à me dire?

ARAMINTE.

Attends: comment faire? Si, lorsqu'il me parle, il me mettoit en droit de

me plaindre de lui! Mais il ne lui échappe rien; je ne sais de son amour

que ce que tu m'en dis, et je ne suis pas assez fondée pour le renvoyer.

Il est vrai qu'il me fâcherait s'il parloit; mais il seroit à propos qu'il

me fâchât.

DUBOIS.

Vraiment oui; monsieur Dorante n'est point digne de Madame. S'il étoit

dans une plus grande fortune, comme il n'y a rien à dire à ce qu'il est

né,[118] ce seroit une autre affaire; mais il n'est riche qu'en mérite, et

ce n'est pas assez.

ARAMINTE, _d'un ton comme triste_.

Vraiment non, voilà les usages; je ne sais pas comment je le traiterai; je

n'en sais rien; je verrai.

DUBOIS.

Eh bien! Madame a un si beau prétexte... Ce portrait que Marton a cru être

le sien, à ce qu'elle m'a dit.

ARAMINTE.

Eh! non, je ne saurois l'en accuser: c'est le Comte qui l'a fait faire.

DUBOIS.

Point du tout, c'est de Dorante,[119] je le sais de lui-même, et il y

travailloit encore il n'y a que deux mois, lorsque je le quittai.

ARAMINTE.

Va-t'en; il y a longtemps que je te parle. Si on me demande ce que tu m'as

appris de lui, je dirai ce dont nous sommes convenus. Le voici, j'ai envie

de lui tendre un piège.

DUBOIS.

Oui, Madame, il se déclarera peut-être, et tout de suite je lui dirois:

«Sortez.»

ARAMINTE.

Laisse-nous.

SCÈNE XIII.

DORANTE, ARAMINTE, DUBOIS.

DUBOIS, _sortant, et en passant auprès de Dorante et rapidement_.

Il m'est impossible de l'instruire; mais, qu'il se découvre ou non, les

choses ne peuvent aller que bien.

DORANTE.

Je viens, Madame, vous demander votre protection; je suis dans le chagrin

et dans l'inquiétude: j'ai tout quitté pour avoir l'honneur d'être à vous,

je vous suis plus attaché que je ne puis le dire; on ne sauroit vous

servir avec plus de fidélité ni de désintéressement; et cependant je ne

suis pas sûr de rester. Tout le monde ici m'en veut, me persécute et

conspire pour me faire sortir, j'en suis consterné; je tremble que vous ne

cédiez à leur inimitié pour moi, et j'en serois dans la dernière

affliction.

ARAMINTE, _d'un ton doux_.

Tranquillisez-vous; vous ne dépendez point de ceux qui vous en veulent;

ils ne vous ont encore fait aucun tort dans mon esprit, et tous leurs

petits complots n'aboutiront à rien: je suis la maîtresse.

DORANTE, _d'un air inquiet_.

Je n'ai que votre appui, Madame.

ARAMINTE.

Il ne vous manquera pas; mais je vous conseille une chose: ne leur

paraissez pas si alarmé, vous leur feriez douter de votre capacité, et il

leur sembleroit que vous m'auriez beaucoup d'obligation de ce que je vous

garde.

DORANTE.

Ils ne se tromperaient pas, Madame; c'est une bonté qui me pénètre de

reconnoissance.

ARAMINTE.

A la bonne heure; mais il n'est pas nécessaire qu'ils le croient, je vous

sais bon gré de votre attachement et de votre fidélité: niais dissimulez-

en une partie, c'est peut-être ce qui les indispose contre vous. Vous leur

avez refusé de m'en faire accroire[120] sur le chapitre du procès;

conformez-vous à ce qu'ils exigent; regagnez-les par là, je vous le

permets; l'événement leur persuadera que vous les avez bien servis, car,

toute réflexion faite, je suis déterminée à épouser le Comte.

DORANTE, _d'un ton ému_.

Déterminée, Madame?

ARAMINTE.

Oui, tout à fait résolue: le Comte croira que vous y avez contribué; je le

lui dirai même, et je vous garantis que vous resterez ici; je vous le

promets. (_A part._) Il change de couleur.

DORANTE.

Quelle différence pour moi, Madame!

ARAMINTE, _d'un air délibéré_.

II n'y en aura aucune, ne vous embarrassez pas, et écrivez le billet que

je vais vous dicter; il y a tout ce qu'il faut sur cette table.

DORANTE.

Eh! pour qui, Madame?

