Paris, 11 décembre 1868[20].
[20] Cette lettre a été adressée à Victor Considérant, disciple de
Fourier. Elle a été publiée par madame C. Coignet dans sa brochure
sur _Victor Considérant, sa vie, son œuvre_. Paris, Alcan, 1895.
Monsieur,
Je me suis souvent reproché d’avoir si longtemps attendu pour répondre à
vos deux longues et belles lettres. L’achèvement de mon _Saint Paul_ m’a
si complètement absorbé cet été que je me suis mis en retard d’une
manière scandaleuse avec tous mes devoirs. Pour répondre à de pareilles
lettres, formant un véritable livre sur les matières les plus graves, il
faudrait un livre aussi. M. Souvestre m’a dit que nous pouvions espérer
de vous voir bientôt; alors nous causerons à loisir, si vous le voulez
bien, de ces problèmes dont le principal attrait est peut-être d’être
insolubles, et néanmoins qui s’imposent si fortement à l’esprit humain.
Vous avez consacré votre vie à la discussion de questions sociales, et
je comprends l’intérêt que les origines du christianisme vous inspirent.
Ce grand mouvement fut, en effet, pour une part, un événement social,
mais il fut, avant tout, un événement religieux, et c’est justement pour
cela que l’élément de socialisme qu’il impliquait réussit. La solidité
d’une fondation est en raison directe de la quantité de dévouement, de
sacrifice, d’abnégation, qui a été déposée dans ses bases. Certains
peuples anciens croyaient que, pour qu’un édifice durât, il fallait
qu’un homme eût été enterré vivant dans ses fondations; cela est assez
vrai, du moins dans l’ordre moral. L’intérêt temporel ne suffit pas à
tirer de l’homme le degré d’héroïsme nécessaire pour les œuvres communes
durables et grandes. L’idéalisme aura-t-il un jour la force de faire ce
que fit autrefois la croyance à un royaume de Dieu matériel et immédiat?
Il est beau, en tout cas, de protester à la façon des stoïciens de
l’ancien monde. Par votre courage et votre vie toute dévouée à la
poursuite de ce que vous concevez comme l’idéal, vous vous êtes mis de
la noble phalange.
Agréez l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués.