Ailleurs, la littérature et la société sont choses distinctes,
profondément divisées. Dans notre pays, grâce à vous[2], elles se
pénètrent. Vous vous inquiétez peu d’entendre annoncer pompeusement
l’avènement de ce qu’on appelle une autre _culture_, qui saura se passer
du talent. Vous vous défiez d’une _culture_ qui ne rend l’homme ni plus
aimable, ni meilleur. Je crains fort que des races, bien sérieuses sans
doute, puisqu’elles nous reprochent notre légèreté, n’éprouvent quelque
mécompte dans l’espérance qu’elles ont de gagner la faveur du monde par
de tout autres procédés que ceux qui ont réussi jusqu’ici. Une science
pédantesque dans sa solitude, une littérature sans gaieté, une politique
maussade, une haute société sans éclat, une noblesse sans esprit, des
gentilshommes sans politesse, de grands capitaines sans mots sonores, ne
détrôneront pas, je crois, de sitôt, le souvenir de cette vieille
société française si brillante, si jolie, si jalouse de plaire. Quand
une nation, par ce qu’elle appelle son sérieux et son application, aura
produit ce que nous avons fait avec notre frivolité, des écrivains
supérieurs à Pascal et à Voltaire, de meilleures têtes scientifiques que
d’Alembert et Lavoisier, une noblesse mieux élevée que la nôtre au XVIIe
et au XVIIIe siècles, des femmes plus charmantes que celles qui ont
souri à notre philosophie, un élan plus extraordinaire que notre
Révolution, plus de facilité à embrasser les nobles chimères, plus de
courage, plus de savoir-vivre, plus de bonne humeur pour affronter la
mort, une société, en un mot, plus sympathique et plus spirituelle que
celle de nos pères, alors nous serons vaincus. Nous ne le sommes pas
encore. Nous n’avons pas perdu l’audience du monde. Créer un grand
homme, frapper des médaillons pour la postérité n’est pas donné à tous.
Il y faut votre collaboration. Ce qui se fait sans les Athéniens est
perdu pour la gloire; longtemps encore vous saurez seuls décerner une
louange qui fasse vivre éternellement.
[2] L’Académie française.
_Discours de réception à l’Académie française_, 3 avril 1879 (Discours
et Conférences.)