ARAMINTE.

Pour le Comte, qui est sorti d'ici extrêmement inquiet, et que je vais

surprendre bien agréablement par le petit ot que vous allez lui écrire en

mon nom.

(_Dorante reste rêveur, et, par distraction, ne va point à la table._)

ARAMINTE.

Eh bien, vous n'allez pas à la table? A quoi rêvez-vous?

DORANTE, _toujours distrait_.

Oui, Madame.

ARAMINTE, _à part, pendant qu'il se place_.

Il ne sait ce qu'il fait; voyons si cela continuera.

DORANTE _cherche du papier_.

Ah! Dubois m'a trompé!

ARAMINTE _poursuit_.

Êtes-vous prêt à écrire?

DORANTE.

Madame, je ne trouve point de papier.

ARAMINTE, _allant elle-même_.

Vous n'en trouvez point! en voilà devant vous.

DORANTE.

Il est vrai.

ARAMINTE.

Ecrivez. _Hâtez-vous de venir, Monsieur, votre mariage est sûr..._ Avez-

vous écrit?

DORANTE.

Comment, Madame?

ARAMINTE.

Vous ne m'écoutez donc pas? _Votre mariage est sûr; Madame veut que je

vous l'écrive, et vous attend pour vous le dire._ (_A part._) Il souffre,

mais il ne dit mot; est-ce qu'il ne parlera pas? _N'attribuez point cette

résolution à la crainte que Madame pourroit avoir des suites d'un procès

douteux._

DORANTE.

Je vous ai assuré que vous le gagneriez, Madame: douteux, il ne l'est

point.

ARAMINTE.

N'importe, achevez. _Non, Monsieur, je suis chargé de sa part de vous

assurer que la seule justice qu'elle rend à votre mérite la détermine._

DORANTE.

Ciel! je suis perdu. Mais, Madame, vous n'aviez aucune inclination pour

lui.

ARAMINTE.

Achevez, vous dis-je. _Qu'elle rend à votre mérite la détermine..._ je

crois que la main vous tremble! vous paroissez changé. Qu'est-ce que cela

signifie? Vous trouvez-vous mal?

DORANTE.

Je ne me trouve pas bien, Madame.

ARAMINTE.

Quoi! si subitement! Cela est singulier. Pliez la lettre et mettez: _A

Monsieur le Comte Dorimont._ Vous direz à Dubois qu'il la lui porte. (_A

part._) Le coeur me bat! (_A Dorante._) Voilà qui est écrit tout de

travers! Cette adresse-là n'est presque pas lisible. (_A part._) Il n'y a

pas encore là de quoi le convaincre.

DORANTE, _à part_.

Ne seroit-ce point aussi pour m'éprouver? Dubois ne m'a averti de rien.

SCÈNE XIV.

ARAMINTE, DORANTE, MARTON.

MARTON.

Je suis bien aise, Madame, de trouver Monsieur ici; il vous confirmera

tout de suite ce que j'ai à vous dire. Vous avez offert en différentes

occasions de me marier. Madame, et jusqu'ici je ne me suis point trouvée

disposée à profiter de vos bontés. Aujourd'hui Monsieur me recherche; il

vient même de refuser un parti infiniment plus riche, et le tout pour

moi.: du moins me l'a-t-il laissé croire, et il est à propos qu'il

s'explique; mais, comme je ne veux dépendre que de vous, c'est de vous

aussi, Madame, qu'il faut qu'il m'obtienne. Ainsi, Monsieur, vous n'avez

qu'à parler à Madame. Si elle m'accorde à vous, vous n'aurez point de

peine à m'obtenir de moi-même.

(_Elle sort._)

SCÈNE XV.

DORANTE, ARAMlNTE.

ARAMINTE, _à part, émue_.

Cette folle! (_Haut._) Je suis charmée de ce qu'elle

vient de m'apprendre. Vous avez fait là un très bon

choix: c'est une fille aimable et d'un excellent caractère.

DORANTE, _d'un air abattu_.

Hélas! Madame, je ne songe point à elle.

ARAMINTE.

Vous ne songez point à elle! Elle dit que vous l'aimez,

que vous l'aviez vue avant que de[121] venir ici.

DORANTE, _tristement_.

C'est une erreur où monsieur Remy l'a jetée sans me consulter; et je n'ai

point osé dire le contraire, dans la crainte de m'en faire une ennemie

auprès de vous. Il en est de même de ce riche parti qu'elle croit que je

refuse à cause d'elle, et je n'ai nulle part à tout cela. Je suis hors

d'état de donner mon coeur à personne: je l'ai perdu pour jamais, et la

plus brillante de toutes les fortunes ne me tenteroit pas.

