Le soir de ce jour, sous la sérénité pâle du crépuscule Paris gardait
encore de profonds tressaillements, il ne faisait plus jour, pas encore
nuit; peu à peu les bruits s'éteignaient, et, du ciel, mêlées aux
dernières clartés, tombaient les premières ombres qui allaient
envelopper la silhouette capricieuse et tourmentée du vieux Paris.
Ce fut à cette heure indécise que quatre hommes portant une civière
s'approchèrent de la voiture de Belgodère demeurée sur la place de
Grève. Sur la civière, il y avait un cercueil vide.
Dans la roulotte une torche de résine était allumée; ses lueurs
fuligineuses jetaient de vagues reflets rouges sur le corps de la
Simonne, étendue toute raide sur sa couchette: Violetta agenouillée,
affaissée, les yeux fixés sur la figure aimée de celle qu'elle appelait
sa mère, ne pleurait pas, n'ayant plus de larmes... Près d'elle, debout,
les bras croisés, la lèvre crispée par la haine satisfaite, Belgodère
guettait.
Les quatre hommes entrèrent et déposèrent le cercueil au long de la
morte.
--Voilà! fit l'un; nous venons enlever cette hérétique de Bohême...
--Bien entendu, ajouta un autre, il n y a pas de prêtre; la défunte s'en
est passée pendant sa vie: elle s'en passera pour sa dernière promenade.
Violetta, secouée d'un long frisson, s'était jetée sur la Simonne,
et doucement, à mots imperceptibles, brisés de sanglots, lui disait
l'éternel adieu... Rudement, Belgodère l'arracha à la funèbre étreinte:
Violetta se releva, le coeur défaillant. Lorsqu'elle osa regarder, la
Simonne était dans le cercueil!... Alors l'enfant eut un grand cri.
La Simonne avait disparu à jamais. Et le secret que son agonie avait
voulu crier, le secret de la naissance de Violetta, était cloué avec
elle dans la bière!...
--Viens, dit alors Belgodère d'une voix étrange. Tu ne veux pas
laisser ta mère s'en aller toute seule!... Allons, je te permets de
l'accompagner...
Pour la première fois depuis de longues années, Violetta leva sur
Belgodère un regard où il y avait une aube de reconnaissance étonnée...
Accompagner sa mère jusqu'au cimetière! Pour cette pauvre enfant,
c'était une consolation...! Et les patrouilles qui sillonnaient Paris
purent voir ce pauvre cercueil fleuri comme un cercueil de princesse,
qui s'en allait par les rues déjà obscures, suivi lentement par une
jeune fille qui marchait en pleurant...
Belgodère avait quitté la roulotte en disant à ses deux hercules assis
sur les marches:
--Ramenez la voiture à l'auberge, peut-être ne rentrerai-je pas cette
nuit... Et, quant à Violetta, ajouta-t-il plus sourdement, elle ne
rentrera jamais!...
Il s'éloigna alors à grandes enjambées, et, d'assez loin, se mit à
suivre Violetta qu'il couvait de son oeil luisant.
Au moment où Violetta se mit en marche derrière la lugubre civière, un
homme, abrité sous l'auvent d'une maison de la place, la suivit d'un
morne regard.
La victime est en route, murmura-t-il alors. Il me reste à prévenir le
sacrificateur! Effroyable besogne! Pauvre infortunée! Le hideux bohémien
te mène... et, là-bas, t'attend Fausta, l'implacable Fausta!...
Cet homme frissonna comme s'il eût fait grand froid. Alors il quitta le
recoin d'où il avait guetté le départ de Belgodère et de Violetta et
pénétra dans le dédale de la Cité.
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Près de la cathédrale, vers le milieu de la rue Calandre, dans un
terrain vague en bordure du Marché Neuf achevé depuis deux mois,
s'élevait une maison basse, honteuse, en quarantaine parmi les logis
voisins.
Le jour, les hommes s'écartaient de cette demeure en grondant une
imprécation. Les femmes pâlissaient et faisaient un signe de croix. En
ce logis, dans une pièce froide, aux meubles sévères, aux murailles
nues qui s'ornaient seulement d'une croix d'ébène, une sorte de colosse
pensif était assis dans un large fauteuil, le front dans la main, tandis
qu'une vieille servante allait et venait à pas furtifs.
--Vous ne mangez donc pas, maître Claude? demanda la femme en
s'arrêtant.
Le géant fit un geste d'indifférence et de lassitude.
--Toujours ces affreux souvenirs de votre ancien métier, reprit-elle, au
bout d'un silence.
--Non, dit sourdement Claude en secouant la tête.
Oh!... alors, c'est que vous pensez à l'enfant!...
--Toujours! soupira Claude comme s'il se fût parlé à lui-même. Les
minutes où les spectres de mes victimes ne viennent pas m'assiéger sont
encore, peut-être, les plus terribles pour moi... Car alors, c'est son
image, à elle, qui se dresse devant mes yeux... Huit ans, dame Gilberte!
huit ans écoulés presque jour pour jour depuis qu'elle disparut comme un
beau songe qui s'évanouit...
