VIOLETTA

Le matin du 12 mai 1588, six gentilshommes montaient à fond de train

les hauteurs de Chaillot. Sur le sommet, leur chef s'arrêta. Pâle de

désespoir, il se retourna vers Paris qu'il contempla longuement.

Un rauque sanglot déchira sa gorge. Il se raidit, et hurla ces paroles

qu'emporta le souffle du vent:

«Ville ingrate! Ville déloyale! Toi que j'ai aimée plus que ma propre

femme! Tremble, car je ne rentrerai dans tes murs que par la brèche!»

A cet instant, deux cavaliers apparurent: l'un paraissant avoir dépassé

la trentaine, admirable de vigueur, avec une de ces, physionomies

audacieuses et railleuses, glaciales et géniales, qui laissent

d'ineffaçables impressions; l'autre dix-huit ans, svelte, gracieux,

merveilleux de beauté.

Les cinq fidèles qui entouraient le fugitif, voyant s'arrêter ces deux

inconnus, cherchèrent à l'entraîner. Mais lui, levant les bras au ciel,

cria:

--Malédiction sur moi! Tout m'abandonne. Oh! qui donc à présent voudra

me prendre en pitié?

--Moi! répondit une voix sonore.

Le fugitif vit le plus jeune des deux étrangers qui s'avançait... Alors

une terreur subite s'empara de lui:

--Toi! Toi! Charles! Mon frère, es-tu donc sorti du tombeau pour

m'accabler?

--Vous vous trompez, répondit l'inconnu. Je ne suis pas celui qu'évoque

votre remords, je ne suis pas Charles IX. Je suis son fils. Je suis

Charles, duc d'Angoulême.

--Ah! gronda le fugitif, c'est toi l'enfant de Marie Touchet et de

Charles! C'est toi le bâtard d'Angoulême! Que viens-tu demander à Henri

III, roi de France?

--Je vais vous le dire. J'ai quitté Orléans pour vous parler en face!

Il y a huit jours, Sire, j'ai atteint ma majorité. Ce jour-là, ma mère

m'a conduit dans sa chambre et a découvert un portrait que j'avais

toujours vu voilé d'un crêpe: j'ai reconnu Charles IX. Alors ma mère

s'est agenouillée. Elle m'a raconté comment était mort l'homme qu'elle

avait adoré. J'ai su l'effroyable agonie de mon père! Et je suis parti

pour dire au duc de Guise: Traître et rebelle, qu'as-tu fait de ton roi?

Je suis parti pour crier à Catherine de Médicis: Mère infâme! mère sans

entrailles, qu'as-tu fait de ton fils? Je suis parti pour trouver Henri

de Valois, roi de France, et lui crier: Qu'as-tu fait de ton frère?...

A cette dernière apostrophe, le roi, d'une violente saccade, fit reculer

son cheval; puis il s'affaissa sur lui-même, secoué d'un tremblement

mortel.

Une clameur alors éclata parmi les cinq gentilshommes. En même temps,

ils dégainèrent... A cet instant, le compagnon du duc d'Angoulême bondit

au milieu du groupe furieux, tira une longue rapière et, très calme:

--Messieurs, dit-il, ceci est une affaire intime. Laissez l'oncle et le

neveu s'expliquer, ou bien je croirai que vous êtes de la famille. Et,

dans ce cas, je serai forcé de croire que j'en suis aussi, moi!

Les épées allaient s'entrechoquer, lorsque le roi fit un signe

impérieux. Les gentilshommes s'arrêtèrent:

--On se retrouvera!... si toutefois monsieur ne cache pas son nom!

grondèrent-ils.

--Messieurs, dit froidement l'étranger, je m'appelle le chevalier de

Pardaillan!

Le chevalier ne parut pas avoir remarqué le prodigieux effet produit par

son nom. Il se retira à l'écart, comme si cette scène violente eût cessé

de l'intéresser. Il se mit à examiner une troupe de cavalerie qui,

sortant de Paris, s'approchait de Chaillot, sans trop de hâte,

d'ailleurs.

Le duc d'Angoulême n'avait pas bougé. Sombre comme une figure de

remords, Henri III se tourna vers lui.

--Jeune homme, dit-il, il manquait à mon malheur de vous rencontrer sur

le chemin de l'exil. Priez le Ciel qu'au jour où je remonterai sur mon

trône je puisse oublier que vous avez insulté à ma misère!

--Ce jour-là, vous me verrez me dresser sur les marches de ce trône! Je

vous arracherai votre manteau royal! Jusque-là, je ne puis vous haïr;

vous n'avez droit qu'à ma pitié! Paris vous chasse; vous n'êtes plus

qu'un fantôme de roi que hante le fantôme d'une victime. Allez donc,

Sire! car voici qu'on se met à votre poursuite... Regardez!... Jusqu'à

ce que vous soyez redevenu roi de France, le fils de Charles IX vous

fait grâce!

Henri III, blême de rage, voulut balbutier quelques mots qui se

perdirent dans un sanglot. Mais ses fidèles, apercevant le gros des

cavaliers qui sortait de Paris, saisirent son cheval et l'entraînèrent.

Charles d'Angoulême demeura songeur, les yeux fixés sur Paris. Que se

passait-il dans cette âme? Pourquoi ce jeune homme ne suivait-il pas

d'un dernier regard de haine le roi à qui il venait de jeter de tels

défis?

Peu à peu, par degré, les derniers reflets de sentiments violents qui

venaient de l'agiter s'éteignirent sur son visage qui s'éclaira alors

d'un sourire très doux.

D'une voix d'extase, il murmura:

«Paris!... Oui, je viens y chercher la vengeance... mais je viens y

chercher aussi l'amour!... Paris! C'est là que je vais te retrouver,

chère inconnue qui emporta mon âme. Violetta... douce violette d'amour.

A ce moment, le chevalier de Pardaillan s'approcha de lui et ïe toucha à

l'épaule. D'un geste large, il enveloppa Paris. Et, regardant le fils de

Charles IX dans les yeux:

--Un trône à prendre, monseigneur!... prononça-t-il.

Charles d'Angoulême eut le tressaillement du rêveur qu'on arrache au

plus doux songe; et il balbutia:

--Pardaillan! Pardaillan! que dites-vous?

--Je dis simplement qu'Henri de Valois n'est plus roi de France,

qu'Henri de Guise n'est encore que roi de Paris, qu'Henri de Navarre

jette par ici son regard de faucon qui cherche une proie, je dis que

cela fait trois hommes pour la même couronne... et que, cette couronne,

il serait beau qu'elle puisse me servir en la posant sur votre tête, à

payer ma dette de reconnaissance à votre mère!

A ces mots, Pardaillan se lança sur un sentier qui courait autour de

Paris et traversait les hameaux du Roule et de Monceaux pour aboutir au

village de Montmartre.

«Violetta! murmura le jeune homme, que n'ai-je, en effet un trône à

t'offrir!...»

Et palpant ébloui de ce qu'il entrevoyait dès lors, Charles d'Angoulême

se jeta à la suite de son compagnon au moment où le gros des cavaliers

qui étaient sortis de Paris montait les pentes de Chaillot. Celui qui

marchait en tête de ces poursuivants était un homme de trente-huit ans,

magnifique de costume et de taille, beau de visage, hautain de geste,

sombre de physionomie, le front balafre par l'entaille d'une ancienne

blessure: c'était Henri de Lorraine duc de Guise.

--Messieurs, dit-il en s'arrêtant, le roi est déjà loin. Il nous faut

renoncer à l'espoir de le ramener à ses sujets...

--Dites un mot, fit un gentilhomme près de lui, donnez-moi dix bons

chevaux, et je le ramène vif... ou mort!

--Maurevert, es-tu fou? dit le duc sur le même ton. Laissons fuir! Holà,

quelle est cette figure d'enfer?

A ce moment, en effet, débouchait sur la hauteur une longue et lourde

voiture à demi détraquée, poussiéreuse, traînée par un squelette de

cheval...

Et, près de la bête poussive, marchait d'un pas de spectre une

bohémienne masquée de rouge, portant avec une étrange noblesse

son costume bariolé sur lequel retombaient ses cheveux d'un blond

magnifique.

--Qui es-tu? demanda le duc de Guise en poussant vers elle son cheval.