ARAMINTE.

Vous avez tort. Il falloit désabuser Marton.

DORANTE.

Elle vous auroit peut-être empêché de me recevoir, et mon indifférence lui

en dit assez.

ARAMINTE.

Mais, dans la situation où vous êtes, quel intérêt aviez-vous d'entrer

dans ma maison, et de la préférer à une autre?

DORANTE.

Je trouve plus de douceur à être chez vous, Madame.

ARAMINTE.

Il y a quelque chose d'incompréhensible dans tout ceci! Voyez-vous souvent

la personne que vous aimez?

DORANTE, _toujours abattu_.

Pas souvent à mon gré, Madame; et je la verrois à tout instant que je ne

croirois pas la voir assez.

ARAMINTE, _à part_.

Il a des expressions d'une tendresse! (_Haut._) Est-elle fille? a-t-elle

été mariée?

DORANTE.

Madame, elle est veuve.

ARAMINTE.

Et ne devez-vous pas l'épouser? Elle vous aime, sans doute?

DORANTE.

Hélas! Madame, elle ne sait pas seulement que je l'adore. Excusez

l'emportement du terme dont je me sers. Je ne saurois presque parier

d'elle qu'avec transport!

ARAMINTE.

Je ne vous interroge que par étonnement. Elle ignore que vous l'aimez,

dites-vous? Et vous lui sacrifiez votre fortune? Voilà de l'incroyable.

Comment, avec tant d'amour, avez-vous pu vous taire? On essaye de se faire

aimer, ce me semble: cela est naturel et pardonnable.

DORANTE.

Me préserve le Ciel d'oser concevoir la plus légère espérance![122] Etre

aimé, moi! Non, Madame. Son état est bien au-dessus du mien. Mon respect

me condamne au silence, et je mourrai du moins sans avoir eu le malheur de

lui déplaire.

ARAMINTE.

Je n'imagine point de femme qui mérite d'inspirer une passion si

étonnante; je n'en imagine point. Elle est donc au-dessus de toute

comparaison?

DORANTE.

Dispensez-moi de la louer, Madame: je m'égarerois en la peignant. On ne

connoît rien de si beau ni de si aimable qu'elle, et jamais elle ne me

parle, ou ne me regarde, que mon amour n'en augmente.[123]

ARAMINTE, _baisse les yeux, et continue_.

Mais votre conduite blesse la raison. Que prétendez-vous avec cet amour

pour une personne qui ne saura jamais que vous l'aimez? Cela est bien

bizarre. Que prétendez-vous?

DORANTE.

Le plaisir de la voir quelquefois, et d'être avec elle, est tout ce que je

me propose.

ARAMINTE.

Avec elle? Oubliez-vous que vous êtes ici?

DORANTE.

Je veux dire avec son portrait, quand je ne la vois point.

ARAMINTE.

Son portrait! Est-ce que vous l'avez fait faire?

DORANTE.

Non, Madame; mais j'ai, par amusement, appris à peindre, et je l'ai

peinte[124] moi-même. Je me serois privé de son portrait si je n'avois pu

l'avoir que par le secours d'un autre.

ARAMINTE, _à part_.

Il faut le pousser à bout. (_Haut._) Montrez-moi ce portrait.

DORANTE.

Daignez m'en dispenser, Madame; quoique mon amour soit sans espérance, je

n'en dois pas moins un secret inviolable à l'objet aimé.

ARAMINTE.

Il m'en est tombé un par hasard entre les mains: on l'a trouvé ici.

(_Montrant la boîte._) Voyez si ce ne seroit point celui dont il s'agit.

DORANTE.

Cela ne se peut pas.

ARAMINTE, _ouvrant la boîte_.

Il est vrai que la chose seroit assez extraordinaire: examinez.

DORANTE.

Ah! Madame, songez que j'aurois perdu mille fois la vie avant que[125]

d'avouer ce que le hasard vous découvre. Comment pourrai-je expier.. (_Il

se jette à ses genoux._)

ARAMINTE.

Dorante, je ne me fâcherai point. Votre égarement me fait pitié. Revenez-

en, je vous le pardonne.

MARTON _paroît, et s'enfuit_.

Ah!

(_Dorante se lève vite._)

ARAMINTE.

Ah Ciel! c'est Marton! Elle vous a vu.

