LA MAISON DE LA CITÉ

La Simonne fut enterrée dans le plus proche cimetière, c'est-à-dire aux

Innocents. Lorsque le cercueil eut été mis en terre, et que le fossoyeur

commença à rejeter les premières pelletées, Belgodère saisit Violetta

par la main et l'entraîna. La jeune fille le suivit sans résistance.

Elle marchait sans se rendre compte du trajet qu'elle accomplissait.

Pourtant au fond de son coeur rayonnait doucement une image consolatrice

qui semblait lui murmurer qu'elle n'était pas seule au monde.

Ce jeune seigneur au regard limpide, à la voix caressante...

reviendrait-il? Elle ignorait jusqu'à son nom...

Oui, il reviendra! puisqu'il l'a dit!... Demain matin, elle le

reverra!... Et les presque dernières paroles de la Simonne murmurant à

son coeur une consolation:

«Ce jeune homme... ce sera ton sauveur... car il t'aime!...»

Tout à coup, elle s'aperçut que Belgodère ne se dirigeait ni vers la

place de Grève ni vers la rue de la Tissanderie où se trouvait l'auberge

de l'Espérance.

--Où me conduisez-vous? balbutia-t-elle.

Le bohémien, sans rien dire, serra plus fort la main de Violetta et

marcha plus vite. Il passa entre la double rangée des maisons d'un pont,

et, le fleuve franchi, tourna à gauche.

A l'est, derrière Notre-Dame et le palais archiépiscopal, se dressaient

côte à côte deux constructions pareilles à deux soeurs se tenant par la

main... mais deux soeurs dont l'une était mignonne créature et l'autre

un monstre de hideux.

Belgodère, tenant toujours Violetta par la main, marcha droit au

formidable portail de la construction monstrueuse.

--Où sommes-nous? bégaya Violetta en jetant autour d'elle un regard

éperdu.

Belgodère ne répondit pas. Il heurta le lourd marteau de bronze. La

porte de fer s'ouvrit sans bruit. Violetta voulut se rejeter en arrière;

le bohémien la harponna solidement: dans la seconde qui suivit, elle se

vit dans un vaste vestibule dallé, aux hautes murailles nues, faiblement

éclairé, où se tenaient deux hommes masqués, la dague nue à la ceinture.

--Voici la petite que moi, Belgodère, devais amener. C'est bien ici? fit

le bohémien.

--C'est ici! dit l'un des deux gardes.

Au même instant, cet homme jeta sur la tête de Violetta un sac de toile

noire qu'il serra au cou par un cordon. Sans un cri, sans un souffle,

paralysée, Violetta se sentit soulevée, entraînée, emportée elle ne

savait où!... L'autre géant masqué tendit à Belgodère une bourse bien

gonflée:

--Voici les cent ducats que tu as demandés... Un instant, l'ami: si tu

veux avoir la langue arrachée, si tu veux être écorché vif, tu n'as qu'à

souffler à âme qui vive un mot de ce que tu viens de faire...

Le bohémien s'inclina jusqu'à terre, avec un sourire narquois, et

sortant à reculons s'évanouit dans la nuit.

Dix heures sonnèrent à Notre-Dame. Belgodère avait disparu depuis

longtemps. Ce fut à ce moment que maître Claude s'approchant à son tour

de la terrible maison, heurta le marteau de bronze. Encore une fois la

porte de fer s'ouvrît sans bruit. Après la victime, le bourreau! Sans

doute les deux hommes masqués le reconnurent, car l'un d'eux, lui

faisant signe de le suivre, se mit à le précéder dans l'intérieur de la

maison.

Dès le vestibule franchi, cette maison hideuse devenait un fabuleux

palais, une succession de pièces ornées avec magnificence, aboutissant à

une salle immense au fond de laquelle, sous un dais, s'élevait un trône

d'or, merveille de sculpture.

Dans la salle du trône, douze torchères en or massif supportant chacune

douze flambeaux de cire rosé, des colonnes alternativement de jaspe

et de marbre, d'énormes vases de porphyre, des tapisseries d'Arabie,

soixante fauteuils aux dossiers très hauts, tous surmontés d'une tiare

sculptée, tous portant une F brodée sous laquelle se croisaient deux

clefs symboliques que semblaient garder vingt-quatre hommes d'armes

vêtus d'acier, silencieux, immobiles, hallebardes au poing.

Le bourreau passa parmi ces merveilles sans un frémissement, suivant son

conducteur muet. Il parvint ainsi, de salle en salle, jusqu'à une pièce

nue, froide, humide, avec des murs en pierre grise, sans un meuble;

seulement, au long des murailles, il y avait des chaînes accrochées à

des anneaux de fer.

Là se tenait une femme vêtue de noir, la tête couverte d'une mantille en

dentelle noire. On ne voyait pas son visage; mais à sa main étincelait

un anneau pareil à celui du prince Farnèse. Seulement, tandis que

l'anneau du cardinal était en fer, celui qui brillait à cette main de

femme était en or pur; et les caractères du chaton étaient tracés par

des diamants qui fulguraient dans la pénombre.

Cette femme, c'était Fausta!

Alors Claude frissonna et tomba à genoux en murmurant:

«La souveraine!...»

Fausta prononça avec une étrange et glaciale solennité:

--Bourreau! Nous, grande prêtresse de l'Ordre auquel vous avez juré

obéissance, avons jugé et condamné à mort une créature humaine de qui

la vie était une menace pour les projets sacrés dont nous sommes la

dépositaire. Bourreau! vous avez accepté d'être l'exécuteur de secrètes

sentences qui ne relèvent que de la divine justice... Entrez donc dans

la chambre des exécutions où la condamnée attend et accomplissez votre

oeuvre...

Claude releva le front et tendit les mains vers Fausta.

Vous avez à Nous parler!... Nous vous le permettons..., dit Fausta.

--Souveraine, dit Claude avec un tremblement convulsif, j'ose adresser

une supplique à l'éblouissante Majesté aux pieds de laquelle je me

prosterne...

--Parlez, bourreau: Nous sommes sur cette terre pour punir, mais aussi

pour consoler.

--Consoler!... Oui! C'est de consolation dont j'ai besoin... Le vent qui

passe m'apporte les larmes et les malédictions de ceux que j'ai tués...

En vain je me crie que je fus seulement un instrument de la justice

humaine! En vain j'implore le Dieu tout-puissant de rendre un peu

d'apaisement à mon coeur! J'ai peur de mourir sans cette absolution

suprême qui me fut promise par votre envoyé!... Depuis deux ans que j'ai

juré obéissance, par trois fois j'ai dû venir ici exercer mon terrible

ministère... et la Seine n'a redit à personne le secret des trois

cadavres que je lui ai jetés!... J'ai imploré la pitié de plus de cent

prêtres; et aucun n'a voulu tracer sur ma tête le signe rédempteur qui

m'eût rendu le repos!... A votre envoyé. Souveraine, j'ai refusé l'or

qu'il m'offrait... mais, lorsqu'il m'a promis la sainte absolution, j'ai

signé le pacte!... Par trois fois, j'ai obéi, Souveraine! Maintenant, je

ne peux plus. Souveraine, ayez pitié de moi!...

--Vous avez bien fait de m'ouvrir votre âme, dit Fausta d'un accent de

douceur pénétrante. Bourreau, l'épreuve est terminée. Allez demain dans

Notre-Dame. Après la messe, vous serez entendu en confession générale,

mais par un prince de l'Eglise, muni, à votre intention, des pleins

pouvoirs de Sa Sainteté...

Et d'une voix de commandement suprême:

--Maintenant bourreau, va! Éteins cette vie encore!... A ce prix,

demain, tu seras absous de tous tes meurtres, et délivré de tous tes

spectres...

Claude se releva d'un bond, le visage resplendissant d'une épouvantable

extase.

--Vous dites, gronda-t-il, que je serai absous de tout mon passé?...

--Tu seras absous!...

--Et que cette exécution est la dernière... qu'après cette femme je ne

tuerai plus personne?...

--Cette femme sera ta dernière victime!

--Qu'elle meure donc, rugit maître Claude, en se dirigeant vers la

chambre des exécutions.

C'était une large pièce au plancher mal équarri, au milieu duquel

apparaissaient les rainures d'une trappe fermée. Il y avait un anneau à

cette trappe. Une corde y était adaptée; elle montait droit au plafond,

puis, par un système de poulies, descendait le long d'une paroi où elle

était fixée à un gros clou par un noeud. Il n'y avait qu'à défaire ce

noeud: la corde glissait dans ses poulies, et le couvercle de la trappe,

n'étant plus soutenu par elle, s'abaissait, retombait...

