Une chose connue de tout le monde est la facilité avec laquelle notre
pays se réorganise. Des faits récents ont prouvé combien la France a été
peu atteinte dans sa richesse. Quant aux pertes d’hommes, s’il était
permis de parler d’un pareil sujet avec une froideur qui a l’air cruel,
je dirais qu’elles sont à peine sensibles. Une question se pose donc à
tout esprit réfléchi. Que va faire la France? Va-t-elle se remettre sur
la pente d’affaiblissement national et de matérialisme politique où elle
était engagée avant la guerre de 1870, ou bien va-t-elle réagir
énergiquement contre la conquête étrangère, répondre à l’aiguillon qui
l’a piquée au vif, et, comme l’Allemagne de 1807, prendre dans sa
défaite le point de départ d’une ère de rénovation?--La France est très
oublieuse. Si la Prusse n’avait pas exigé de cessions territoriales, je
n’hésiterais pas à répondre que le mouvement industriel, économique,
socialiste eût repris son cours; les pertes d’argent eussent été
réparées au bout de quelques années; le sentiment de la gloire militaire
et de la vanité nationale se fût perdu de plus en plus. Oui, l’Allemagne
avait entre les mains après Sedan le plus beau rôle de l’histoire du
monde. En restant sur sa victoire, en ne faisant violence à aucune
partie de la population française, elle enterrait la guerre pour
l’éternité, autant qu’il est permis de parler d’éternité, quand il
s’agit des choses humaines. Elle n’a pas voulu de ce rôle; elle a pris
violemment deux millions de Français, dont une très petite fraction peut
être supposée consentante à une telle séparation. Il est clair que tout
ce qui reste de patriotisme français n’aura de longtemps qu’un objectif,
regagner les provinces perdues. Ceux même qui sont philosophes avant
d’être patriotes ne pourront être insensibles au cri de deux millions
d’hommes, que nous avons été obligés de jeter à la mer pour sauver le
reste des naufragés, mais qui étaient liés avec nous pour la vie et pour
la mort. La France a donc là une pointe d’acier enfoncée en sa chair,
qui ne la laissera plus dormir. Mais quelle voie va-t-elle suivre dans
l’œuvre de sa réforme? En quoi sa renaissance ressemblera-t-elle à tant
d’autres tentatives de résurrection nationale? Quelle y sera la part de
l’originalité française? C’est ce qu’il faut rechercher, en tenant _a
priori_ pour probable qu’une conscience aussi impressionnable que la
conscience française aboutira, sous l’étreinte de circonstances uniques,
aux manifestations les plus inattendues.
La réforme intellectuelle et morale.