DORANTE, _feignant d'être déconcerté_.

Non, Madame, non, je ne crois pas; elle n'est point entrée.

ARAMINTE.

Elle vous a vu, vous dis-je. Laissez-moi, allez-vous en: vous m'êtes

insupportable. Rendez-moi ma lettre. (_Quand il est parti._) Voilà

pourtant ce que c'est que de l'avoir gardé!

SCÈNE XVI.

ARAMINTE, DUBOIS.

DUBOIS.

Dorante s'est-il déclaré, Madame, et est-il nécessaire que je lui parle?

ARAMINTE.

Non, il ne m'a rien dit. Je n'ai rien vu d'approchant à ce que tu m'as

conté, et qu'il n'en soit plus question, ne t'en mêle plus.

(_Elle sort._)

DUBOIS.

Voici l'affaire dans sa crise!

SCÈNE XVII.

DUBOIS, DORANTE.

DORANTE.

Ah! Dubois.

DUBOIS.

Retirez-vous.

DORANTE.

Je ne sais qu'augurer de la conversation que je viens d'avoir avec elle.

DUBOIS.

A quoi songez-vous? Elle n'est qu'à deux pas: voulez-vous tout perdre?

DORANTE.

Il faut que tu m'éclaircisses...

DUBOIS.

Allez dans le jardin.

DORANTE.

D'un doute...

DUBOIS.

Dans le jardin, vous dis-je; je vais m'y rendre.

DORANTE.

Mais...

DUBOIS.

Je ne vous écoute plus.

DORANTE.

Je crains plus que jamais.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

DORANTE, DUBOIS.

DUBOIS.

Non, vous dis-je; ne perdons point de temps. La lettre est-elle prête?

DORANTE, _la lui montrant_.

Oui, la voilà, et j'ai mis dessus: "Rue du Figuier."[126]

DUBOIS.

Vous êtes bien assuré qu'Arlequin ne sait pas ce quartier-là?

DORANTE.

Il m'a dit que non.

DUBOIS.

Lui avez-vous bien recommandé de s'adresser à Marton ou à moi pour savoir

ce que c'est?

DORANTE.

Sans doute, et je lui recommanderai[127] encore.

DUBOIS.

Allez donc la lui donner; je me charge du reste auprès de Marton, que je

vais trouver.

DORANTE.

Je t'avoue que j'hésite un peu. N'allons-nous pas trop vite avec Araminte?

Dans l'agitation des mouvements[128] où elle est, veux-tu encore lui

donner l'embarras de voir subitement éclater l'aventure?

DUBOIS.

Oh! oui, point de quartier. Il faut l'achever, pendant qu'elle est

étourdie. Elle ne sait plus ce qu'elle fait. Ne voyez-vous pas bien

qu'elle triche avec moi, qu'elle me fait accroire que vous ne lui avez

rien dit? Ah! je lui apprendrai à vouloir me souffler mon emploi de

confident pour vous aimer en fraude!

DORANTE.

Que j'ai souffert dans ce dernier entretien! Puisque tu savois qu'elle

vouloit me faire déclarer, que ne m'en avertissois-tu par quelques signes?

DUBOIS.

Cela auroit été joli, ma foi! Elle ne s'en seroit point aperçue, n'est ce

pas? Et d'ailleurs, votre douleur n'en a paru que plus vraie. Vous

repentez-vous de l'effet qu'elle a produit? Monsieur a souffert! Parbleu!

il me semble que cette aventure-ci mérite un peu d'inquiétude.

DORANTE.

Sais-tu bien ce qui arrivera? Qu'elle prendra son parti, et qu'elle me

renverra tout d'un coup.

DUBOIS.

Je lui[129] en défie. Il est trop tard; l'heure du courage est passée; il

faut qu'elle nous épouse.

DORANTE.

Prends-y garde: tu vois que sa mère la fatigue.[130]

DUBOIS.

Je serois bien fâché qu'elle la laissât en repos.

DORANTE.

Elle est confuse de ce que Marton m'a surpris à ses genoux.

DUBOIS.

Ah! vraiment, des confusions! Elle n'y est pas. Elle va en essuyer bien

d'autres! C'est moi qui, voyant le train que prenoit la conversation, ai

fait venir Marton une seconde fois.

DORANTE.

Araminte pourtant m'a dit que je lui étois insupportable.

DUBOIS.