La bohémienne s'arrêta. Mais elle ne dit pas un mot.

--Par le Ciel! s'écria le duc, je crois que cette gitane se moque...

Il n'acheva pas: à cette seconde, de l'intérieur de cette chose

innommable qu'était la voiture, s'échappait une mélodie: une voix d'une

incomparable pureté chantait doucement. Le duc de Guise, soudain pâli,

frémissant, écoutait à demi penché, sous le charme:

--Oh! cette voix! C'est la sienne! C'est elle!...

Un homme, à cet instant, s'élança de la voiture et se courba en une pose

de respect exorbitant et ironique.

--Le bohémien Belgodère! murmura Henri de Guise.

Et cherchant à cacher la violente émotion qui l'étreignait:

--Dis-moi, bohème: quelle est cette femme masquée, plus silencieuse que

la nuit, plus mystérieuse que la tombe?...

--Excusez-la, monseigneur! C'est Saïzuma, une pauvre folle que j'ai

recueillie un jour quelle sortait de prison; sa folie, c'est d'avoir

le visage toujours couvert, afin, dit-elle, qu'on ne puisse voir sa

honte... quant à moi, d'où je viens, monseigneur? Du bout du monde! Où

je vais? A Paris, centre du monde! Qui je suis? Belgodère, premier et

dernier du nom bateleur, jongleur, avaleur de sabre et bon à tout métier

Vous faut-il le spectacle?

--Il suffit, bohème!... Dis-moi, n'étais-tu pas à Orléans il v a trois

mois?

--J'y étais, monseigneur! fit Belgodère qui dissimula un sourire. J'y

étais avec toute ma troupe y compris la merveille des merveilles, la

chanteuse Violetta qui charme jusqu'aux princes! Monseigneur va la voir!

Violetta! Violetta mia! Ah! la voila.

Une jeune fille de quinze ans apparut, toute tremblante, sur le devant

de la voiture:

--Me voici, maître... me voici!...

Un murmure d'admiration parcourut les cinquante cavaliers. Le duc

demeura ébloui.

«Oui, c'est elle! fit-il en lui-même. J'éprouve le même trouble que

lorsque je la vis pour la première fois. Par les saints! Qu'ai-je donc à

m'émouvoir ainsi!... Cette fille de bohème sera à moi, je le veux!»

Ah! C'est que cette fille de bohème était vraiment une merveille.

Voyant ces étrangers qui fixaient sur elle des yeux étincelants, elle

baissa la tête. Alors son regard rencontra celui du duc de Guise, et

un geste de terreur lui échappa. Elle se recula, s'effaça derrière les

rideaux de cuir et courut à une femme qui, étendue sur un matelas, la

tête près d'une petite fenêtre ouverte au ras du plancher, livide comme

une mourante, respirait péniblement.

--Mère! Mère! murmura Violetta, l'homme d'Orléans! Il est là! Oh! j'ai

peur! Le malheur rôde autour de moi!

Et ce mot de mère semblait inexact, de cette fille exquise à cette femme

aux traits communs quoique pleins de bonté, à peine affinés par la

phtisie.

--Pauvre enfant! râla-t-elle... bientôt... je n'y serai plus... Puisse

le Ciel... te faire rencontrer... un sauveur... Espère, Violetta... ce

jeune homme... qui n'osa jamais t'adresser la parole... je crois avoir

lu dans son âme... il t'aime!...

--Violetta! Violetta! hurlait le bohémien. Attends! je vais te

chercher...

--Laisse cette enfant tranquille, ordonna le duc de Guise en se baissant

vers Belgodère. Et écoute-moi. Prends cette bourse, elle contient

dix ducats d'or. Dix bourses pareilles, tu entends, si tu exécutes

fidèlement tout ce que quelqu'un viendra te dire de ma part.

Belgodère s'inclina jusqu'à terre. Quand il se releva, il vit le duc

qui, s'étant mis à la tête de ses cavaliers, reprenait au grand trot le

chemin de Paris... Alors, il se redressa de toute sa hauteur, jeta un

coup d'oeil oblique sur la voiture où avait disparu Violetta, et gronda:

«Je tiens ma vengeance!»

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 5 / 107 题