Quiconque se trouvait alors sur ce couvercle était précipité... En bas,

la Seine coulait avec de sourdes lamentations, des clapotis pareils à

des malédictions.

En entrant, le bourreau aperçut au milieu de la salle, dans la livide

clarté diffuse, celle qu'il allait tuer. Elle était étendue sur le

plancher, évanouie de terreur sans doute.

Il frissonna longuement. Puis il se dirigea vers le clou auquel était

accrochée la corde qui soutenait la trappe!... Mais, pour y aller, il

fit un long détour, sans regarder la victime... La sueur coulait à

grosses gouttes sur son visage... Et ce fut ainsi qu'il atteignit la

corde. Sans oser se retourner, il porta une main tremblante sur le

noeud, qu'il commença à défaire... A ce moment, la condamnée, la

victime, poussa un soupir.

«Elle se réveille... Il faut que je la tue avant de la précipiter...

Elle pourrait se sauver!.. Et puis... elle souffrirait trop... je dois

tuer, non faire souffrir!...» ajouta-t-il grelottant.

Alors il se retourna, bondit jusqu'à la condamnée, et s'agenouilla

ou plutôt s'accroupit près d'elle disposant les cordelettes de

l'étranglement!...

La victime fit un mouvement... Des paroles à peine bégayées parvinrent

jusqu'à l'oreille du bourreau.

«Adieu, mère... ma mère chérie... Père! Où es-tu?...»

«Elle appelle sa mère, haleta le bourreau. Comme sa voix est douée et

comme elle me remue le coeur!...»

Une irrésistible curiosité s'emparait de lui! Voir! oh! voir le visage

de cette victime... Lire peut-être sur sa figure le crime qui la

condamnait. Il résistait encore à la tentation que, déjà, ses doigts

avaient délié le cordon qui maintenait le sac noir autour du cou. Déjà

lui apparaissait l'adorable visage de Violetta... Il la contempla une

longue minute, avec un indicible effarement.

Puis, à force de la regarder, il sentit comme un battement sourd et

profond de son coeur, un bouleversement de son âme.

«Ah ça! gronda-t-il en saisissant sa crinière de ses deux mains

crispées, mais je deviens fou, moi!... Que vais-je imaginer là!...

Vais-je sombrer dans la folie!... ce visage... il me rappelle... non!...

c'est insensé!... l'enfant aurait cet âge-là! oh si je pouvais voir ses

yeux! Si c'était elle!... Ma fille! hurla-t-il dans un cri terrible!...

Violetta! Violetta!...

Violetta ouvrit les yeux, les posa, timides et craintifs, sur le

bourreau... Elle tendit les bras et murmura:

--Mon père!... Bon, bon petit papa Claude!...

Claude jeta une déchirante clameur:

--Seigneur Dieu! c'est elle! c'est mon enfant!...

Il se redressa et recula, ses mains énormes, secouées d'un tremblement

convulsif, se tendaient vers elle. Il riait et pleurait.

Puis, avec une sorte de rudesse, il empoigna la jeune fille dans ses

bras puissants, l'emporta dans l'angle le plus éloigné de la trappe,

s'assit sur le plancher, et la mit sur ses genoux.

Il pleurait à grosses larmes, bégayant des choses incompréhensibles,

et il y avait sur son visage monstrueux une irradiation de bonheur.

Violetta souriait et répétait:

--Mon père... mon bon père Claude... c'est vous!...

Et, quand elle pût comprendre quelques mots de ce qu'il balbutiait, elle

l'entendit qui disait:

--Oui... c'est ça... appelle-moi encore ainsi... encore... Ah ça! que

s'est-il passé? Non, tais-toi, tu me diras ça plus tard... Dire que

c'est toi?... Je ne rêve pas, dis!... Ah ça! fit-il en riant avec

délices, rentrons chez nous...

--Oh! père... qu'est-ce donc, ici... murmura Violetta reprise

d'épouvante.

Claude répéta en grelottant d'angoisse:

--Ici!... Nous sommes ici!...

--Père, père! quelle horrible angoisse vous saisit! Oh! j'ai peur!

Qu'est-ce donc que cette maison?...

--Ce que c'est! gronda Claude. Oh!... je me souviens!...