Elle a raison. Voulez-vous qu'elle soit de bonne humeur avec un homme

qu'il faut qu'elle aime en dépit d'elle? Cela est-il agréable? Vous vous

emparez de son bien, de son coeur; et cette femme ne criera pas? Allez,

vite, plus de raisonnement; laissez-vous conduire.

DORANTE.

Songe que je l'aime, et que, si notre précipitation réussit mal, tu me

désespères.

DUBOIS.

Ah! oui, je sais bien que vous l'aimez: c'est à cause de cela que je ne

vous écoute pas. Etes-vous en état de juger de rien? Allons, allons, vous

vous moquez. Laissez faire un homme de sang-froid. Partez, d'autant plus

que voici Marton qui vient à propos, et que je vais tâcher d'amuser,[131]

en attendant que vous envoyiez Arlequin.

SCÈNE II.

DUBOIS, MARTON.

MARTON, _d'un air triste_.

Je te cherchois.

DUBOIS.

Qu'y a-t-il pour votre service. Mademoiselle?

MARTON.

Tu me l'avois bien dit, Dubois.

DUBOIS.

Quoi donc? Je ne me souviens plus de ce que c'est.

MARTON.

Que cet intendant osoit lever les yeux sur Madame.

DUBOIS.

Ah! oui: vous parlez de ce regard que je lui vis jeter sur elle. Oh!

jamais je ne l'ai oublié. Cette oeillade-là ne valoit rien. Il y avoit

quelque chose dedans qui n'étoit pas dans l'ordre.

MARTON.

Oh! ça, Dubois, il s'agit de faire sortir cet homme-ci.

DUBOIS.

Pardi! tant qu'on voudra; je ne m'y épargne pas. J'ai déjà dit à Madame

qu'on m'avoit assuré qu'il n'entendoit pas les affaires.

MARTON.

Mais est-ce là tout ce que tu sais de lui? C'est de la part de madame

Argante et de monsieur le Comte que je te parle, et nous avons peur que tu

n'aies pas tout dit à Madame, ou qu'elle ne cache ce que c'est. Ne nous

déguise rien, tu n'en seras pas fâché.

DUBOIS.

Ma foi! je ne sais que son insuffisance, dont j'ai instruit Madame.

MARTON.

Ne dissimule point.

DUBOIS.

Moi un dissimulé! Moi garder un secret! Vous avez bien trouvé votre homme!

En fait de discrétion, je mériterais d'être femme.[132] Je vous demande

pardon de la comparaison, mais c'est pour vous mettre l'esprit en repos.

MARTON.

Il est certain qu'il aime Madame.

DUBOIS.

Il n'en faut point douter: je lui en ai même dit ma pensée à elle.

MARTON.

Et qu'a-t-elle répondu?

DUBOIS.

Que j'étois un sot. Elle est si prévenue...

MARTON.

Prévenue à un point que je n'oserois le dire, Dubois.

DUBOIS.

Oh! le diable n'y perd rien,[133] ni moi mon plus: car je vous

entends.[134]

MARTON.

Tu as la mine d'en savoir plus que moi là-dessus.

DUBOIS.

Oh! point du tout, je vous jure. Mais, à propos, il vient tout à l'heure

d'appeller Arlequin pour lui donner une lettre; si nous pouvions la

saisir, peut-être en saurions-nous davantage.

MARTON.

Une lettre, oui-da[135]: ne négligeons rien, Je vais de ce pas parler à

Arlequin, s'il n'est pas encore parti.

DUBOIS.

Vous n'irez pas loin; je crois qu'il vient.

SCÈNE III.

DUBOIS, MARTON, ARLEQUIN.

ARLEQUIN, _voyant Dubois_.

Ah! te voilà donc, mal bâti?

DUBOIS.

Tenez: n'est-ce pas là une belle figure pour se moquer de la mienne?

MARTON.

Que veux-tu, Arlequin?

ARLEQUIN.

Ne sauriez-vous pas où demeure[136] la rue du Figuier,[137] Mademoiselle?

MARTON.

Oui.

ARLEQUIN.

C'est que mon camarade, que je sers, m'a dit de porter cette lettre à

quelqu'un qui est dans cette rue, et, comme je ne la sais[138] pas, il m'a

dit que je m'en informasse à vous ou à cet animal-là; mais cet animal-là

ne mérite pas que je lui en parle, sinon pour l'injurier. J'aimerois mieux

que le diable eût emporté toutes les rues que d'en savoir une par le moyen

d'un malotru comme lui.

DUBOIS, _à Marton, à part_.

