[17] Dans le drame célèbre, Siffroi, comte palatin, a bu avidement
l’eau de Jouvence qui procure des rêves d’outre-tombe, et dont le
barde breton Léolin n’a pris que quelques gouttes.
_Siffroi, qui a ronflé tout ce temps, se réveille._ Victoire! victoire!
Pendez, brûlez, fusillez. Nous sommes les maîtres; tout nous est permis
pour leur faire signer ce que nous voulons. Générosité! sentimentalité!
pure sottise!
Désolation! Les militaires sont trop doux; nos hommes savent tuer, mais
non fusiller. Il faudrait brûler tous les villages, pendre tous les
habitants mâles, cela les empêcherait de se défendre. Ah! ah! (_Il
éclate de rire._)
Des prisonniers!... Comprenez-vous qu’on fasse prisonniers des gens qui
se défendent? On aurait dû les fusiller. «Grâce! mon bon sire, pour mon
homme qui a menacé de sa bêche un hussard.»--Très bien, ma bonne femme,
vous pouvez être parfaitement assurée que votre mari (il passe le doigt
autour du cou) sera pendu.» (_Il éclate de rire._)
Ce qui me plaît dans le Bavarois, c’est la facilité avec laquelle il
fusille! Il rencontre quelqu’un, il n’attend pas qu’on tire sur lui, il
fait feu le premier.
Il faut être plein de politesse jusqu’au dernier échelon de la potence
(_Il rit de plaisir_); mais il faut pendre.
O mollesse des militaires! si j’exerçais un commandement, je sais ce que
je ferais. Si je parvenais à m’emparer des fuyards, je leur enlèverais
leur vache et tout ce qu’ils auraient emporté, en les accusant de
l’avoir volé et de le cacher dans les bois.
Il faut rendre la guerre aussi cruelle que possible. La sensibilité!
Voilà une chose ridicule!
On fusillera, on pendra, on brûlera. Quand cela sera arrivé quelquefois,
les habitants se montreront plus raisonnables, surtout si nos obus les
ont déjà convenablement disposés.
Ah! la bonne odeur! cela sent l’oignon brûlé! Des paysans viennent
d’être rôtis dans leurs maisons. Sur cent soixante-dix, il y en a cent
vingt de sabrés. Coquins, pourquoi avez-vous épargné le reste? Ne
savez-vous pas que la sentimentalité est ridicule? Une lettre de mon
cher ange!... (_Mouvement d’attention dans l’auditoire._)
_Prospero._--Écoutons! son ange va lui parler. Nous allons le voir par
le côté aimant.
_Siffroi._--Ah! les bons conseils, chère et douce amie! «Tous les
Gaulois fusillés, écharpés, jusqu’aux petits enfants. Je crains qu’il
n’y ait pas de Bible en France. Voici le livre des psaumes que je
t’envoie afin que tu puisses y lire cette prophétie contre les Français:
«Je te le dis, les impies doivent être exterminés.» Merci, tendre
épouse, merci!
Pourquoi retarde-t-on le bombardement? on manquera le moment
psychologique. Oh! les âmes sensibles! les femmes! Dire que sans deux
femmes, le bombardement serait déjà commencé! Ah! que ne suis-je le
maître! Je ne craindrais pas d’être dur; deux millions d’hommes mourant
de faim! eh bien, ils l’ont voulu!
Voilà des gens qui ramassent des pommes de terre. On ne tire pas dessus!
Oh! les militaires humains! Il y a des gens qui gâtent tout, parce
qu’ils veulent être loués pour leur humanité.
Et dire que ces farceurs, en nous voyant chez eux, n’ont pas l’air
content! Ah! les poseurs!
Les Français sont une nation de barbares, avec un vernis insuffisant de
civilisation. Nous sommes les hommes, ils sont les femmes. Des femmes!
Ah! fi donc! «La bienveillance, envers tout le monde, c’est la justice»,
a dit un de leurs nigauds. Oui-dà! Dans le monde que j’ai vu, la
malveillance, c’est la justice. Hermann de..., un bas intrigant! Henri
de..., un méchant homme; Gauthier de..., un ignorant, un sot, un drôle!
et l’empereur, mon maître? Vieux..., mais non! chut! J’ai trop d’esprit!
(Eau de Jouvence, 1880.)