Il se releva d'un bond, saisit la jeune fille terrifiée... A ce moment

la porte s'ouvrit. Fausta parut, voilée de noir.

Fausta fixa sur Violetta un regard d'ardente curiosité.

--C'est donc là, murmura-t-elle, l'enfant que recueillit le bourreau!

C'est donc la fille de Farnèse! Nouvelle raison plus puissante encore

pour qu'elle disparaisse!...

Claude s'était arrêté, pétrifié. Fausta tendit les bras et dit avec une

funèbre simplicité:

--Qu'attendez-vous?...

Claude eut un recul de bête sauvage à l'instant de regorgement. Fausta,

de sa même voix affreusement simple, répéta:

--Qu'attendez-vous?

Alors Claude repoussa derrière lui Violetta comme pour une protection

suprême. Puis il joignit ses mains énormes et, la tête perdue, balbutia

d'une voix très basse:

--Madame, c'est mon enfant... Je l'avais perdue... et je la retrouve

ici... Vous ne voudriez pas, n'est-ce pas? maintenant que vous savez.

Allons... laissez-nous passer...

--Bourreau, dit Fausta, qu'attends-tu pour exécuter la condamnée?

A ce mot de bourreau, un cri d'angoisse et d'horreur jaillit de la gorge

de Violetta.

--Mon père!... Bourreau!... Mon père est bourreau!...

Claude entendit ce cri. Alors, il se tourna vers la jeune fille. Une

sublime expression de désespoir s'étendit sur sa physionomie. Et d'un

accent indiciblement navré:

--Ne t'effraie pas... je ne te toucherai plus, si tu veux... je ne te

parlerai plus... je ne t'appellerai plus ma fille... mais ne t'effraie

pas. Je t'en supplie, n'aie pas peur... Madame, gronda-t-il soudain en

se retournant vers Fausta, vous venez de commettre un crime; vous avez

brisé le lien d'affection qui rattachait cette enfant à l'infortuné que

je suis. Et je vous le déclare: prenez garde, maintenant...

--Prends garde toi-même, bourreau! interrompit Fausta sans colère, Es-tu

en rébellion? Obéis-tu?

--Obéir! Ah ça! Je vous dis que c'est ma fille!... Ne crains rien, ma

petite Violetta. Sortons d'ici!

--Bourreau! dit Fausta d'une voix éclatante, choisis: de mourir avec

elle, ou d'obéir!...

--Obéir, moi! hurla Claude d'un accent sauvage. Assassiner ma fille,

moi!... Vous êtes folle, ma Souveraine! Place! place, par l'enfer! Ou ta

dernière heure est venue!..

De son bras gauche, il entoura la taille de Violetta qu'il emporta...

Et, levant son bras, balançant dans l'espace son poing formidable, il

marcha sur Fausta...

Fausta vit venir sur elle l'homme, effroyable. Elle ne recula pas, mais

d'un sifflet qu'elle portait à la ceinture elle tira un son bref et

aigu... A l'instant même, quinze gardes armés d'arquebuses firent

irruption dans la funèbre salle.

Claude, portant Violetta à demi évanouie dans ses bras, recula en

grondant:

--Venez-y donc! Touchez-la, si vous osez...

Mais les gardes n'avançaient pas: sans doute, Fausta leur avait donné

ses ordres avant d'entrer. Ils n'avançaient pas!... Mais Claude les vit

apprêter leurs armes!

--Attention! commanda une voix rude.

A cet instant, les quinze gardes entendirent un hurlement, ils virent

une ombre géante qui bondissait; dans la même seconde, ils firent feu!

Le tonnerre des quinze arquebuses éclata! La sinistre chambre s'emplit

d'une fumée noire!... Et les gardes, alors, sortirent...

Fausta demeura seule, immobile, un mystérieux sourire aux lèvres.

Lentement, les volutes de fumée se dissipèrent... Alors, elle chercha

les cadavres de Claude et de Violetta... Et elle ne les vit pas!...

Violetta et Claude avaient disparu!...

Les yeux de Fausta errèrent, fouillèrent les coins sombres... et

enfin... s'arrêtèrent sur la trappe, au milieu de la pièce... la trappe

était ouverte!...

Fausta s'approcha, se pencha, écouta et demeura là, inclinée sur ce

gouffre noir, au fond duquel, sans doute, tournoyaient maintenant les

cadavres enlacés...

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 12 / 107 题