Prenez la lettre. (_Haut._) Non, non, Mademoiselle, ne lui enseignez rien;

qu'il galope.

ARLEQUIN.

Veux-tu te taire?

MARTON, _négligemment_.

Ne l'interrompez donc point, Dubois. Eh bien! veux-tu me donner ta lettre?

Je vais envoyer dans ce quartier-là, et on la rendra[139] à son adresse.

ARLEQUIN.

Ah! voilà qui est bien agréable! Vous êtes une fille de bonne amitié,

Mademoiselle.

DUBOIS, _s'en allant_.

Vous êtes bien bonne d'épargner de la peine à ce fainéant-là.

ARLEQUIN.

Ce malhonnête! Va, va trouver le tableau, pour voir comme il se moque de

toi.

MARTON, _seule avec Arlequin_.

Ne lui réponds rien; donne ta lettre.

ARLEQUIN.

Tenez, Mademoiselle; vous me rendrez[140] un service qui me fait grand

bien. Quand il y aura à trotter pour votre serviable personne, n'ayez

point d'autre postillon que moi.

MARTON.

Elle sera rendue exactement.

ARLEQUIN.

Oui, je vous recommande l'exactitude, à cause de monsieur Dorante, qui

mérite toutes sortes de fidélités.

MARTON, _à part_.

L'indigne!

ARLEQUIN, _s'en allant_.

Je suis votre serviteur éternel.

MARTON.

Adieu.

ARLEQUIN, _revenant_.

Si vous le rencontrez, ne lui dites point qu'un autre galope à ma place.

SCÈNE IV.

Mme. ARGANTE, LE COMTE, MARTON.

MARTON, _un moment seule_.

Ne disons mot que je n'aie vu[141] ce que ceci contient.

Mme. ARGANTE.

Eh bien! Marton, qu'avez-vous appris de Dubois?

MARTON.

Rien que ce que vous saviez déjà, Madame, et ce n'est pas assez.

Mme. ARGANTE.

Dubois est un coquin qui nous trompe.

LE COMTE.

Il est vrai que sa menace paroissoit signifier quelque chose de plus.

Mme. ARGANTE.

Quoi qu'il en soit, j'attends monsieur Remy, que j'ai envoyé chercher; et,

s'il ne nous défait pas de cet homme-là, ma fille saura qu'il ose l'aimer,

je l'ai résolu. Nous en avons les présomptions[142] les plus fortes, et,

ne fût-ce que par bienséance, il faudra bien qu'elle le chasse. D'un autre

côté, j'ai fait venir l'intendant que monsieur le Comte lui proposoit. Il

est ici, et je le lui présenterai sur le champ.

MARTON.

Je doute que vous réussissiez, si nous n'apprenons rien de nouveau; mais

je tiens peut-être son congé, moi qui vous parle... Voici monsieur Remy:

je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, et je vais m'éclaircir.

(_Elle veut sortir._)

SCÈNE V.

M. REMY, Mme. ARGANTE, LE COMTE, MARTON.

M. REMY, _à Marton, qui se retire_.

Bonjour, ma nièce, puisqu'enfin il faut que vous la soyez. Savez-vous ce

qu'on me veut ici?

MARTON, _brusquement_.

Passez, Monsieur, et cherchez votre nièce ailleurs; je n'aime point les

mauvais plaisants.

(_Elle sort._)

M. REMY.

Voilà une petite fille bien incivile? (_A madame Argante._) On m'a dit de

votre part de venir ici, Madame: de quoi est-il donc question?

Mme. ARGANTE, _d'un ton revêche_.

Ah! c'est donc vous, monsieur le procureur?

M. REMY.

Oui, Madame, je vous garantis que c'est moi-même.

Mme. ARGANTE.

Et de quoi vous êtes-vous avisé, je vous prie, de nous embarrasser d'un

intendant de votre façon?[143]

M. REMY.

Et par quel hasard Madame y trouve-t-elle à redire?

Mme. ARGANTE.

C'est que nous nous serions bien passés du présent que vous nous avez

fait.

M. REMY.

Ma foi, Madame, s'il n'est pas à votre goût, vous êtes bien difficile.

Mme. ARGANTE.

C'est votre neveu, dit-on?

M. REMY.

Oui, Madame.

Mme. ARGANTE.

Eh bien! tout votre neveu qu'il est, vous nous ferez un grand plaisir de

le retirer.

M. REMY.

Ce n'est pas à vous que je l'ai donné.

Mme. ARGANTE.

