Le ministre, M. Léon Bourgeois, termine au Sénat, répondant à
l’interpellation de M. Fresneau, par la lecture d’une lettre[19] de M.
Renan, qu’il avait consulté.
[19] Cette lettre est le dernier morceau que publia Ernest Renan avant
sa mort, survenue le 2 octobre 1892. On l’a insérée dans ce volume
pour cette raison, mais surtout parce que Renan, considérant le
Collège de France comme un rouage essentiel de la vie intellectuelle
française, il a paru qu’elle était à sa place dans ce volume.
«... L’expression «l’enseignement que l’on donne au Collège de France»
nous a un peu blessés. Nous ne donnons pas un enseignement dogmatique.
Nous exposons l’état de la science et les efforts que nous faisons pour
faire avancer les questions à l’ordre du jour. Nos auditeurs restent
entièrement libres de former leur jugement. Nous leur fournissons pour
cela les éléments avec une entière impartialité.
»Cette impartialité, qui est le premier devoir du professeur au Collège
de France, se retrouve dans l’ensemble des chaires qui composent notre
établissement. Toutes les opinions sont représentées dans nos
programmes. Le catholicisme et les opinions les plus conservatrices en
philosophie ont chez nous leurs organes. Nous avons eu des maîtres
illustres appartenant au protestantisme, à l’israélitisme, à toutes les
nuances de la croyance et de la libre-pensée.
»Par votre dernière nomination, vous avez ajouté à toutes ces nuances le
positivisme qui, par la place qu’il s’est faite dans le monde
contemporain, méritait bien d’avoir aussi sa place parmi nous. Le
professeur au Collège de France peut, individuellement, appartenir à
telle société religieuse ou philosophique que bon lui semble. En tant
que professeur au Collège de France, il n’est d’aucune secte: il est
l’homme de la vérité. L’enseignement d’une chaire peut contredire
directement l’enseignement d’une autre chaire. Cette variété infinie
d’opinion n’empêche pas la plus parfaite confraternité de régner parmi
nous; le public ne paraît pas non plus s’en plaindre; il trouve dans ces
apparentes dissonances la preuve que rien ne lui est caché, et qu’on le
met à même de former son opinion en toute liberté.
»Liberté, telle est en effet la loi fondamentale d’un pareil
établissement de la part de l’auditeur et de la part du professeur. Le
professeur au Collège de France doit respecter tous les symboles, mais
il ne doit se tenir lié par aucun. S’il lui arrive d’être en désaccord
avec une des opinions religieuses ou philosophiques établies, qu’y
faire? On ne peut être de l’avis de tout le monde. Si le professeur
d’hébreu explique tel passage d’Isaïe selon l’interprétation des
catholiques, il se mettra en contradiction avec les protestants et avec
les israélites qui, dans une telle question, ont bien le droit d’être
entendus. Qu’il tâche de se mettre d’accord avec la philologie et la
critique, et il aura rempli son devoir.
»Un tel enseignement, neutre entre les diverses opinions théoriques qui
se partagent le monde, est ainsi l’image de l’État lui-même, qui, dans
ses établissements de haut enseignement, n’a pour mission que d’ouvrir
des arènes aux opinions diverses, sans pencher lui-même vers l’une ou
vers l’autre.
»Quand l’État fonde ou entretient une chaire, cela ne veut pas dire
qu’il garantit pour vrai l’enseignement donné dans cette chaire, mais
qu’il le juge utile dans l’état présent de la science.
»L’État n’a pas une chimie, une médecine, une histoire; mais il tâche de
faire ce qu’il faut pour que, dans chaque ordre, les études
scientifiques soient en progrès. Tout cela en vertu de ce principe que
la vérité scientifique est d’un grand intérêt pour la société et que
l’État doit faire, en vue de la recherche originale, quelques
sacrifices.
»Ces hauts enseignements libres tiennent une nation à la tête de son
siècle, et seuls ils empêchent l’erreur, l’imposture, la superstition de
reconquérir le terrain qu’elles ont perdu et qu’elles espèrent toujours
reprendre.»
Le ministre, M. Léon Bourgeois, déclare qu’il se reprocherait de rien
ajouter à ce magnifique langage: le gouvernement maintiendra le Collège
de France comme la place forte de la liberté de l’enseignement
individuel.
(_Le Temps_, 26 mars 1892.)