Le morceau de ce volume auquel j’attache le plus d’importance et sur
lequel je me permets d’attirer l’attention du lecteur est la conférence:
_Qu’est-ce qu’une nation?_ J’en ai pesé chaque mot avec le plus grand
soin; c’est ma profession de foi en ce qui touche les choses humaines,
et quand la civilisation moderne aura sombré par suite de l’équivoque
funeste de ces mots: _nation_, _nationalité_, _race_, je désire qu’on se
souvienne de ces vingt pages-là. Je les crois tout à fait correctes. On
va aux guerres d’extermination, parce qu’on abandonne le principe
salutaire de l’adhésion libre, parce qu’on accorde aux nations comme on
accordait autrefois aux dynasties le droit de s’annexer des provinces
malgré elles. Des politiques transcendants se raillent de notre principe
français, que, pour disposer des populations, il faut préalablement
avoir leur avis. Laissons-les triompher à leur aise. C’est nous qui
avons raison. Ces façons de prendre les gens à la gorge et de leur dire:
«Tu parles la même langue que nous, donc, tu nous appartiens», ces
façons-là sont mauvaises; la pauvre humanité, qu’on traite un peu trop
comme un troupeau de moutons, finira par s’en lasser.
L’homme n’appartient ni à sa langue, ni à sa race; il n’appartient qu’à
lui-même, car c’est un être libre, c’est un être moral. On n’admet plus
qu’il soit permis de persécuter les gens pour leur faire changer de
religion; les persécuter pour leur faire changer de langue ou de patrie
nous paraît tout aussi mal. Nous pensons qu’on peut sentir noblement
dans toutes les langues, et, en parlant des idiomes divers, poursuivre
le même idéal. Au-dessus de la langue, de la race, des frontières
naturelles, de la géographie, nous plaçons le consentement des
populations, quels que soient leur race, leur langue, leur culte. La
Suisse est peut-être la nation de l’Europe la plus légitimement
composée. Or, elle compte dans son sein trois ou quatre langues, deux ou
trois religions et Dieu sait combien de races. Une nation, c’est pour
nous une âme, un esprit, une famille spirituelle, résultant, dans le
passé, de souvenirs, de sacrifices, de gloires, souvent de deuils et de
regrets communs; dans le présent, du désir de continuer à vivre
ensemble. Ce qui constitue une nation, ce n’est pas de parler la même
langue ou d’appartenir au même groupe ethnographique, c’est d’avoir fait
de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans
l’avenir.
(Discours et Conférences, 1887. _Préface_.)