Non, mais c'est à nous qu'il déplaît, à moi et à monsieur le Comte que

voilà, et qui doit épouser ma fille.

M. REMY, _élevant la voix_.

Celui-ci est nouveau! Mais, Madame, dès qu'il n'est pas à vous, il me

semble qu'il n'est pas essentiel qu'il vous plaise. On n'a pas mis dans le

marché qu'il vous plairoit, personne n'a songé à cela; et, pourvu qu'il

convienne à madame Araminte, tout[144] doit être content; tant pis pour

qui ne l'est pas. Qu'est-ce que cela signifie?

Mme. ARGANTE.

Mais vous avez le ton bien rogue,[145] Monsieur Remy.

M. REMY.

Ma foi, vos compliments ne sont point propres à l'adoucir, Madame Argante.

LE COMTE.

Doucement, monsieur le procureur, doucement; il me paroît que vous avez

tort.

M. REMY.

Comme vous voudrez, monsieur le Comte, comme vous voudrez; mais cela ne

vous regarde pas. Vous savez bien que je n'ai pas l'honneur de vous

connoître, et nous n'avons que faire ensemble,[146] pas la moindre chose.

LE COMTE.

Que vous me connoissiez ou non; il n'est pas si peu essentiel que vous le

dites que votre neveu plaise à Madame. Elle n'est pas une étrangère dans

la maison.

M. REMY.

Parfaitement étrangère pour cette affaire-ci, Monsieur; on ne peut pas

plus étrangère; au surplus, Dorante est un homme d'honneur, connu pour

tel, dont j'ai répondu, dont je répondrai toujours, et dont Madame parle

ici d'une manière choquante.

Mme. ARGANTE.

Votre Dorante est un impertinent.

M. REMY.

Bagatelle! ce mot-là ne signifie rien dans votre bouche.

Mme. ARGANTE.

Dans ma bouche! A qui parle donc ce petit praticien, monsieur le Comte?

Est-ce que vous ne lui imposerez pas silence?

M. REMY.

Comment donc! m'imposer silence, à moi, procureur! Savez-vous bien qu'il y

a cinquante ans que je parle, madame Argante?

Mme. ARGANTE.

Il y a donc cinquante ans que vous ne savez ce que vous dites.

SCÈNE VI.

ARAMINTE, MME. ARGANTE, M. REMY, LE COMTE.

ARAMINTE.

Qu'y a-t-il donc? On diroit que vous vous querellez.

M. REMY.

Nous ne sommes pas fort en paix, et vous venez très à propos, Madame: il

s'agit de Dorante: avez-vous sujet de vous plaindre de lui?

ARAMINTE.

Non, que je sache.[147]

M. REMY.

Vous êtes-vous aperçue qu'il ait manqué de probité?

ARAMINTE.

Lui? non vraiment. Je ne le connois que pour un homme très estimable.

M. REMY.

Au discours que Madame en tient, ce doit pourtant être un fripon, dont il

faut que je vous délivre, et on se passerait bien du présent que je vous

en ai fait, et c'est un impertinent qui déplaît à Madame, qui déplaît à

Monsieur qui parle en qualité d'époux futur, et, à cause que[148] je le

défends, on veut me persuader que je radote.

ARAMINTE, _froidement_.

On se jette là dans de grands excès. Je n'y ai point de part, Monsieur. Je

suis bien éloignée de vous traiter si mal. A l'égard de Dorante, la

meilleure justification qu'il y ait pour lui, c'est que je le garde. Mais

je venois pour savoir une chose, monsieur le Comte. Il y a là-bas, m'a-t-

on dit, un homme d'affaires que vous avez amené pour moi: on se trompe

apparemment?

LE COMTE.

Madame, il est vrai qu'il est venu avec moi; mais c'est madame Argante...

Mme. ARGANTE.

Attendez, je vais répondre. Oui, ma fille, c'est moi qui ai prié Monsieur

de le faire venir pour remplacer celui que vous avez, et que vous allez

mettre dehors: je suis sûre de mon fait. J'ai laissé dire votre procureur,

au reste; mais il amplifie.[149]

M. REMY.

Courage!

Mme. ARGANTE, _vivement_.

Paix! vous avez assez parlé. (_A Araminte._) Je n'ai point dit que son

neveu fût un fripon. Il ne seroit pas impossible qu'il le fût; je n'en

serois pas étonnée.

M. REMY.

Mauvaise parenthèse, avec votre permission, supposition injurieuse, et

tout à fait hors d'oeuvre.[150]

Mme. ARGANTE.