Maître Claude, qui semblait l'incarnation de la force animale, reprit
avec une étrange douceur:
--Il paraît que je n'étais pas fait pour tant de
bonheur, et que j'étais condamné aux solitudes maudites!
--Allons, allons, maître Claude, fuyez ces souvenirs!
--Avec quel enivrement, continua Claude sans entendre, je courais à
Meudon!... La bonne Simonne venait au-devant de moi... Et l'enfant?
Ah! la voici! Elle accourt, elle me serre le cou, elle grimpe sur mes
épaules en riant et en criant comme une petite folle: Mère Simonne!
voici papa!... Ah! quel bon rire... Maître Claude couvrit son visage de
ses deux mains... Il pleurait doucement, sans bruit...
--Un matin... jour d'épouvanté! C'était un jeudi... il faisait beau...
j'arrive à Meudon, j'appelle... pas de réponse... J'entre dans le
jardin! Pas de Simonne! Encore moins d'enfant! Je pénètre dans la
maison... tout est bouleversé comme par une lutte... je me sens devenir
fou... je sors, je crie... rien, toujours rien!... L'effroyable journée!
Je tombe, le soir, sans connaissance... et, lorsque je reviens à moi, je
vois une femme qui me soigne... Mon enfant! Où est mon enfant?... Nul ne
sait!... Tout ce qu'on sait dans le voisinage, c'est que, la veille, on
a vu passer une troupe de bohémiens... Comment ne suis-je pas mort!
Un coup frappé à la porte réveilla de longs échos dans la maison.
Gilberte demeura immobile, saisie de stupeur...
--Depuis huit ans, nul n'a frappé à cette porte! gronda Claude. Qui cela
peut être, sinon le malheur qui passe?...
Un deuxième coup plus rude du heurtoir retentit sourdement. Maître
Claude fit un signe impérieux à la servante qui sortit. Tout à coup,
dans l'encadrement de la porte, un homme parut, la tête couverte d'une
cape noire... Claude se leva, et, d'un ton raide et craintif à la fois,
demanda:
--Qui êtes-vous?... Que voulez-vous de moi?...
L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix basse et
rauque, il prononça:
--Maître, je viens requérir les services de ta profession...
Claude fut secoué d'un tressaillement et dit:
--Du temps que j'exerçais mon sinistre métier, l'Official et le grand
prévôt seuls pouvaient me requérir. Vous n'êtes ni l'Official ni le
grand prévôt... sans quoi vous sauriez que, depuis huit ans, je me suis
fait relever de mes fonctions...
L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix rauque, il
laissa tomber ces mots:
--Pour moi, pour celle à qui tu dois obéissance, tu es encore le
bourreau... regarde!
Alors il sortit de dessous son manteau sa main droite. Au médius de
cette main, il y avait un large anneau couronné par un énorme chaton de
fer sur lequel étaient tracés des signes mystérieux. Claude jeta un coup
d'oeil sur ces signes. Alors un frémissement le fit chanceler!
--Tu obéis?... demanda l'inconnu.
--J'obéis, monseigneur!...
--Bien. Rends-toi à la maison du bout de l'île, derrière Notre-Dame.
L'exécution est pour dix heures... Y seras-tu?
--J'y serai, monseigneur!... fit Claude dans un soupir qui ressemblait
à un râle. Mais dites à ceux qui vous envoient de ne plus compter sur
moi... cette exécution sera la dernière!
--La dernière! fit l'homme. Soit!... Maintenant, Claude, je vais te
montrer ce visage que tu sembles me reprocher de tenir caché...
D'un geste rapide, il fit tomber, sa cape et son visage apparut, pâle,
d'une pâleur spectrale. Claude recula haletant et murmura avec un
indicible accent:
--L'évêque!... Le prince Farnèse!... Le père de de l'enfant!...
--De l'enfant que tu me volas! gronda Farnèse.
--Oui, c'est moi! Moi qui t'ai maudit! Moi qui viens de te maudire
encore, puisque tu n'as pas eu pitié de mon malheur! Ou plutôt, non! je
ne te maudis pas. C'est en suppliant que je viens... Ecoute! dis-moi la
vérité! Sois homme une fois dans ta vie!
Claude hésita un instant... puis secoua la tête.
--La vérité! gronda enfin Claude. Je vous l'ai dite le jour que vous
êtes venu, il y a près de quinze ans! Elle est morte! Morte trois jours
après que je la recueillis au pied du gibet...
Le cardinal-prince Farnèse ne dit plus rien. Il ramena sa cape sur sa
tête et, avec un lugubre gémissement, se dirigea vers la porte. Claude,
rapidement, jeta un manteau sur ses épaules, suivit Farnèse et le
rejoignit au moment où il mettait le pied dans la rue.
--Vous ne m'avez pas dit qui je dois exécuter ce soir!...
--J'ignore!... dit Farnèse, morne et glacé.
--Est-ce un homme?... Une femme?...
--Une femme!.. Une jeune fille!...
Le bourreau essuya la sueur qui inondait son front... Et il s'élança
vers l'extrémité de l'île, vers la mystérieuse maison de la princesse
Fausta, en grondant:
«La dernière exécution... La dernière victime!...»
V