Voilà près de huit ans écoulés depuis les terribles épreuves que nous
avons traversées et il est maintenant permis de voir quelle direction
notre pays a définitivement choisie dans l’alternative cruelle où
l’avait mis sa destinée. La France avait l’option entre deux partis
opposés. Elle pouvait adopter un système de réformes analogues à celles
que s’imposa la Prusse après la bataille d’Iéna, réformes austères,
tendant à donner à tous les services de la force et de la vigueur,
sacrifiant dans une large mesure l’individu à l’État, fortifiant l’État
et admettant son action dans tous les ordres: comme condition de ces
réformes, un gouvernement plus sérieux que brillant, un parlement réduit
au rôle de conseiller intime, une monarchie ayant son droit en dehors de
la volonté de la nation; comme conséquence, l’inégalité sociale, une
telle organisation supposant des classes en apparence privilégiées, en
réalité mises à part pour le service de la nation. A cette voie de
pénitence et de retour en arrière, la France pouvait préférer la
continuation du programme démocratique, où l’État, constitué par
l’universalité des individus, n’ayant d’autre but que le bonheur des
individus entendu comme les individus l’entendent, s’interdit toute
visée au delà de ce que conçoit et sent l’universalité des individus. La
conséquence d’un pareil état de choses est la poursuite du bien-être et
de la liberté, la destruction de tout ce qui reste de privilèges et
d’esprit de classe, l’affaiblissement du principe de l’État. L’individu
et les groupes subordonnés à l’État, tels que le département et la
commune, se trouveront bien d’un tel régime, mais il est à craindre que
la nation, la patrie, la France enfin, y perde chaque jour quelque chose
de son autorité et de sa forte cohésion.
Il est clair que la seconde hypothèse a complètement remporté la
victoire sur la première. A deux tentatives auxquelles n’a manqué ni la
hardiesse, ni la résolution d’aller jusqu’au bout, la France a opposé un
non absolu. A toute autre tentative du même genre (et il est probable
qu’il y en aura), le pays répondra sans doute de la même manière. Une
réforme dans le sens monarchique et gouvernemental ne se fera donc pas
avec l’assentiment spontané de la France.
(Mélanges d’histoire et de voyages, 1878.)