Honnête homme, soit; du moins n'a-t-on pas encore de preuve du contraire,

et je veux croire qu'il l'est. Pour un impertinent, et très impertinent,

j'ai dit qu'il en étoit un, et j'ai raison. Vous dites que vous le

garderez: vous n'en ferez rien.

ARAMINTE, _froidement_.

Il restera, je vous assure.

Mme. ARGANTE.

Point du tout; vous ne sauriez. Seriez-vous d'humeur à garder un intendant

qui vous aime?

M. REMY.

Eh! à qui voulez-vous donc qu'il s'attache? A vous, à qui il n'a pas

affaire?

ARAMINTE.

Mais, en effet, pourquoi faut-il que mon intendant me haïsse?

Mme. ARGANTE.

Eh! non, point d'équivoque. Quand je vous dis qu'il vous aime, j'entends

qu'il est amoureux de vous, en bon françois; qu'il est ce qu'on appelle

amoureux; qu'il soupire pour vous; que vous êtes l'objet secret de sa

tendresse.

M. REMY.

Dorante?

ARAMINTE, _riant_.

L'objet secret de sa tendresse! Oh! oui, très secret, je pense. Ah! ah! je

ne me croyois pas si dangereuse à voir. Mais, dès que vous devinez de

pareils secrets, que ne devinez-vous que tous mes gens sont comme lui?

Peut-être qu'ils m'aiment aussi: que sait-on? Monsieur Remy, vous qui me

voyez assez souvent, j'ai envie de deviner que vous m'aimez aussi.

M. REMY.

Ma foi, Madame, à l'âge de mon neveu, je ne m'en tirerois pas mieux qu'on

dit qu'il s'en tire.

Mme. ARGANTE.

Ceci n'est pas matière à plaisanterie, ma fille. Il n'est pas question de

votre monsieur Remy; laissons-là ce bonhomme, et traitons la chose un peu

plus sérieusement. Vos gens ne vous font pas peindre, vos gens ne se

mettent point à contempler vos portraits, vos gens n'ont point l'air

galant, la mine doucereuse.

M. REMY, _à Araminte_.

J'ai laissé passer le «bonhomme» à cause de vous, au moins; mais le

«bonhomme» est quelquefois brutal.

ARAMINTE.

En vérité, ma mère, vous seriez la première à vous moquer de moi si ce que

vous me dites me faisoit la moindre impression; ce seroit une enfance[151]

à moi que de le renvoyer sur un pareil soupçon. Est-ce qu'on ne peut me

voir sans m'aimer? Je n'y saurois que faire; il faut bien m'y accoutumer,

et prendre mon parti là-dessus. Vous lui trouvez l'air galant, dites-vous?

Je n'y avois pas pris garde, et je ne lui en ferai point un reproche. Il y

auroit de la bizarrerie à se fâcher de ce qu'il est bien fait. Je suis

d'ailleurs comme tout le monde: j'aime assez les gens de bonne mine.

SCÈNE VII.

ARAMINTE, Mme. ARGANTE, M. REMY, LE COMTE, DORANTE.

DORANTE.

Je vous demande pardon, Madame, si je vous interromps. J'ai lieu de

présumer que mes services ne vous sont plus agréables, et, dans la

conjoncture présente, il est naturel que je sache mon sort.

Mme. ARGANTE, _ironiquement_.

Son sort! Le sort d'un intendant: que cela est beau!

M. REMY.

Et pourquoi n'auroit-il pas un sort?

ARAMINTE, _d'un air vif, à sa mère_.

Voilà des emportements qui m'appartiennent. (_A Dorante._) Quelle est

cette conjoncture, Monsieur, et le motif de votre inquiétude?

DORANTE.

Vous le savez, Madame. Il y a quelqu'un ici que vous avez envoyé chercher

pour occuper ma place.

ARAMINTE.

Ce quelqu'un-là est fort mal conseillé. Désabusez-vous: ce n'est point moi

qui l'ai fait venir.

DORANTE.

Tout a contribué à me tromper, d'autant plus que mademoiselle Marton vient

de m'assurer que dans une heure je ne serois plus ici.

ARAMINTE.

Marton vous a tenu un fort sot discours.

Mme. ARGANTE.

Le terme est encore trop long: il devroit en sortir tout à l'heure.[152]

M. REMY, _comme à part_.

Voyons par où cela finira.

ARAMINTE.

A Selection from the Comedies of Marivaux · 第 3 / 4 章